Après Le Domaine des dieux, Louis Clichy et Alexandre Astier reviennent à Astérix avec Le secret de la potion magique, nouvelle adaptation animée de la bande-dessinée de René Goscinny et Albert Uderzo. Une suite plus inventive, plus drôle, plus libre, mais tout aussi respectueuse du matériau de base.


En 2008, Alexandre Astier participait à l’adaptation « live » d’Astérix aux Jeux Olympiques, dans un second rôle qui incarnait à peu près l’unique intérêt de ce qui reste sans doute le pire portage à l’écran de l’œuvre de René Goscinny et Albert Uderzo. Pourtant, en pleine promo, le créateur de Kaamelott admettait entre les lignes le cynisme de cette adaptation et la présence beaucoup trop envahissante de Benoît Poelvoorde. De même, il reconnaissait le décalage de son personnage, trop proche de l’esprit de sa propre série pour se mêler au style de Goscinny, qu’il présentait comme l’âme d’Astérix. À l’époque, ces propos laissaient apparaître une véritable compréhension de la bande-dessinée et donc une potentielle capacité à lui rendre justice.

Six ans plus tard, Astier se retrouvait lui-même à la tête de l’adaptation du Domaine des Dieux, en compagnie d’une grande partie de l’équipe de Kaamelott, de Roger Carel (sorti de sa retraite pour l’occasion), et surtout de Louis Clichy, ancien animateur de chez Pixar ayant œuvré sur Là-haut et Wall-E. À la fois transposition fidèle et réappropriation pertinente, le film devait sans doute son équilibre et, ultimement, sa qualité à l’association d’Astier et Clichy, et à leur mode opératoire bien particulier. Tandis que le premier se chargeait de l’écriture et de l’enregistrement des doublages, le second s’occupait quant à lui de la mise en image, chacun agrémentant ensuite le travail de l’autre de ses propres propositions. Un partage des tâches rationnel, pour une alliance qui n’était, dans l’idée, pas si éloignée de la collaboration Goscinny-Uderzo ; un amoureux du verbe et d’une certaine tradition française imagine l’histoire et les personnages, un artiste au style visuel marqué et dynamique donne vie au tout.

Astier parvenait alors à apposer sa propre patte à l’univers de Goscinny tout en jouant la carte de la déférence absolue. Il ne s’autorisait qu’une seule référence à Kaamelott, et ses autres clins d’œil à l’actualité ou à la culture pop ne dépareillaient généralement pas d’avec le reste et restaient plutôt efficaces (un soldat romain nommé Travaillerpluspourgagnerplus, Panoramix qui se la joue Gandalf du pauvre). Côté graphique, le design des personnages était aussi fidèle à la BD que l’était leur caractère, et le passage du dessin d’Uderzo à la troisième dimension lui apportait une force nouvelle. Utilisant habilement le volume, la mise en scène de Clichy jouait tout autant sur les plans fixes renvoyant aux cases originales que sur les mouvements de caméra virevoltants autour des personnages et du décor. Débordant d’idées, elle assurait alors un rythme brillamment maintenu, grâce à un découpage d’une précision et d’une énergie imparables.

Avec Le secret de la potion magique, l’exploit est non seulement réitéré, mais il est même dépassé. Si le respect du matériau de base est toujours bien présent, Astier et Clichy osent se le réapproprier encore davantage. Ce coup-ci, il s’agit donc d’un scénario original : à la suite d’une chute, Panoramix se rend compte qu’il est temps pour lui de planifier sa succession et de se chercher remplaçant. Un point de départ pertinent, non seulement pour une histoire inédite (peut-on se passer des récits d’origine ?), mais aussi plus largement dans le cadre d’une œuvre qui a également vu ses créateurs « passer le relais ». Évidemment, le thème de la transmission est un élément récurrent chez Astier, qui aime se mettre en scène dans la peau d’un professeur. De plus, l’on retrouve ici une relation unissant l’un des héros à un enfant émerveillé par la figure qu’il incarne (Obélix et Apeldjus dans Le Domaine des dieux, Panoramix et Pectine dans cette suite). Mais ici, le scénario est surtout l’occasion d’illustrer intelligemment la possibilité d’un renouvellement, sans toutefois l’emprunter immédiatement et risquer d’endommager irrémédiablement l’univers d’origine.S’il reste mesuré dans sa démarche, Astier n’hésite pas non plus à insuffler encore davantage de Kaamelott dans ce second volet : les cors du générique de sa fameuse série se font ainsi entendre au détour d’un gag sonore, tandis qu’Astérix et Obélix se prennent le bec lors d’un échange absurde jouant sur l’ignorance d’un des deux interlocuteurs, qui n’est pas sans rappeler certains dialogues entre Arthur et Perceval. Comme sur Le Domaine des dieux, l’on peut apprécier ici une écriture peu courante dans l’animation, qui propose forcément de vrais jeux sur les mots, mais ose également les monologues à rallonges, ou au contraire les interruptions de phrase, les hésitations et certaines formes de langage plus spontanées, et donc authentiques.

De son côté, Clichy semble également se lâcher davantage : de la jouissive scène de slapstick qui ouvre le film à l’affrontement final qui lorgne vers le kaijū eiga, la mise en scène se révèle plus délirante que sur Le Domaine des dieux. Au cours d’une séquence de flashback, on se permet même un retour (plutôt osé) à l’animation 2D, l’occasion d’un bel hommage au trait d’Uderzo.

De fait, au même titre qu’Alain Chabat, en son temps, importait l’humour des Nuls au sein de la BD d’origine tout en restant fondamentalement fidèle au verbe de Goscinny, Alexandre Astier et Louis Clichy enrichissent le matériau de base de leur propre sensibilité, mais ne le défigurent jamais. Ils s’amusent toujours plus avec l’univers (la série de rencontres avec les différents druides propose également quelques idées joyeusement improbables), mais en restent respectueux jusqu’au bout.

ASTÉRIX LE SECRET DE LA POTION MAGIQUE
Réalisé par Louis Clichy & Alexandre Astier
Avec les voix de Christian Clavier, Guillaume Briat, Alex Lutz, Alexandre Astier
Sortie le 5 décembre 2018

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