AimerPerdre_2

Choose life… But why would I want to do a thing like that? I chose not to choose life. I chose somethin’ else. And the reasons? There are no reasons. Who needs reasons when you’ve got heroin?

Mark Renton, Trainspotting

La drogue comme seule échappatoire aux banlieues pauvres et misérables d’une Édimbourg industrialisée. Une génération sans aspirations ni idéaux, zombifiée par un désir insatiable de richesse. La Bruxelles des frères Guit est presque une copie conforme de l’Édimbourg de Trainspotting, à une différence près : ici, l’échappatoire n’est pas la drogue, mais le jeu d’hasard. Un jeu qu’il faut apprendre à Aimer… ou Perdre.

Aimer Perdre s’ouvre sur un arrêt sur image rose, pixelisé, suivi d’une teinte verte, un tourbillon centrifuge qui naît d’une narine et se termine au milieu d’un parc. Armande Pigeon (Marie Cavalier-Bazan) en est la protagoniste : une fille des rues, pauvre, hyperactive, mais surtout naïve. Ses rêves irréalistes, comme celui de la célébrité, se heurtent à une folie ordinaire, dans une ville dépourvue de toute empathie non opportuniste. Entre une logeuse délirante et l’absence de perspectives professionnelles, Armande passe ses journées à osciller, sans contrôle, d’un bout à l’autre de la banlieue bruxelloise.

AimerPerdre

Son univers éclectique ne s’interrompt que pour sauver un pigeon blessé. Enfermé dans une boîte sous le lit d’Armande, l’oiseau devient une allégorie ironique de la vie de la protagoniste. Le jeu de mots, peut-être un peu banal, sur le nom de famille d’Armande passe sans difficulté grâce au talent des frères Lenny et Harpo Guit, qui livrent ici un film débordant de créativité visuelle et narrative. L’espièglerie délicieuse de l’histoire se conjugue à une utilisation effrénée, mais surtout audacieuse, du langage cinématographique. La cinématographie de Kinan Massarani se plie entièrement aux besoins du récit : zooms soudains, images déformées, couleurs saturées… Le langage visuel devient un moyen de narrer, à part entière, la vie trépidante et chaotique d’Armande. L’esthétique volontairement brute ne recherche pas la perfection technique, mais vise une authenticité qui intensifie l’implication émotionnelle. L’usage de moyens non conventionnels, comme des iPhones ou des zooms numériques extrêmes en postproduction, incarne une vision du cinéma affranchie des contraintes commerciales et capable de surprendre encore.

Le parallèle avec Sean Baker est inévitable. Si Tangerine explore également la crudité de la vie, mais dans un contexte extrêmement plus profonde et complexe, avec des couleurs saturées et une photographie volontairement tremblante — le film ayant été tourné avec seulement trois iPhones —, les frères Guit s’écartent de tout fondement éthique, infusant leur récit d’une ironie grotesque et anarchique. Les deux œuvres s’attardent sur la vie des gens aux marges de la société, racontant des histoires de survie ordinaire à travers un style brut et sans filtre. Si Baker choisit Noël, symbole de la contradiction entre spiritualité et consumérisme, pour exposer les hypocrisies de la société moderne, les frères Guit s’appuient sur le chaos du jeux d’hasard pour tisser une histoire où, au final, tout le monde est perdant.

Tangerine

Le philosophe et critique britannique Mark Fisher, s’exprimant en 2005 sur le genre fantastique et l’essor des effets spéciaux, dénonçait l’illusion de mondes « sans fissures ». Selon lui, le numérique, en scellant toute imperfection, transforme le cinéma en une simulation stérile, refermée sur elle-même.

The rise of Fantasy as a genre over the last twenty-five years can be directly correlative with the collapse of any effective alternative reality structure outside capitalism in the same period. Watching something like Star Wars, you immediately think two things. Its fictional world is BOTH impossibly remote, too far-distant to care about, AND too much like this world, too similar to our own to be fascinated by. If the uncanny is about an irreducible anomalousness in anything that comes to count as the familiar, then Fantasy is about the production of a seamless world in which all the gaps have been monofilled. It is no accident that the rise of Fantasy has gone alongside the development of digital FX. The curious hollowness and depthlessness of CGI arises not from any failure of fidelity, but, quite the opposite, from its photoshopping out of the Discrepant as such.

Mark Fisher, k-punk.org, This movie doesn’t move me, 13 mars 2005

Pour Fisher, l’illusion d’un monde imaginaire comme celui de la Fantasy, censé symboliser un désir de diversité et d’évasion, mais paradoxalement hermétiquement clos, incarne une allégorie du Réalisme Capitaliste, où aucune alternative à la société actuelle ne nous est proposée. Plus de vingt ans après sa critique, la situation de l’industrie cinématographique n’a guère évolué. De nombreux films indépendants s’enferment désormais dans une esthétique « A24 », avec une photographie saturée de couleurs complémentaires, ready-made pour les réels d’Insta. Les frères Guit n’affichent aucune ambition morale, encore moins philosophique, mais leur style, dépourvu d’effets spéciaux et marqué par une photographie volontairement brute, défie les conventions esthétiques. En laissant délibérément les fissures de leur cinéma béantes, ils permettent à la réalité de s’infiltrer dans la fiction. Leur film devient alors une véritable expérience : un mélange audacieux de comédie grotesque et de mélancolie, qui finit par offrir un portrait vivant et tangible de la vie de rue où le seul mantra est de doubler, tripler, quadrupler l’argent, bref, d’embrasser la vie bourgeoise si boudée par Trainspotting.

Aimer_Perdre_2

Et c’est peut-être là que réside la plus grande différence entre le monde de Trainspotting, avec lequel nous avons commencé cette réflexion, et celui des frères Guit. Si Mark Renton, dans son dernier monologue, rejette le chaos exaltant et autodestructeur de sa vie passée pour adopter une vision conformiste et domestiquée de la « normalité », Armande, elle, ne cherche ni rédemption, ni transformation. Elle ne promet pas le luxe d’un changement. Son histoire ne se termine pas sur une parabole édifiante : c’est une tranche de vie, brute, grotesque, et hilarante dans son authenticité. Pourquoi changerait-elle en un jour ? La vérité, c’est que les gens ne changent pas comme dans les films. Ils sont condamnés à répéter encore et encore les mêmes erreurs, prisonniers d’un monde qui, lui, reste hermétiquement sans fissures.

AIMER PERDRE
Réalisé par Harpo et Lenny Guit
Avec Marie Cavalier Bazan, Catherine Ringer, Melvil Poupaud

Sorti le 26 mars 2025

 

Laisser un commentaire