Le 7 décembre prochain, Mowgli débarque sur Netflix. Nouvelle adaptation du Livre de la jungle, le film est également la première réalisation de l’acteur Andy Serkis. Reporté une première fois pour éviter la concurrence de la version Disney, puis une seconde fois suite à son rachat par la plateforme de streaming, Mowgli sort pourtant après Breath, le deuxième long-métrage réalisé par l’acteur qui prêta ses traits à Gollum. S’il n’a étrangement jamais été distribué en Suisse romande, Breathe a eu droit à une sortie en salles presque partout ailleurs l’an dernier, et faisait également partie de la sélection du Festival du film de Zurich 2017. Nous y étions et avions pu non seulement voir le film, mais également discuter quelques instants avec Andy Serkis et son acteur principal, Andrew Garfield. Les interviews sont à lire ici et ici, la critique ci-dessous.


Sur le papier, Breathe avait de quoi susciter à la fois de l’intérêt et de l’inquiétude. L’intérêt, en premier lieu pour son réalisateur, évidemment. Après son baptême du feu en tant que réalisateur de seconde équipe sur la trilogie du Hobbit, il était intéressant de voir Andy Serkis passer pour de bon derrière la caméra, d’abord pour une ambitieuse adaptation littéraire usant à foison de la performance capture, ensuite pour un drame intimiste adapté d’une incroyable histoire vraie.

De fait, le sujet même de Breathe avait également de quoi captiver. Le film retrace en effet la véritable histoire de Robin Cavendish. En 1958, cet exportateur de thé anglais, alors en voyage d’affaires au Kenya, se retrouve paralysé par la polio, à 28 ans. Rapatrié en Grande-Bretagne, il est cloué au lit et condamné à survivre à l’aide d’une machine respiratoire. Les médecins lui donnent trois mois ; il quittera l’hôpital après une année, contre l’avis médical, et vivra encore plus de trente ans. Défiant tous les pronostics, Cavendish se battra non seulement pour améliorer sa propre vie, mais deviendra également, aux côtés de son épouse Diana, un fervent défenseur des malades atteints de poliomyélite.

Un destin plus grand que nature, qui se pose donc en parfait sujet de biopic, avec les risques de bons sentiments et de traitement policé que cela implique. En cela, la présence au scénario de William Nicholson, auteur de Gladiator et spécialiste depuis quelques années d’hagiographies consensuelles (Mandela : Un long chemin vers la liberté, Invincible), n’était pas des plus rassurantes. Mais le plus inquiétant restait sans doute l’origine même du projet : le producteur de Breathe n’est autre que Jonathan Cavendish, fils de Robin, et co-fondateur de la boîte de production The Imaginarium Studios aux côtés d’Andy Serkis. La transposition de cette histoire vraie risquait alors tout autant l’idéalisation facile que le refus craintif d’une fictionnalisation nécessaire.

En bref, on pouvait à la fois se réjouir de voir un artiste intéressant s’essayer pour de bon à la mise en scène et se méfier de conditions de production présageant plutôt d’un résultat aseptisé. À l’arrivée, Breathe s’inscrit dans un honnête entre-deux. À défaut d’une véritable révélation, Andy Serkis s’impose en cinéaste compétent dont on reste curieux de suivre l’évolution. Et malgré les craintes, Breathe évite le drame larmoyant et pompier pour emprunter une voie plus sobre et, étonnamment, drôle.

Le scénario traite l’entier du combat de Robin Cavendish, depuis les débuts de sa maladie jusqu’à sa mort ; soit plus de trente ans à couvrir en moins de deux heures. Dès lors, certains choix doivent être opérés, et quelques passages sont inévitablement sacrifiés. À ce titre, l’introduction peut s’avérer déstabilisante au premier visionnage : tout s’enchaîne assez rapidement, la romance est construite de manière expéditive, et le héros se retrouve finalement paralysé. Le montage multiplie les ellipses, qui ne sont pas toujours immédiatement claires, mais sont parfois habilement explicitées par un détail visuel indiquant le passage du temps (l’évolution du ventre d’une femme enceinte, par exemple).

Heureusement, le caractère trop hâtif de cette mise en place est également contrebalancé, concernant l’histoire d’amour, par une réelle alchimie unissant le duo principal : Andrew Garfield excelle dans un rôle extrêmement délicat où la performance est réduite aux seules expressions faciales, et Claire Foy ne démérite pas en incarnant la part « motrice » du couple (et ce, dans tous les sens du terme). Mais surtout, contrairement à bon nombre de biopics balayant toute l’existence de l’individu mis en scène, Breathe ne se perd pas pour autant dans la densité de son histoire, ni ne sombre dans l’alignement de faits façon fiche Wikipédia. Passées ces premières minutes légèrement bâclées, le récit avance sur une ligne solide et parfaitement claire.

Lorsque le héros s’écroule, frappé par la polio, tout démarre véritablement. La splendeur rougeoyante des paysages d’Afrique laisse alors place à la froideur clinique d’une chambre d’hôpital anglaise (très belle photographie de Robert Richardson, fidèle chef opérateur d’Oliver Stone et Quentin Tarantino), tandis que la musique mielleuse de Nitin Sawhney s’interrompt pour un silence uniquement brisé par la soufflerie de la machine respiratoire. Les couleurs chatoyantes et la musique enjouée reviendront progressivement dans le film, au fur et à mesure que Robin décidera de se battre et de quitter l’hôpital.

Dès le départ, Breathe illustre la volonté de vivre de son héros comme un véritable combat pour la liberté, qui passe par un non respect des règles établies : Robin et Diana devront ainsi affronter le fatalisme des institutions médicales et l’immobilisme de l’administration. Et plutôt que de la surligner avec solennité et un pathos outrancier, Andy Serkis traite cette opposition par le biais de l’humour. À l’inverse de la charge féroce d’un Lorenzo, et sans égaler pour autant la subtilité du chef-d’œuvre de George Miller, il opte tout au moins pour une simplicité bienvenue. Ainsi, lors d’une scène, le couple se voit refuser une subvention par un gratte-papier pompeux : le dialogue est d’abord filmé dans un simple champ-contrechamp entre Diana et l’employé de bureau (entouré par des monticules de paperasse), avant que la caméra s’élève au-dessus de Diana pour révéler Robin (jusqu’ici caché derrière une pile de dossiers), qui moque alors joyeusement la rigidité de leur interlocuteur.

Fidèle aux véritables Cavendish qui se faisaient un devoir d’affronter les épreuves avec humour, Breathe refuse le misérabilisme et opte pour un ton doux et léger, sans occulter pour autant le sérieux de la maladie et du combat de son héros. La scène d’escapade en Espagne, où l’on organise une fête dans des circonstances potentiellement dramatiques, le résume parfaitement.

Si l’humour prime, Serkis n’hésite pas non plus à orchestrer des instants de tension pour rappeler le risque de la situation, notamment lors d’une scène très tendue durant laquelle le chien de la famille débranche accidentellement la machine respiratoire de Robin. Et si, là non plus, la mise en scène n’atteint évidemment pas le brio terrassant de George Miller, elle parvient tout de même à prendre aux tripes à quelques occasions (un simple travelling descendant sur deux mains qui se tiennent s’avère tout bonnement déchirant).

S’il lui rend hommage, Breathe n’idéalise pas Robin Cavendish, mais le suit tout au long de son parcours, depuis la longue phase de départ qui le voit résigné et souhaitant la mort, jusqu’à sa décision de « véritablement vivre », et non simplement « survivre ». Sans forcer l’émotion, le film illustre cet incroyable destin avec humilité et légèreté ; sans subvertir les codes du biopic, il en évite la plupart des pièges.

BREATHE
Réalisé par Andy Serkis
Avec Andrew Garfield, Claire Foy
Disponible en VOD depuis le 1er novembre 2018

2 commentaires »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s