Le retour de Christopher Nolan sur le devant de la scène se fait dans des conditions particulières et surtout dans un tourbillon de débats à gravité variable : est-il bien moral de pousser les gens à retourner au cinéma en sortant ce très attendu blockbuster de l’auteur le plus mainstream d’Hollywood, en particulier aux États-Unis où la situation ne s’améliore pas ? Et surtout, la question qui nous intéresse : en vaut-t-il bien la peine ? Nolan nous invite à penser au temps et à ses mécanismes science-fictifs à travers un scénario complexe et opaque, qu’il appartient au spectateur de démêler… ou de simplement ressentir ?


Attention : ce texte contient des spoilers. 

C’est l’unique rôle de l’actrice Clémence Poésy dans le film : enjoindre le protagoniste à naviguer instinctivement sur les changements temporels, plutôt que d’essayer de les comprendre. Une invitation alléchante et prometteuse, qui n’est jamais concrétisée par un film s’efforçant à quasiment chaque instant de rajouter des couches d’exposition et d’explications superflues. Difficile, donc, de savoir s’il faut réfléchir aux aventures somme toute banales d’action/espionnage présentées en substance, ou essayer de se laisser emporter par une forme et une mise en images volontairement impénétrables.

Car c’est là que le bât blesse le plus : pour toutes les idées narratives du réalisateur, son histoire est on ne peut plus ennuyeuse, ressassée, et émotionnellement cadavérique. Rien chez les personnages n’encourage d’implication personnelle de la part du public : un agent secret motivé par… sa mission ? Un contractuel motivé par… un secret ? La femme du marchand d’armes motivée par un enjeu familial dilué et artificiel. Le monde risque de disparaître et Nolan nous rappelle au détour d’une réplique maladroite que cela inclut le garçon en question. Oui, il ne faudrait pas l’oublier.

Cela est d’autant plus dommage que Nolan a déjà prouvé être capable (avec l’aide d’un co-scénariste) d’injecter dans ses récits ambitieux une dose d’émotions salvatrice, notamment avec Le Prestige et Interstellar. Mais soit, jugeons donc Tenet sur ce qu’il ambitionne très clairement de faire avant tout : créer une expérience cinématographique qui réunirait simultanément les plaisirs physiques et intellectuels en proposant des scènes d’action qui s’adressent à la fois aux sens et au cerveau.

Projet louable mais fortement casse-gueule, qui implique de trouver un équilibre bien précis, et qui surtout ne pourrait aboutir sans que les règles chronomotrices régissant la diégèse ne soient expliquées de manière limpide. Malheureusement, c’est loin d’être le cas ici, et le caractère abscons ou aléatoire du phénomène d’inversion rend toute réflexion bien vaine pendant la séance. Les personnages empilent sans fin les explications orales (jusque dans le dénouement), ne laissant jamais les images, dont le montage est parfois confus, faire leur travail.

Le film se base sur le précepte éternaliste du temps, qui suppose que tous les événements, passés ou futurs se sont déjà déroulés et sont inaltérables. L’inversion temporelle ne permet pas de modifier la réalité. C’est ce qui nous est expliqué, ce que confirme Neil à la fin du film. Dans ce cas, si aucun événement ne peut être modifié, quel intérêt d’avoir une équipe bleue inversée relayant des informations à l’équipe rouge lors de la bataille finale ? Et surtout, le « twist » de ce final, qui voit Neil inversé se désinverser pour sauver le protagoniste, avant de se réinverser à nouveau pour aller prendre une balle, semble bien compliqué pour le simple plaisir de la complexité : si l’équipe évoluant à l’envers relaie des informations dans le passé, pourquoi Neil doit-il modifier son entropie plusieurs fois, plutôt que de simplement informer ses amis une heure plus tard/plus tôt du danger ?

Construire un récit intéressant articulé autour de l’éternalisme est un défi que peu de scénaristes ont su relever, car le concept donne une impression de vanité à la dramaturgie. Quoi que fassent les personnages, le futur est déjà écrit. Certains films de voyage dans le temps ont su s’en amuser, mais ils avaient tous pour eux une explication parfaitement claire de leurs mécanismes. Tenet, en refusant au spectateur cette clarté sémantique, l’oblige à réfléchir constamment aux images que défilent devant ses yeux, et le prive donc de la pleine expérience sensorielle à laquelle le spectacle pyrotechnique devrait donner lieu. Parler aux sens et à l’intellect en même temps est compliqué, et il n’est pas certain que le cinéma soit le médium adapté à une telle entreprise. John Woo, George Miller, James Cameron, les Wachowski ou Tsui Hark le savent bien, et même lorsqu’ils confectionnent des films aux récits stimulants intellectuellement, leurs scènes d’action sont immédiatement jouissives car leur mécanique est comprise et assimilée.

Même Nolan l’a eu fait : il n’exigeait pas de nous une réflexion sur l’anarchie et l’interventionnisme pendant la course en bat-pod, ni une réflexion sur la relativité du temps pendant l’amarrage spatial. Dans Tenet, il faut constamment se demander qui fait quoi, dans quel sens entropique et par rapport à qui pendant les scènes spectaculaires. On ne peut pas débattre de Nietzsche tout en regardant un porno, comme on ne peut pas donner du sens aux événements de Tenet tout en profitant de son spectacle visuel. Au troisième visionnage ? Peut-être. Le billet ne donne accès qu’à une seule séance. Pour quelqu’un qui défend l’expérience au cinéma de manière si radicale, Nolan fait tout pour la rendre pénible. Imaginez la scène de l’immeuble explosant à l’envers, se reconstruisant, puis explosant à l’endroit (idée formidable), mais intégrée à une séquence plus directement appréhendable.

Il est naturel d’admirer l’ambition de Nolan, mais difficile de ne pas rester perplexe face au résultat final, qui exige du spectateur qu’il sacrifie une bonne part de son plaisir au profit d’un exercice intellectuel que tout le monde ne trouvera pas si intéressant que ça. Heureusement, les acteurs aident à faire passer la pilule, Kenneth Branagh et son cabotinage en tête (seule véritable lueur jamesbondienne de cette intrigue par ailleurs tragiquement fade), et le charisme du trio principal (Washington, Pattinson, Debicki) ensuite. On aurait aimé plus de blagues sur le snobisme des codes vestimentaires britanniques.

Le problème majeur de cette histoire est qu’elle prend des détours sinueux au travers de sous-intrigues fonctionnelles et pas du tout organiques : le tableau de faussaire que Sator conserve pour faire chanter sa femme, les voyages en Inde, etc. On apprécie tout de même les effets d’inversion de certaines scènes, notamment lors de la course poursuite en voiture en Estonie ou du duel à Oslo, qui propose sans doute la chorégraphie de combat la plus originale vue chez Nolan. Pareillement, l’attachement du cinéaste aux prises de vue réelles est payant, notamment lors des scènes de l’autoroute ou de l’avion.

Substantiellement parlant, le film a beaucoup moins à offrir qu’une œuvre comme Interstellar ou la trilogie Dark Knight. Les références au carré Sator nous font une belle jambe : Andrei Sator nomme son entreprise Rotas ; le film s’ouvre à l’opéra et comprend un personnage nommé Arepo… certes, mais encore ? Un questionnement sur notre foi dans les mécanismes de la réalité ? Réveillez-nous quand on arrivera à une question intéressante. Le récit, éreintant, n’amène à rien si ce n’est une proposition bancale de reconfiguration du genre de la chronomotion au cinéma. Exercice stylistique qu’il aurait été judicieux d’allier à un noyau thématique beaucoup plus solide.

Question mise en scène, le cinéaste se répète quelque peu et refuse surtout d’embrasser toutes les possibilités de son concept, comme ça a pu être le cas avec Inception. Pas qu’il manque d’idées, mais il insiste à garder une approche de filmage tellement neutre qu’aucun effet de style ne ressort, n’aide à happer le public dans le récit. C’est d’autant moins compréhensible que Nolan dégaine à nouveau son agaçant travelling circulaire à 360° autour de trois hommes qui parlent (son maniérisme le plus outrancier) au moment le moins important et le moins intéressant de son histoire (Protagoniste, Neil et Hamir discutant du crash de l’avion à Oslo). C’était déjà pénible dans The Dark Knight, c’est imbuvable ici.

Le film a été vendu comme un palindrome, à l’image de son titre. Difficile de ne pas être déçu que l’histoire ne réalise pas vraiment une boucle et ne revienne pas à son ouverture dans une tentative de réelle subversion des codes de voyage temporel. La scène finale elle-même est censée être construite comme un palindrome, mais le fait est que l’outil cinématographique ne se prête pas vraiment à ça si l’on souhaite conserver un semblant d’évolution narrative. Pousser le concept vers ses derniers retranchements logiques aurait exigé encore plus d’abstraction ; on sent parfois Nolan être tenté par l’expérimentation totale. Mais il aime trop la dimension populaire du cinéma pour ça.

Tenet se rêve blockbuster expérimental, un film aux images impressionnantes et au paysage sonore envahissant (le score de Göransson, rempli de sons inversés, est plus pétaradant que sa formidable réussite sur Black Panther), mais surtout au récit intellectuellement exigeant. Le résultat déçoit et est largement en deçà de Dunkerk en termes d’expérimentation mais soyons bien clairs : Nolan demeure un cinéaste au statut assez unique dans l’industrie hollywoodienne, qui peut se permettre (et doit impérativement être autorisé à continuer) de monter des projets originaux et ambitieux, loin des produits préfabriqués d’autres studios. Son film est rempli de propositions inédites, ce qui est très loin d’être un cas courant dans le paysage des films à grand spectacle. On reste au rendez-vous. Reviendra-t-on à Tenet plus tard ? Sans doute.

TENET – Sorti le 26 août 2020 en francophonie
Écrit et réalisé par Christopher Nolan
Avec John David Washington, Robert Pattinson, Elizabeth Debicki, Kenneth Branagh

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