Découvert au NIFFF 2019, The Fable de Kan Eguchi s’était révélé être une incroyable réussite en termes de cinéma d’action ; une adaptation de manga qui prenait son temps, développait son humour et se concentrait sur ses personnages, augmentée d’une scène d’ouverture ludique et d’un grand final absolument stupéfiant qui repoussait certaines limites créatives de l’engagement des spectateurs et de la chorégraphie sur grand écran. Rares sont les scènes qui ont autant d’impact en termes de pur spectacle et de narration à travers l’action. Bien entendu, le charme du film dépendait des préférences de chacun au niveau de ses personnages et de son humour décalé, mais au final, il n’en restait pas moins un actioner qui surpassait aisément la plupart de la concurrence en 2019. Alors évidemment, lorsqu’une suite a été annoncée, il s’est avéré impossible de ne pas en attendre beaucoup immédiatement, mais l’équipe derrière le film est-elle parvenue à retrouver la magie qui a fait le succès du premier volet ?

Sans surprise, The Fable, Chapter 2: The Killer Who Doesn’t Kill, toujours réalisé par Kan Eguchi, s’ouvre sur une époustouflante scène d’action : découpage prévis, situations inventives, cascades impressionnantes impliquant une camionnette en mouvement à laquelle Fable doit s’accrocher tout en la conduisant et en essayant de sauver quelqu’un se trouvant à l’arrière du véhicule… Il ne fait aucun doute que l’on a ici affaire à la suite du film arrivé sans crier gare il y a deux ans. Comme c’était alors le cas, cette scène d’ouverture n’est pas très longue, mais ses conséquences se répercutent tout au long de l’histoire. Dans ce deuxième film, le légendaire tueur à gage Akira Sato, aussi connu sous le pseudonyme de Fable, poursuit son année sabbatique selon les ordres de son employeur, qui lui a ordonné de faire profil bas et de ne plus tuer personne pendant un an suite aux événements dépeints au début du premier film. Sato se fond dans la société en travaillant comme livreur pour une petite boîte de design. Les choses se compliquent lorsqu’un ancien mafieux se faisant passer pour responsable d’association caritative croise son chemin. Très vite, les proches de Sato pourraient bien se retrouver en danger…

La réussite du premier volet tenait en partie de sa capacité à trouver un bon équilibre entre moments intimes, gags récurrents qui humanisaient le protagoniste-assassins, et époustouflante maîtrise de l’action. Il semble évident à la découverte du premier acte de ce CHAPTER 2 que son scénariste Masahiro Yamaura (qui a principalement œuvré à la télévision et sur des longs-métrages comme Ajin: Demi-Human) fait tout son possible pour copier la structure du précédent film à travers son utilisation récurrente de développements et de gags similaires. Il faut toutefois attendre près de 15 minutes après la scène d’ouverture pour retrouver notre protagoniste, le script préférant se focaliser sur le nouvel antagoniste. Utsubo, interprété avec maléfique enthousiasme par l’acteur expérimenté Shin’ichi Tsutsumi, est un méchant de comic book dans le sens le plus noble du terme : un malfaiteur hyperbolique, consciemment (presque métaphysiquement) mauvais, avec cependant une motivation dramatique en son cœur. Rien de révolutionnaire, mais Tsutsumi campe un antagoniste efficace pour Sato. Ce dernier n’évolue malheureusement pas beaucoup au long de ce film de plus de deux heures. Les traits de caractère qui fonctionnaient auparavant font globalement toujours mouche (son attitude affable et charmante, son zen inflexible même dans des situations stressantes voire dangereuses, son point de vue naïf sur certains aspects complexes de la vie en société), mais ils apparaissent désormais comme des répétitions et non comme des explorations de son originalité.

Cette fois, le cœur émotionnel de l’histoire s’articule autour d’une jeune femme nommée Hinako Saba, qui a perdu l’usage de ses jambes suite à un accident provoqué par Sato il y a plusieurs années. Rongé par les remords, il la suit et tente de l’aider à remarcher. Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’Hinako vit avec Utsubo, et les deux hommes font bientôt connaissance. La relation de Sato à Hinako est assez touchante, quoiqu’un peu superficielle. La scène la plus forte entre les deux personnages arrive très tard dans le film, et ce dernier aurait peut-être semblé plus fort émotionnellement parlant si elle avait lieu plus tôt. Quoi qu’il en soit, l’acteur vedette Jun’ichi Okada s’implique, comme à son habitude, corps et âme dans le rôle, et porte par conséquent une grande partie du film sur ses épaules. Votre appréciation du film dépendra donc beaucoup de votre affinité avec lui.

Malheureusement, tout dans ce deuxième chapitre semble moins organique, plus forcé. Le mélodrame prend plus d’importance, les petits moments décalés qui nous faisaient découvrir la façon de pense de Sato se raréfient, et une sous-intrigue relative à l’un des collègues de Sato (malhabilement rattachée à la trame principale) aurait aisément pu être retirée du script. Possible qu’elle provienne du manga ici adapté (que nous n’avons pas lu), mais son la façon dont elle est écrite dans le film embourbe inutilement l’entreprise et dilue quelque peu la charge émotionnelle déjà légère de l’intrigue entre Sato et Hinako.

Tout ceci est bien beau, mais qu’en est-il donc de l’action ? CHAPTER 2 adopte la même structure que le premier film : une rapide mais marquante scène d’action en ouverture, puis une énorme scène complexe et impressionnante lors du troisième acte (il y a aussi un petit combat au milieu, c’est vrai). Le film se termine encore une fois sur un épilogue assez long mais justifié. Le spécialiste français des cascades Alain Figlarz, qui avait œuvré sur le premier volet, ne semble pas avoir été rappelé, au même titre d’ailleurs que les membres de l’équipe de Jackie Chan qui avait participé. Ce remaniement total de l’équipe en charge de l’action demeure inexpliqué, mais n’ayez crainte : la star du film, Jun’ichi Okada lui-même, s’est impliqué en tant que coordinateur des cascades, tandis que le chorégraphe Makoto Yokoyama (qui a officié sur Power Rangers et Tokyo Ghoul) s’inscrivent dans la digne continuité du film de 2019.

La scène d’action principale qui en résulte est un tour de force de 15 minutes se déroulant dans un immeuble et sur l’immense échafaudage érigé juste devant lui. Fable et l’armée de sbires qu’il doit affronter s’y déplacent dans toutes les directions (vers la gauche, la droite, le haut et le bas) avec une agilité hypnotique et une brutalité bienvenue. L’équipe nous gratifie d’un passage en début de séquence dans lequel Fable et l’un de ses adversaires tombent dans l’espace séparant deux murs extérieurs, à plusieurs étages de hauteur. Les deux hommes continuent de se battre au sein de ce couloir vertical jusqu’à ce qu’ils atteignent le sol. Quelques secondes plus tard, Sato se retrouve à nouveau sur l’échafaudage, neutralisant plus d’assassins que de raison. Comme dans le premier film, les enjeux de la scène résident dans la manière qu’ont le réalisateur et son équipe d’exploiter le décor pour créer du suspense et même des émotions. Ils sont embarquent dans un grand huit cinématographique sans pareil, nous faisant éviter les tirs des snipers tout en affrontant une nuée d’hommes de main acrobates. La scène s’impose comme quelque chose de réellement inédit, une preuve irréfutable de la passion de l’équipe et de sa volonté de se surpasser pour proposer une forme de spectaculaire crédible et réaliste à un degré jamais vu. Prise indépendamment du reste du film, cette scène est un bonheur cinéphile ; un avertissement aux fans du premier opus cependant : il est extrêmement difficile de croire que Sato ne tue personne cette fois-ci, surtout lorsque l’on voit comme la scène se termine. C’est fort dommage, étant donné que la créativité qui nous avait tant séduits en 2019 venait de l’impossibilité pour notre protagoniste d’utiliser toute force létale.

Au final, cette suite déçoit un peu. Ses problèmes ont principalement trait à l’écriture et à des personnages sous-utilisés (notamment Misaki, la partenaire de Sato), et même si l’action se hisse au même niveau que celle du premier, il est difficile de finir le film totalement satisfait. Cela ne veut pas dire que THE FABLE, CHAPTER 2 est un film mauvais ou ennuyeux, au contraire : il est chaudement recommandé aux amateurs de cinéma d’action lorsque… ou plutôt si il sort un jour hors des frontières japonaises.

Quelques mots sur la question de la distribution internationale : les deux volets de The Fable sont produits par Shochiku Company, le plus vieux studio japonais toujours en activité (créé en 1895 !) et par Nippon TV, une immense société de diffusion locale. Comme tous les grands studios japonais, ils réalisent généralement un excellent retour sur investissement pour chaque film au sein même du marché national. Ajoutez à ceci des équipes très réduites pour les ventes internationales et des prix élevés pour obtenir les droits de diffusion, et les choses se révèlent particulièrement compliquées. Au jour d’aujourd’hui, Shochiku et Nippon TV (ces derniers sont en charge des ventes internationales) ont déjà largement récupéré leur mise sur les deux The Fable, ont n’ont donc pas besoin de faire plus d’argent à l’étranger. Leurs prix empêchent généralement les petits distributeurs comme SpectrumFilms ou trigon-film d’en acquérir les droits. Seuls les acheteurs les plus gros seraient donc en mesure de débloquer la situation, mais le public cible de ces films étant assez restreint en dehors du Japon, il est peu probable qu’une entreprise décide de payer si cher pour les diffuser, à moins que quelqu’un chez Netflix ou Amazon devienne fan inconditionnel.

THE FABLE, CHAPTER 2: THE KILLER WHO DOESN’T KILL – Pas de date de sortie internationale
Réalisé par Kan Eguchi
Toujours en exil, le légendaire tueur à gage Akira Sato, surnommé Fable, doit défaire une opération d’extorsion menée par un criminel qui a des liens avec son propre passé…

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