Le Black Movie projetait le 21 Janvier Dans ma tête en rond-point d’Hassen Ferhani qui, après une existence en festivals en 2015, avait bénéficié (pas en Suisse, il ne faudrait pas exagérer, bien qu’il ait été projeté au FIFF) d’une exploitation en salles l’année suivante accompagnée d’une certaine unanimité critique. Ne l’ayant pas vu alors, c’était l’occasion de le rattraper : retour sur un beau documentaire, qui n’a pas volé cette admiration et témoigne, sur un sujet propice à plusieurs écueils (l’imagerie forte des abattoirs étant facilement autoritaire), d’un vrai sens de la mise en scène, portée par une affection profonde pour ceux que la vie a poussé à accomplir pour les habitants d’Alger ce travail ingrat. 


« J’écoute uniquement les chansons, parce qu’elles disent la vérité. Plus elles sont bêtes, plus elles sont vraies. D’ailleurs, elles ne sont pas bêtes. Qu’est-ce qu’elles disent ? Elles disent : “Ne me quitte pas… Ton absence a brisé ma vie…” ou “Je suis une maison vide sans toi… Laisse-moi devenir l’ombre de ton ombre…” ou bien “Sans amour, on est rien du tout…” » La Femme d’à côté

Dans ma tête un rond-point suit, au milieu des années 2010, le quotidien de quelques employés du plus grand abattoir d’Alger. De la conduite des animaux à leur abattage (des bœufs filmés, ainsi que des moutons évoqués) à la préparation de la viande, Assen Ferhani présente le début et la fin d’une chaîne, laissant hors-champ l’acte d’exécution (tandis que les carcasses sont, elles, disposées à vue de manière centrale). Ces hommes, sachant qu’il s’agit d’un univers (à une exception près) masculin, ont des horaires difficiles (comprenant le soir et le petit matin), sont à l’évidence mal payés, accomplissent un travail éprouvant. Ils paraissent vivre sur le lieu même de leur emploi (divers matelas d’infortune évoquent le devenir-alités de beaucoup de sujet chez Wang Bing). La présence d’employés plus âgés (dont un ayant pris ses fonctions en 1945) suggère que, loin de constituer un lieu de passage, un salaire temporaire, l’abattoir pourrait bien être pour les jeunes hommes qui y sont entrés, qui déjà s’en plaignent, l’horizon possible d’une existence. Puis, les tâches pénibles ou le chômage, ou plutôt l’alternance systématique, se plaint l’un d’entre eux, c’est au fond la même oppression, le même horizon bouché. Si le lit, l’attente (et l’organisation) du sommeil, sont des motifs paradoxalement saillants de cette observation du labeur, c’est que Ferhani s’intéresse à une fatigue moins physique (de ce point de vue, la charge paraît irrégulière, tributaire de la demande) que morale. Celle d’une Algérie en apparence inerte, sclérosée, qui, quatre ans avant la fin du règne de Bouteflika, paraît ne laisser à sa jeunesse que le choix de l’exil, du suicide, ou de l’abrutissement volontaire… et ce faisant instille les germes d’une révolte que celui que les autres surnomment le Kabyle, appelle de ses vœux (l’union entre Arabes et Kabyles lui paraissant une nécessité). Quand des journalistes mieux portants visitent l’abattoir à l’occasion de la fête de l’Aïd, faibles sont les chances qu’ils s’intéressent à ce côté de sa machine et le feraient-ils que ce ne serait qu’à l’occasion d’une cérémonie extraordinaire, quand elle est l’ordinaire de ces êtres exploités.

Le temps du salariat, temps de notre vie que l’on cède à quelqu’un d’autre pour qu’il l’exploite, ne saurait probablement jamais être dans sa totalité un temps du travail. Il y a pas mal de « temps morts » au cœur du labeur, que Ferhani guette, refusant de faire des membres de l’abattoir de simples illustrations d’une mécanique déshumanisante. Il y a les jeux de dés, les cigarettes, les chansons, le raï et ses lamentos d’amoureux éconduits, mais il y a surtout le foot, pour lequel on réajuste une antenne parabolique, qu’un écran posé sur un caisson retransmet à un groupe de supporters (d’une équipe également masculine) serait-ce momentanément contre la tâche de tirer un bœuf récalcitrant. Les maillots ne sont pas rares, on parle de Benzema refusant d’entonner la Marseillaise et de Zidane représentant la France et non l’Algérie. L’empreinte française sur le pays est du reste perceptible de bout en bout : l’abattoir est situé dans la  très symbolique rue dite des Fusillés (en une résonance troublante de la notion d’abattage) ; on regarde le soir à la télévision une série en version française, langue qui n’est ni celle originale de ce programme, ni de ceux qui le regardent ; une anecdote cruelle sur une cigogne torturée, après que la population d’un village ait d’abord été suspectée et également mise à mal, pour avoir « dérobé » un drapeau bleu-blanc-rouge, vient exprimer, dans son caractère de conte, une défiance historiquement compréhensible. Les oiseaux non plus ne manquent pas, tels ceux en cage, écho de la servitude d’hommes qui n’ont que l’abattoir comme « refuge », ou cette mouette venue d’Angleterre, effectuant ironiquement une migration inversée, d’abord attachée, pour qu’elle s’habitue au lieu, possible écho de travailleurs coincés dans cet emploi et qui, peut-être, en prendront de facto le pli (elle se sent bien, ici). Une suggestion âpre des images est qu’il vaut mieux, sur ce territoire, être une mouette (du moins une fois détachée), ou un chat gourmand, que non seulement les bœufs et les moutons morts qui justifient cet écosystème, mais les êtres humains qui en sont la cause matérielle (leurs maîtres se portent mieux, les travailleurs le savent et ne se gênent même parfois pas de le leur rappeler par leurs reproches quand les premiers passent en visite).

Il y a enfin le discours de ces hommes qui s’avère pour une bonne part, de nature sentimentale : célibataires souffrant de leur solitude ou hommes en couple qui se posent dès lors des questions de mariage, ou de ménage, tous ont les femmes du dehors aux lèvres, celles qu’ils désirent, celles dont ils se souviennent, celles avec lesquelles ils vivent, ou préparent de s’enfuir. L’un est contre la mise en couple, mais il n’est pas là pour en témoigner, c’est à d’autres qu’il revient de l’expliquer, ou de le réfuter devant un cinéaste qui paraît comprendre ce refus. Le symbole du cœur battant, tracé sur une porte dans le sang des bêtes, vient témoigner de cet élan, qui rappelle la nature lyrique et romantique de l’Année des Treize Lunes et de son abattoir duquel s’échapper (en laissant derrière soi jusque l’homme qu’on a été). Lucide, souvent amère ou rageuse, la parole est ici également, voire finalement surtout, poétique, marquée de cette intemporalité, cette universalité, de ce que peuvent exprimer de leurs rêves et de leurs peines les humiliés et les offensés. Ce sont des formules saillantes, et belles, qu’ils décochent à travers ce rond-point aux mille sorties qu’est la confusion mentale, des formules jamais loin du simple adage (celui qui est suggéré à Ferhani comme titre, mais qu’il avoue juger trop long : « On ne ment pas, mais on ne tombe pas dans la vérité ») avec la dimension de tradition populaire que ce sens de la formule suggère. Une parole faite d’images et de couleurs (serait-ce ce noir que le Kabyle voit désormais partout en lui) résonnant avec la force plastique du documentaire, ses ciels pourpres, ses juxtapositions de chairs et de parois blanches, jaunes, rouges et roses, ses cadres traversés par des êtres vivants ou morts. Ni strict exposé à visée sociale, ni prétexte à un exercice formaliste s’appuyant sur le monde tel qu’il va (mal), le film touche par le lien qu’il expose, petit à petit, entre les filmés et un filmeur avec lequel une complicité s’est visiblement instaurée. La confiance que les sujets ont en celui qui se tient derrière la caméra est palpable, de même qu’une sympathie mutuelle. Ce qu’il reste en mémoire de Dans ma tête un rond-point est paradoxalement sa grande douceur, la délicatesse qui est aussi celle de ces hommes au fond très doux (d’une douceur que leur emploi même leur dénie). Ce tact, qui est la marque d’une humanité triste et endurante, cette qualité qui échappera à jamais aux puissants, à ceux qui jouissent de ce que les autres endurent pour eux. Ce partage, où le tact véritable se trouve « en bas » (ou de « l’autre côté » d’une fête de l’Aïd), est une vision mémorable, à la fois évidente et inattendue.

DANS MA TÊTE UN ROND-POINT (Fi rassi rond-point)
Réalisé par Hassen Ferhani
Avec Ali Heim, Amou, Houcine, Youcef, Ali et Mme Dalila, Halim, Sadek, Amine et d’autres employés du lieu.
Projeté le mardi 21 janvier 2020, dans le cadre du Black Movie et en présence du réalisateur

 

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