Les films d’horreur irlandais se portent plutôt bien. Ces dix dernières années ont permis à plus de réalisateurs de l’île d’émeraude que jamais de donner vie aux terreurs habitant l’inconscient national à travers le cinéma. Qu’ils choisissent un décor urbain ou rural, qu’ils se consacrent au couple, à l’individu ou à la famille, ou encore qu’ils s’intéressent à l’héritage chrétien ou païen du pays (l’Irlande étant, en Europe occidentale, sans doute l’endroit où les croyances originelles de la population subsistent encore le plus ouvertement, même dans un état larvé), les cinéastes en question ne semblent pas décidés à s’arrêter en si bon chemin. Et à en croire le premier long-métrage de Lee Cronin (dont vous pouvez lire l’interview ici), The Hole in the Ground, le mouvement devrait encore avoir de beaux jours devant lui.


L’histoire est celle de Sarah, mère célibataire qui déménage avec son jeune fils Christopher dans une maison isolée pour commencer une nouvelle vie. Un jour, celui-ci s’enfuit dans les bois. Partant à sa recherche, Sarah y découvre un immense trou avant de retrouver le garçon. Christopher commence bientôt à faire preuve d’un comportement étrange, ce qui mène sa mère à se demander si quelque chose lui serait arrivé, ou pire, s’il s’agit vraiment de son enfant.

Il faut moins de 15 minutes à Lee Cronin pour proposer une exposition infaillible, présentant ses personnages tout en instaurant une ambiance oppressive et inquiétante qu’il parviendra à maintenir sur quasiment toute la durée du film. Son premier acte, pas loin du tour de force narratif, est pauvre en dialogues mais riche en procédés cinématographiques permettant de créer un monde intelligible et intrigant. Ici, les paysages irlandais habituellement luxuriants et colorés sont devenus grisâtres et sinistres. Le premier plan s’attarde sur le reflet grotesque de Christopher dans un miroir déformant, dont le garçon s’amuse alors que sa mère l’observe, l’air inquiète. Le titre, quant à lui, s’affiche alors que la caméra bascule à 180° pour révéler un monde vu à l’envers, donnant l’impression que la voiture dans laquelle voyagent les personnages s’engouffre dans la réalité filmique qui nous est présentée.

Ces scènes contiennent tout ce dont on a besoin en termes d’intrigue et de thématiques (les doubles, l’image de soi, le fardeau de la parentalité, la transition vers un nouveau monde), agencées de manière à la fois claire et subtile. L’ambiance susmentionnée est rendue possible par la réalisation maîtrisée de Cronin, et augmentée par un score discret et efficace composé par Stephen McKeon. Le travail du musicien s’approche bien plus du sound design et des partitions mélodiques en cela que les craquements, les cliquetis et les fulgurances stridentes forment une synergie qui rappelle les compositions de Joseph Bishara sur Insidious ou de Christopher Young pour Sinister, afin de faire anticiper au spectateur chaque scène, laissant planer un doute constant sur chacune d’elles.

Les jumpscares, eux, ne viendront jamais. Même les poncifs les plus usités, lorsqu’ils apparaissent (on pense notamment au trou de serrure), sont manipulés de manière mesurée, contrôlée, délaissant ainsi les pointes d’adrénaline éphémères au profit d’un sentiment de mal-être continu. Reste à savoir s’il s’agit de votre préférence en matière d’horreur cinématographique. Vous ne ressortirez pas de The Hole in the Ground épuisé de frayeur, mais aurez peut-être serré les dents un peu fort trop longtemps. Le film ne se pare ainsi jamais de frissons de pacotille ni de chocs visuels, préférant s’identifier comme un film anxiogène en raison de sa dimension psychologique. Il arrive même qu’une petite touche de Kiyoshi Kurosawa transparaisse dans les choix narratifs de Lee Cronin.

Le cinéaste irlandais semble en tout cas converser constamment avec le genre du film d’horreur celte, comme avec ses références. Celui-là semble omniprésent car la forêt joue un rôle majeur dans le folklore irlandais comme dans les productions récentes du pays. Les bois peuvent rendre fou dans Without Name (Lorcan Finnegan, 2017) et Shrooms (Paddy Breathnach, 2007), abritent des créatures anciennes dans The Hallow (Corin Hardy, 2015), permettent de ressusciter les morts dans Wake Wood (David Keating, 2009), isolent et oppressent les personnages dans From The Dark (Conor MacMahon, 2014) et Isolation (Billy O’Brien, 2005), et véhiculent plus généralement une ambiance inquiétante et gothique, comme dans The Lodgers (Brian O’Malley, 2017). Nombre de ces long-métrages, celui de Cronin inclus, cultivent une relation ambiguë avec les forces païennes ayant traversé des siècles de domination chrétienne. Presque aucun de ces films ne se déroule dans le passé, et ils invoquent pourtant des forces prédatant l’arrivée de l’écriture sur l’île afin d’examiner le présent, de le faire plier, de le forcer à devenir introspectif. Parfois, c’est la forêt elle-même qui devient l’entité primale en question, comme dans Without Name de Finnegan. Lee Cronin n’appuie pas avec insistance sur les racines païennes de ses éléments fantastiques, mais ne les dissimule pas outre mesure non plus : aussi catholique l’Irlande d’aujourd’hui puisse-t-elle encore être, on peine à trouver la moindre église dans la région aux alentours de ce fameux trou béant. En pleine nuit, les bois revêtent une aura quasiment surnaturelle, tandis que le trou éponyme cache des forces défiant l’entendement humain.

Cette dimension surnaturelle se retrouvait déjà dans The Company of Wolves de Neil Jordan en 1984, qui exploitait plus ouvertement les possibilités offertes par les mythes et les contes de fées. Dans les deux films, la forêt est filmée comme un espace liminal dans lequel des forces refoulées mais puissantes sont susceptibles de jaillir à tout moment, et où des passages vers un autre niveau, plus enfoui (sous la forme d’un puits ou d’un trou géant) se révèlent aux personnages. Peut-être que l’horreur à l’irlandaise est synonyme d’exploration de ce qui sous-tend le monde ; peut-être que le plan du surnaturel y est toujours présent, toujours prêt à envahir le quotidien, et que des passages secrets existent sur la carte. Il suffit de les trouver pour y être inévitablement attiré. Dans le film de Jordan, la vierge Rosaleen y plongeait pour atteindre le statut de femme. Se peut-il que, chez Lee Cronin, Sarah soit à la recherche d’un moyen de survivre à son état de mère ?

Cronin affiche ses influences avec fierté, et il serait difficile de lui en vouloir. On a déjà mentionné Kurosawa en matière de style narratif, mais il convient également de mentionner Kubrick (le papier peint que Sarah applique dans la nouvelle maison provient sans doute de l’Overlook Hotel), Jennifer Kent (les relations entre personnages rappellent parfois celles de The Babadook), ou la curiosité autrichienne Goodnight Mommy. La vraie question est la suivante : malgré toutes ces influences visibles, le réalisateur parvient-il à offrir quelque chose d’assez novateur pour se singulariser ? Ceux qui rejetteront le film le feront sans doute car The Hole in the Ground ne redécouvre pas l’eau tiède. Ils auront raison, mais le film n’en a ni le besoin ni le désir, et ce qu’il entreprend est accompli avec succès.

La faiblesse majeure du métrage tient, à notre sens, de son écriture, et en particulier vers la fin. Sans rien révéler, disons simplement que les personnages, qui s’étaient jusque-là comportés de manière relativement rationnelle, commencent à prendre des décisions discutables et sont victimes d’événements qui manquent de clarté dans leur déroulement, ce qui risquera de faire sortir certains spectateurs de l’histoire lors de l’acte final. Un va-et-vient quelque peu désorientant entre la demeure de Sarah et les bois, qu’il est possible de voir comme quelque peu superflu, occupe également une bonne partie de ce dénouement.

Ceci étant, The Hole in the Ground s’impose comme un film d’horreur au crescendo efficace, habilement mis en scène et interprété. James Quinn Markey propose un personnage d’enfant sinistrement ambigu, tandis que Seána Kerslake prouve qu’elle a plusieurs cordes à son arc avec un rôle plus physique que dans ses précédents projets. Si tous les films d’horreur irlandais pouvaient bénéficier d’un tel niveau de réussite technique, il serait légitime d’attendre que l’imagination celte produise bientôt une chef-d’œuvre du genre. Quant à Lee Cronin, nous suivrons sa carrière avec grand intérêt.

THE HOLE IN THE GROUND Pas encore de date de sortie en francophonie
Réalisé par Lee Cronin
Avec Seána Kerslake, James Quinn Markey, James Cosmo

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