Phantom Thread exhibe peut-être de prime abord certaines coutures apparentes, mais l’art avec lequel Paul Thomas Anderson unit l’ensemble, glissant dans certains ourlets de vrais moments de transe, aboutit à l’étoffe d’un film entêtant, résistant pour une part au démêlage.


L’œuvre récente de Paul Thomas Anderson est tissée de parts en parts de fils fantômes. Celui qui relie, dans The Master, un maître à son disciple, mais également celui qui lie le premier à une épouse ambitieuse, voyant derrière sa faconde et sa bonhomie l’étoffe d’un gourou de la scientologie. Celui qui tient, dans Inherent Vice, un détective sous le charme (avec le parrainage d’une acolyte littéralement nommée Sortilège) de celle dont on prononce constamment le nom, plus présente encore d’être absente : Shasta, Shasta Fay, Shasta Fay Hepworth, en articulant soigneusement. Mais plus secrètement celui qui attache le privé au représentant de la fonction publique, le Lieutenant Bigfoot, avec lequel il se livre à un jeu bien rôdé du chat et de la souris. Que le représentant de l’ordre se gave sous ses yeux d’un plateau de hasch et les larmes lui montent aux yeux. Doc peut bien retrouver la fille, il a perdu son meilleur ennemi. De films en films s’élabore l’idée que le ou la rival/e est dans l’équation l’allié/e véritable, au risque d’un insoutenable déséquilibre. Rivalité et alliance, soit les deux faces de dynamiques de pouvoir. Il était attendu qu’un cinéaste (parfois trop pour son propre bien) intéressé par les rapports de domination en vienne à consacrer un film à la domination masculine. Le fil principal de Phantom Thread est un bien un nœud collaboratif et compétitif, entre le couturier signant ses robes (Daniel Day-Lewis) et celle qu’il a choisi pour les porter (Vicky Krieps). D’autres fils familiaux viennent emmêler et tendre le canevas : celui qui le lie à une sœur occupant dans sa vie la place qui est pratiquement celle d’une compagne (Lesley Manville), ou à une défunte mère elle encore d’autant plus là de ne pas l’être.

Phantom Thread joue en premier lieu d’un motif, remontant au moins à Henry James, devenu le cliché d’un romantisme potentiellement toxique – les meilleurs artistes seraient ceux qui possèdent un secret. Reynolds Woodcock (on ne sait pas s’il l’a très dure, malgré la signifiance du nom de famille) se vante de cacher les siens derrière ses ourlets. Il pourrait s’agir d’une homosexualité demeurée latente (en dépit du fait d’évoluer dans le monde de la mode, ses conquêtes sont féminines), d’épisodes de dépression incapacitante, de la teneur de sa relation à Alma, que l’époque lui interdit d’assumer au grand jour, dans tous les cas, il va sans même le dire, du fantôme maternel. Peu importe au fond quel secret de polichinelle ce spécialiste de la rétention d’information recouvre sous son étoffe, la vérité de son travail transparaît dans l’apparat. Le secret pourrait bien être, comme chez James qui concevait le motif dans le tapis comme une plaisanterie, qu’il n’y en a au fond aucun. C’est ce qui enchante Alma au final : il n’a plus de mystère pour elle. Qu’un film aussi chatoyant, discrètement gourmand, débouche sur ce néant, cet enchantement d’être désenchantée, ne va pas sans un certain effroi. Et la possibilité d’un agacement : on devine, quand P.T.A. pose les prémisses d’un récit de Pygmalion, qu’il a un coup d’avance, que le rapport de force ne peut que s’inverser – pour découvrir que cette conséquence est, et à la fois, n’est pas, où il voulait nous conduire. La surprise relative (non pas ce qui advient, mais comment la victime le prend) réjouit heureusement plus qu’elle ne coûte (en inquiétude d’être face à un metteur en scène principalement soucieux lui-même de garder un coup d’avance sur son public, au risque d’un esprit de subtilité qui peut finir par confiner à son exact envers). Il y a un risque du gimmick (le dernier plat de champignons offre un potentiel parodique assez équivalent à I drink your milkshake) dont la rectitude de Vicky Krieps protège d’autant plus admirablement.

Si l’œuvre de P.T.A. croît en maturité depuis The Master, c’est qu’il saisit de mieux en mieux comment conjurer par d’autres qualités le défaut inhérent à sa manière d’approcher ses sujets (attention : grand film). En premier lieu, son humour s’épanouit à mesure que le sentiment qu’il a lui-même de son importance, sinon diminue, du moins se stabilise. Dans le cas de Phantom Thread, en plus par la simplicité du conte. Il était une fois une serveuse en Angleterre dans les années cinquante, qui n’était pas du pays (on la devine juive-allemande, avec tout ce que sa présence à ce moment outre-Atlantique signifie sur son passé), dont le représentant d’une grande marque familiale a fait son égérie. Ce n’est ni très facile, ni très épanouissant selon certains critères, d’être dans cette relation. Dans le même temps, il n’y a qu’à cet endroit, et lui seul, que dans ce contexte lui est donné accès à quelque chose auquel elle aspire de tout son être. Et pourtant elle diminue, elle se sent disparaître à mesure que l’homme grandit. Elle réalise un beau matin qu’elle n’a plus aucune privauté, qu’elle a renoncé à ce qu’il lui plaisait, elle, de faire. Elle en parle autour d’un repas le soir, mais c’est plus que l’homme ne peut en avaler (lui qui ne supporte déjà pas le crissement du beurre sur les tartines d’autrui). Vient ce moment d’insulte, celui où elle aurait dû partir. Mais elle est restée. Elle se rend dans les bois et entame cette action bizarre, perverse, qui dans cet univers saturé par la bizarrerie et la perversité, apparaît comme une réponse simple, logique, parfaitement évidente, à son oppression organisée. Et donc, elle lui prépare un autre repas. S’il n’a déjà pas digéré le premier, il verra avec celui-là.

Il est étonnant que le conte ait si souvent à voir avec la nutrition (Boucle d’Or et les trois ours, Le Petit Poucet) autant qu’avec les bois où ce qui ferait l’aberration du jeu social devient l’ingéniosité suprême. Le goût joue ici un rôle central. Woodcock réagit au mauvais goût vestimentaire comme il le ferait à des asperges trop beurrées. Sa réaction est physique. Il n’est pas sûr, du reste, qu’il possède autant le bon goût que lui-même ne le postule. La vague du chic viendra balayer commercialement son idée du beau liée à un autre ordre social (sa famille habille traditionnellement la cour). Une suggestion, refusée par lui, de la part d’Alma, indique un sens de la coupe moderne qui lui fait défaut. Daniel Day-Lewis, parfois porté sur le grimage, incarne un bonhomme de bois, à la limite de l’assèchement, la gorge râpeuse sous le foulard. Leçon de démocratie, celle qui lui demandera de l’estomac, qu’il a la chiasse comme tout le monde. Aux dispositions esthétiques viennent s’ajouter, avec celle – la seule – qu’il ne peut pas digérer, des dispositions morales.

Comme Martin Short déboulant pour dix minutes dans Inherent Vice, prenant le temps d’une digression le contrôle du film, en offrait la meilleure part, dix minutes d’aparté narratif, traitant d’une robe verte, à la fin de la première heure de Phantom Thread, portent le film à son meilleur, sur un argument éthique, et politique, de l’intéressée. Pour le bien des balances budgétaires de la maison, Woodcock doit consentir à habiller, pour l’annonce de son mariage avec un magnat douteux, quelqu’un qu’il préfèrerait ne pas voir porter ses créations. Affligée de l’ivrognerie d’une personne incapable de se pardonner à elle-même, la commanditaire se présente (il n’est pas tout à fait anodin que le premier plan d’un décolleté porte sur elle, alors que Woodcock avait auparavant constaté la poitrine plutôt plate de sa modèle). S’en suit une conférence de presse où, tenant à peine assise, corsetée dans un vêtement qui ne lui sied pas, elle trouve le temps de surnager de son désarroi pour arguer de sa sincérité. Une mention à la vente de visas faite à des personnes Juives durant la Seconde Guerre est lancée par quelqu’un dans le public. Ces quelques minutes et celles qui s’en suivent, trop simples du reste pour qu’en écrire la suite n’en suggère la force à l’écran, sont un tour de force de rage contenue, s’amplifiant en une agressive euphorie. Alma porte un énervement calme et décidé jusqu’à sa conclusion brutale : cette femme ne mérite pas cette robe. La conduite de cet aparté dingue, glissé dans un ourlet du film, rappelle le sens de la direction musicale de P.T.A. Tout son film est du reste calqué sur la partition, plus discrète qu’à l’accoutumée, à certaines reprises sous influence Michael Nyman, de Jonny Greenwood. Ce moment en particulier, comme tenu à l’oreille, rappelle le talent pour le clip du cinéaste (pour Fiona Apple, Joanna Newsom, Radiohead, Aimee Mann bien sûr). Se joue alors presque un film dans le film, qui en dirait plus, tant sur l’antisémitisme ayant relégué une immigrée aux marges, l’empêchant encore par sa prégnance d’occuper une place légitime face à un pouvoir contraire à ses origines, sur sa relation à une personne favorisée ayant de ce fait partie liée, même lointainement, à cet état de choses, que dans ce qui lui précède ou succède.


P.T.A. a fait son film anglais d’après-guerre, ne reste plus qu’à cocher les cases : Rebecca de Hitchcock, Brève Rencontre de Lean, une pincée de Colonel Blimp (bonne réverbération avec le côté implosif, façon Temps de l’Innocence). Sa conclusion doit essentiellement à Max Ophuls (pour qui le cinéaste a déjà avoué son admiration), ce sketch conclusif du Plaisir qui constatait que le bonheur n’est pas gai. Ce qui va rendre Woodcock heureux ne va pas exactement lui faire du bien. Voici un homme qui, consentant à un certain rapport, s’apprête à endurer – et à en savourer chaque instant. Il y a là un élément dialectique familier chez P.T.A. (vient fatalement ce moment où le maître a plus besoin de l’esclave que l’esclave n’a besoin du maître), autant qu’un masochisme traversant également son œuvre (et allégeant son occasionnel dolorisme : il semble au moins y prendre un certain plaisir). Mais il y a plus simplement le fait que la diminution de soi, l’abaissement, pour un personnage de la sorte, se plaçant en vertu de sa lignée au-dessus des autres, le rend plus humain, soumis aux mêmes aléas physiques que le commun des mortels. Cette idée étrange, mais pourtant justifiée, que Woodcock devait se rendre à chier pour apparaître supportable à lui-même et aux autres. Peut planer sur P.T.A. le ressenti d’un cinéaste à qui sa propre maîtrise, sa propre aisance quasiment inhumaine, fait courir le risque de se mettre hors de portée de son public. Cette tendance au contrôle, induite par une douance dont il n’est pas toujours peu fier, participe du soupçon, pas toujours injustifié, qu’il fasse surtout des films « pour les garçons ». Lui-même paraît lutter avec la dangerosité de son aisance et il n’est pas étonnant, dans ces conditions, qu’il soit un témoin nuancé et ravageur de ce qu’il y a de moins plaisant dans la masculinité telle qu’elle s’est construite. P.T.A. sait qu’il est son propre ennemi, que ce qui fait vaciller son cinéma est, pas si paradoxalement, ce qui le secoure. Forme vicieuse peut-être, mais pas immotivée, d’optimisme tragique : il se peut, parfois, que l’intoxication soit son propre remède.

PHANTOM THREAD
Réalisé par Paul Thomas Anderson
Avec Daniel Day Lewis, Vicky Krieps, Lesley Manville
Sorti le 14 février 2018

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