Révélé en 2001 sous les traits numériques de Gollum, Andy Serkis s’est depuis imposé en véritable chantre de la performance capture, participant activement à son développement. Non seulement l’acteur a incarné quantité de personnages marquants au travers de cette méthode (King Kong, le Capitaine Haddock, le Cesar de La Planète des singes), mais il a également œuvré en tant que consultant « capture de mouvement » sur de nombreuses grosses productions, dont le Godzilla de Gareth Edwards et le second Avengers. En 2011, Serkis fondait finalement son propre studio, The Imaginarium Studios, qui contribue depuis au développement de la performance capture, et dont Mowgli et Breathe (notre critique à lire ici) sont les premières productions. Le cinéaste était présent l’an dernier au Festival du film de Zurich pour présenter son film, et nous avions pu le rencontrer lors d’une table-ronde en compagnie d’autres journalistes.


Avec Breathe, vous racontez une histoire vraie, celle du père de votre producteur et ami Jonathan Cavendish. Aviez-vous certaines craintes à ce sujet ?

Non, pas vraiment. Jonathan est mon partenaire, nous avons lancé The Imaginarium Studios ensemble. Mais au-delà de notre amitié, il avait déjà travaillé sur ce projet depuis un certain temps et développé le script avec le scénariste Bill Nicholson pendant des années. Et je le savais, je connaissais aussi l’histoire. J’ai également une connexion personnelle au monde du handicap, puisque ma mère était enseignante pour les enfants handicapés et j’ai grandi dans cet environnement, dans les années 1960 et 1970, avec des enfants atteints par la polio et d’autres maladies, comme la spina bifida. Ma mère était vraiment une avocate de l’éducation égalitaire, pour que ces enfants handicapés puissent apprendre au même titre que les enfants « normaux ». Aussi, ma sœur était en chaise roulante et a souffert de nombreuses scléroses… J’étais donc touché par le sujet. Comme Jonathan avait déjà travaillé sur le projet avec Bill, je connaissais le ton du film. Jonathan est très objectif à propos de sa propre histoire et de celle de ses parents. Il a toujours voulu raconter une histoire qui reflète la grande part d’humour qui habitait son cadre familial lorsqu’il était enfant. Ma vision du projet se basait vraiment sur l’élément central que j’ai vu en lisant le script, au-delà de l’histoire d’amour incroyablement émouvante, c’est-à-dire que ces gens étaient de vrais pionniers. Vivre avec ce handicap en-dehors du système hospitalier, personne ne l’avait jamais fait. Quand Diana demande à Robin comment elle pourrait lui rendre la vie meilleure et qu’il répond « sors-moi de cet hôpital », c’est comme dire « envoie-moi sur la lune ». C’est une tâche tellement énorme, il risque la mort. Et pourtant ils le font. Et à partir de ce moment, ils commencent à combattre les préjugés et la stigmatisation du handicap à cette époque. Mais c’est toujours fait au travers de l’humour, et je pense que c’est en ça que Jonathan est très bon, être objectif à propos de sa propre histoire familiale et la laisser être célébrée.

Justement, le film est très optimiste, très joyeux. Vous auriez pu faire quelque chose de très différent avec ce sujet, un genre de drame à Oscars très larmoyant. Mais c’est plutôt sobre au final.

Absolument. C’était mon choix artistique. C’était comme ça que je voulais mettre cette histoire en images. Tout dans le visuel du film est vibrant. Les couleurs sont radieuses, parce que ça reflète leur relation, leur ton et leur humour. Ce sont des gens très spirituels, vraiment plein d’esprit. Robin était comme ça, Diana l’est toujours, et Jonathan aussi. Je voulais que les spectateurs pensent qu’ils allaient regarder un joli conte de fées romantique des années 1960, où rien de grave ne peut arriver. Vous avez ces deux jeunes gens, amoureux, démarrant à peine leur vie ensemble. Qu’est-ce qui pourrait bien mal tourner ? Je ne voulais pas faire un biopic sur le handicap avec un style documentaire et un ton sombre. Ici, il est question de choix en réaction à une situation vraiment désastreuse. Mais la vie qu’ils ont vécue était si pleine, si courageuse et audacieuse, si passionnée, qu’elle ne se résumait pas à leur simple survie. Leur amour, l’énergie qui en émergeait, a vraiment affecté de nombreuses personnes autour d’eux, leur famille, leurs amis, et finalement, les gens qu’ils ont aidés à quitter l’hôpital. Donc les couleurs des costumes, de l’image, le ton, tout reflète vraiment leur optimisme. Et ce n’est pas sentimental non plus.

Oui, c’est ce que j’ai beaucoup aimé, ce n’est pas forcé. L’émotion n’est pas surlignée non plus.

Exactement, ce n’est pas forcé. Je suppose qu’il y a aussi une espèce de sensibilité britannique, dans le sens où l’émotion est retenue. C’est déjà dans le script, mais je suis également conscient, en tant qu’acteur et réalisateur, que si vous appuyez trop sur l’émotion, ça empêche le public de la ressentir réellement. Il doit connecter à l’émotion du film et l’exprimer par lui-même. En restant sobre, en gardant l’émotion retenue, ça permet au public de faire le travail lui-même.

Breathe est votre premier film en tant que réalisateur à sortir en salles, mais ce n’est pas votre première expérience derrière la caméra, puisque vous avez été réalisateur de seconde équipe sur Le Hobbit, et je crois que vous avez tourné votre adaptation du Livre de la jungle avant Breathe. Pouvez-vous m’en dire un peu plus sur ce passage à la réalisation ?

Oui, j’ai toujours voulu réaliser autant que jouer. En fait, avant de devenir acteur, j’ai étudié les arts visuels. J’ai donc fait de la peinture, de la sculpture et du design. Ensuite, j’ai réalisé des décors pour le théâtre. Puis, j’ai débuté ma carrière d’acteur, et j’ai mis tout ça de côté. Mais la réalisation m’intéressait toujours, raconter des histoires visuellement m’attirait vraiment. J’ai donc fait quelques courts-métrages et petits projets pour commencer à réaliser. Ensuite, quand j’ai fait Le Seigneur des anneaux, le monde des effets spéciaux s’est ouvert à moi. Et j’ai commencé à réaliser quelques cinématiques pour des jeux vidéo. Depuis toujours, tout m’encourageait donc à passer derrière la caméra. Peter Jackson m’a alors donné l’opportunité de me charger de la seconde équipe de tournage de la trilogie du Hobbit. Nous étions en train de monter The Imaginarium Studios avec Jonathan, et je suis alors parti filmer les films du Hobbit. Nous avons tourné pendant 200 jours, ce qui a été une énorme éducation filmique pour moi. Après ça, j’ai effectivement débuté le tournage du Livre de la jungle. Le film a donc été filmé et nous étions en post-production quand le projet Breathe est arrivé. J’avais donc en quelque sorte déjà été derrière la caméra. Et j’adore ça. En tant qu’acteur, vous apprenez tellement au fil des tournages.

En parlant d’acteur, comment s’est passé la collaboration avec Andrew Garfield ?

Avoir un acteur comme Andrew était extraordinaire. Sa performance est brillante. Il est très athlétique, comme Robin l’était. Robin était un sportif brillant, et il était capitaine dans l’armée. Perdre tout ça et ne plus être capable de bouger son corps en-dehors du visage, c’était un challenge, il fallait rendre ça viscéral pour le public. Dans la réalité, toute l’énergie qui habitait le corps de Robin s’est concentrée dans son visage, dans ses expressions faciales. Je voulais que le public le ressente viscéralement, lui donner le point de vue de Robin. J’ai adoré travailler avec Andrew, c’est un acteur extraordinaire, il a donné tellement de lui-même. Tout comme Claire [Foy], d’ailleurs. Leur relation, leur présence à l’écran est incroyable, je trouve, parce qu’elle est authentique, honnête. Ils ont donné tellement d’eux-mêmes, d’une façon si pure. C’est rare de voir une telle alchimie à l’écran.

Andrew Garfield disait que vous les aviez laissés très libres dans leur jeu, que vous leur donniez peu d’indications. Était-ce un choix délibéré, peut-être par peur, étant vous-même un acteur, d’être trop dirigiste ?

Oui, j’adore travailler avec les acteurs-réalisateurs pour cette raison. Parce qu’ils comprennent à quel point c’est important pour les acteurs de sentir qu’ils sont à l’origine de tout. C’est le travail du réalisateur, je pense, de faire en sorte que les acteurs sentent qu’ils créent et prennent les décisions pour le personnage. Ils doivent le posséder. Bien sûr, ce que vous faites en tant que réalisateur, c’est de mettre en forme la scène, le tout. Pour moi, il s’agissait principalement de créer la bonne atmosphère. Et ça implique aussi d’assurer les liens entre l’équipe entière. Heureusement, toute les personnes présentes sur le plateau étaient là parce qu’elles le voulaient, pour le sujet du film, pour son histoire. J’aime diriger un plateau qui soit très égalitaire, où tout le monde est traité de la même façon, qui ne place pas les acteurs au-dessus des techniciens. Tout le monde fait son travail pour que l’histoire fonctionne, c’est donc important d’accorder du temps à chacun. J’ai passé autant de temps avec les acteurs qu’avec le directeur artistique ou le chef opérateur. J’ai passé beaucoup de temps avec lui à travailler sur la façon dont on allait filmer ça. Je n’interférais avec les acteurs que lorsque je sentais que ce n’était pas bon ou si nous avions besoin de chercher une façon particulière de faire résonner la scène. Il s’agit donc surtout de laisser les choses se faire organiquement, de ne pas non plus avoir peur d’y aller en cas de besoin, mais de laisser le choix. Ce qui est formidable avec des acteurs comme Andrew et Claire, c’est qu’ils ne sont pas bloqués sur une seule façon de faire, ils peuvent s’adapter, ils sont dans l’instant. Je pouvais leur suggérer d’autres versions, nous pouvions essayer d’autres directions, et ensuite nous avions le choix en salle de montage. C’est ce que j’ai appris en travaillant avec de grands réalisateurs.

Vous mentionniez la direction artistique et évoquiez plus tôt la question des couleurs. À ce sujet, il y a une scène qui est très marquante dans Breathe, c’est la visite du centre médical en Allemagne. Tout le visuel du film est très chaleureux, et cette scène tranche par sa froideur, avec un décor qui lorgne presque du côté de la science-fiction.

Tout ce décor est basé sur de véritables machineries. J’ai justement visité un hôpital en Allemagne. Mais ce n’est pas pensé pour être offensant envers le public allemand, parce que ces machines sont en réalité de fabrication américaine ! (Rires)

Et c’est un outil dramatique très efficace.

Exactement, oui, l’endroit apparaît en quelque sorte comme une salle d’attente pour la mort. Dramatiquement, ce que l’on essaie de dire c’est : Robin a expérimenté ce que c’était d’être libre et d’être traité comme un humain au sein de la société, et il se retrouve face à ça. Dans certains hôpitaux européens, ils faisaient un travail incroyable pour garder ces personnes vivantes, mais c’était tout ce qu’ils faisaient. Il y a une différence entre vivre et être simplement gardé vivant.

C’est d’ailleurs tout le sujet du film…

Oui ! Nous avons un tel problème en Occident pour tout ce qui touche à la mort. Notamment concernant l’assistance au suicide et les personnes qui souhaiteraient choisir leur mort d’une façon digne. Il y a des cultures et des sociétés qui gèrent ça bien mieux. Nous en sommes terrifiés. Et il y a de quoi, c’est une perspective effrayante. Mais c’est aussi la chose la plus naturelle du monde, c’est ce qui nous attend tous. Alors pourquoi ne chercherait-on pas l’opportunité de le faire d’une façon qui nous convient ? Nous voulons choisir absolument tout ce qui concerne notre vie, pourquoi ne voudrait-on pas choisir la façon dont elle se termine ? Je crois aussi que ça aide tout le monde dans le processus de deuil. Jonathan dit que c’est l’une des plus belles choses qu’il ait vécue, de pouvoir dire au revoir d’une manière positive. On devrait avoir le choix.

Dans un tout autre sujet, j’aimerais discuter un peu de la performance capture. Quel est votre point de vue sur le développement de cette technologie, depuis vos débuts avec Gollum jusqu’à votre propre adaptation du Livre de la jungle ?

Je pense que la performance capture est l’outil le plus incroyable du XXIe siècle pour les acteurs, parce qu’à présent ils peuvent tout jouer. Le sexe, la taille, la morphologie ou la couleur de peau n’importent plus. C’est un outil vraiment égalitaire pour les acteurs, qui vous permet de devenir n’importe quel être humain, créature ou même objet animé. Vous pouvez transporter une performance émotionnelle brillante dans n’importe quoi.

Pourtant, j’ai l’impression que cet outil est encore largement incompris, et que l’on peine par exemple à considérer et reconnaître les véritables performances d’acteur qu’il peut y avoir derrière.

Tout à fait. Je crois vraiment que les acteurs devraient être reconnus pour ces performances. Jouer un rôle, c’est jouer un rôle. Il n’y a aucune différence entre Gary Oldman couvert de maquillage pour jouer Winston Churchill et un acteur comme Steve Zahn dans La Planète des singes qui enfile une combinaison de capture de mouvement et à qui on ajoute du « maquillage digital » après coup. Fondamentalement, il n’y a pas de différence dans le processus de jeu. La performance capture questionne la nature du jeu d’acteur, mais au final, ce n’est que ça : du jeu d’acteur. Des acteurs qui viennent sur un plateau, sont dirigés par un réalisateur, jouent et créent la scène. C’est une chose difficile à expliquer, et nous tentons de le faire depuis dix-sept ans, mais beaucoup de gens ne comprennent toujours pas. Les jeunes le comprennent mieux ; les jeunes réalisateurs, les jeunes acteurs. C’est un problème de génération. Nous ne devrions même pas avoir cette conversation, parce que c’est tellement daté.

Comment voyez-vous l’avenir de la performance capture ?

C’est justement ce à quoi nous avons tâché de nous intéresser au sein de The Imaginarium Studios : quels seront les outils narratifs de la prochaine génération, comment les histoires seront-elles racontées dans vingt ans ? Aujourd’hui, la performance capture est employée au cinéma dans les blockbusters, comme La Planète des singes, mais aussi dans les jeux vidéo, et de notre côté nous avons commencé à travailler pour des séries TV et pour des nouvelles plateformes de réalité virtuelle. Et nous étudions autant les moyens existants que nous développons notre propre technologie. Concernant l’avenir, la performance capture se trouve à la croisée des différents médiums que je viens d’évoquer. Il semble y avoir une recherche de l’immersion au sein de l’histoire, et je pense que les outils narratifs du théâtre, du cinéma et de la réalité augmentée vont toujours plus se mélanger.

Pour terminer, pouvez-vous nous dire quelques mots à propos de Mowgli, votre adaptation du Livre de la jungle ?

Bien sûr ! Notre version de l’histoire est vraiment centrée sur Mowgli. Elle est plus proche du ton du livre original de Rudyard Kipling. C’est un PG-13 [interdit au moins de 13 ans — NDLR]. Évidemment, c’est toujours un conte de fées, il y a toujours des animaux qui parlent. Mais la jungle est un environnement plus sauvage, et l’histoire est psychologiquement plus complexe. Elle raconte vraiment comment Mowgli est élevé par des animaux et se retrouve perdu dans cet entre-deux, où il n’est ni homme ni animal, et cherche son identité.

Comment la nouvelle version du Livre du la jungle produite par Disney en 2016 a-t-elle impacté votre propre projet ?

En réalité, nous avons débuté en premier, et ensuite Disney a lancé le sien. Les deux films sont vraiment très différents dans le ton. Celui de Disney était évidemment une aventure familiale, et le nôtre est bien plus sombre. Côté fabrication, ils ont utilisé l’animation alors que nous avons employé la performance capture : tous les animaux sont interprétés par des acteurs sur le plateau. Au final, voilà ce qu’il s’est passé : pendant un moment, nous développions chacun notre projet en parallèle, puis nous avons décidé que nous voulions prendre plus de temps pour notre post-production, à cause de la capture faciale de nos personnages, mais aussi pour créer de l’espace, parce que nous voulions les laisser sortir leur film. Et il se trouve que, durant ce délai supplémentaire, nous avons eu le temps de tourner Breathe, en sept semaines. Et je me suis finalement retrouvé à gérer les montages de Mowgli et de Breathe en même temps.

Qu’est-ce qui vous intéressait dans le roman de Rudyard Kipling ?

Je pense simplement qu’il s’agit d’une des grandes histoires classiques. Mon intérêt est sans doute aussi lié au personnage de Mowgli, qui est un outsider, et je suis fasciné par ce type de figure. J’imagine que c’est en partie parce que je suis originaire à la fois d’Europe de l’Est et d’Angleterre. Mon père était irakien, et je comprends ce sentiment de ne pas être entièrement enraciné dans une culture. À nouveau, comme Breathe, c’est aussi une histoire personnelle, en un sens.


Entretien réalisé à Zurich en 2017. Un grand merci à Seline Meli et Serge Sanchez.

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