Un slasher méta hanté par les guerres culturelles contemporaines et qui ausculte un cinéma d’horreur devenu incapable de séparer ses pulsions de ses discours.
Présenté en ouverture de la section Un Certain Regard au Festival de Cannes, Teenage Sex and Death at Camp Miasma marque le retour de Jane Schoenbrun après le très commenté I Saw the TV Glow. Là où ce précédent long métrage fascinait autant qu’il divisait par son esthétique cotonneuse et son maniérisme mélancolique, Schoenbrun revient avec une œuvre plus agressive, plus ironique et surtout plus structurée. Sous les atours d’un slasher méta hanté par les guerres culturelles contemporaines, le film ausculte un cinéma d’horreur devenu incapable de séparer ses pulsions de ses discours.
Dans un camp d’été perdu au milieu des bois, une jeune femme traumatisée par une vieille franchise de slasher est engagée pour participer au développement d’un nouvel épisode. Entre réunions absurdes, tensions générationnelles, préoccupations — pas toujours sincères — pour les sensibilités contemporaines et résurgence d’un tueur masqué, la jeune réalisatrice Kris va voir ses a priori bousculés par Billie, la star oubliée au cœur de la franchise.
Dès son très beau générique d’ouverture faisant la généalogie d’une saga horrifique enlisée dans les suites plus bis les unes que les autres, Teenage Sex and Death at Camp Miasma affiche sa nature de commentaire sur le cinéma de genre contemporain, et plus précisément sur ce moment étrange où l’horreur mainstream semble condamnée à s’excuser d’exister. Il s’agit certes d’un slasher qui ne cesse de parler de son propre genre, de ses codes et de ses impasses, mais également de l’histoire d’une quête artistico-sexuelle très originale.
Après un I Saw the TV Glow qui aurait pu être fascinant s’il ne s’était pas englué dans ses propres vapeurs esthétiques, Schoenbrun revient avec une œuvre plus maîtrisée. Là où le précédent film se perdait parfois dans une forme d’onanisme auteurisant — accumulation de textures mélancoliques, flottement permanent du récit, fascination un peu creuse pour son propre imaginaire — Teenage Sex and Death at Camp Miasma trouve une colonne vertébrale dramatique. Mieux : il accepte enfin de devenir un véritable objet de cinéma de genre généreux, et non seulement une installation sous néons synthétiques.
Cette maîtrise tient notamment à son dispositif. Schoenbrun filme le slasher comme un cadavre culturel qu’Hollywood continue d’autopsier à coups de réunions Zoom et de notes de production absurdes. Le film propose en effet quelques scènes critiques – parfois à la limite de la condescendance – où producteurs, consultants et « coordinateurs de sensibilité » orbitent autour des œuvres comme des bureaucrates autour d’un organisme déjà moribond. Mention spéciale à ces « référents woke » réduits à de silencieuses présences lors des visioconférences, simples garanties décoratives d’un progressisme corporate dont personne ne semble réellement croire à la portée morale. Rarement le cinéma américain récent aura aussi frontalement moqué cette industrie qui transforme chaque fiction en exercice de conformité préventive. C’est ici la meilleure surprise du film, Schoenbrun démontrant que sa propre appartenance à une communauté parfois plus militante qu’artistique ne l’empêche pas de rire des dérives le plus absurdes et mercantiles du progressisme.
Le film a effectivement cette capacité à retourner l’ironie contre lui-même. Teenage Sex and Death at Camp Miasma n’est pas un pamphlet déguisé en slasher méta. Schoenbrun reste profondément habitée par les obsessions identitaires et générationnelles qui irriguaient déjà son précédent cinéma. Sauf qu’ici, le film accepte enfin de regarder ces discours avec une distance parfois cruelle. L’opposition entre les personnages incarnés par Hannah Einbinder et Gillian Anderson fonctionne précisément parce qu’elle ne cherche jamais à distribuer les bons et les mauvais points. D’un côté, une génération ayant internalisé chaque réflexe discursif contemporain jusqu’à l’épuisement moral et le trigger warning pavlovien ; de l’autre, une posture plus détachée, plus ambiguë, parfois conservatrice par ignorance, mais moins dupe des simulacres institutionnels. Le personnage de Gillian Anderson a ceci de beau qu’il se moque éperduement des nouveaux impératifs et interdits dont elle ne connaît même pas l’existence tout en se révélant naturellement plus libre que sa jeune acolyte. Schoenbrun orchestre leur affrontement avec une jubilation venimeuse, consciente que le cinéma d’horreur contemporain se situe exactement à cet endroit : entre sincérité militante et fatigue idéologique.
Durant toute sa première moitié, le film est particulièrement stimulant. Les registres se contaminent sans cesse : satire industrielle, comédie générationnelle, slasher adolescent, manifeste queer dépressif. Schoenbrun joue avec les tonalités comme avec des matières instables, trouvant parfois un équilibre étonnant entre la moquerie et la tendresse. Derrière l’ironie permanente affleure même une forme de mélancolie : celle d’un cinéma de genre devenu incapable d’être naïf, condamné à s’analyser lui-même avant même d’avoir commencé à raconter quoi que ce soit. « Attention ! Le passage qui suit est transphobe ! » annonce Kris à Billie, qui s’en fout, alors qu’elle regarde un vieil opus de la saga.
C’est malheureusement aussi là que le film finit par s’enliser. Plus Teenage Sex and Death at Camp Miasma avance, plus il semble céder à la tentation du commentaire explicatif. La seconde moitié abandonne progressivement la vitalité rythmique de son ouverture pour se réfugier dans une parole de plus en plus théorique. Les personnages parlent davantage qu’ils n’agissent. Les idées, jusque-là injectées dans la matière même du film, deviennent des objets de discours. Schoenbrun recommence alors à flirter avec ce qui plombait déjà I Saw the TV Glow : cette fascination pour les états de conscience suspendus, pour les conversations-programmes qui finissent par désincarner l’ensemble.
Le paradoxe est d’ailleurs assez beau : à force de vouloir disséquer la manière dont le cinéma contemporain neutralise le genre par le discours, Teenage Sex and Death at Camp Miasma finit lui-même par tomber dans le piège qu’il dénonçait. Comme si le slasher ne pouvait plus simplement tuer ; comme s’il devait désormais commenter son propre geste meurtrier.
Reste pourtant un objet plus stimulant que la majorité du cinéma d’horreur réflexif américain actuel. En faisant de la culpabilité culturelle qui entoure désormais la fabrication même des images le sujet central – et explicite – de son cinéma, il sacrifie toutefois la peur et l’efficacité incarnée.
Teenage Sex and Death at Camp Miasma De Jane Schoenbrun Avec Gillian Anderson, Hannah Einbinder, Amanda Fix Date de sortie inconnue