Old Boy (Park Chan-wook, 2003) / Old Boy (Spike Lee, 2013)

Film Exposure_Split Screen_Old Boy

Old Boy de Park Chan-wook (2003) est l’un des navets les plus surestimés des années 2000. Spike Lee vient, lui, nous rappeler avec son remake (2013) qu’il est, quelle que soit la portée d’un projet dans lequel il s’implique, un styliste majeur du cinéma contemporain.


2003

On n’a pas eu beaucoup de nouvelles ces derniers temps du plus surfait des cinéastes coréens et on ne s’en porte pas plus mal. Volet central de sa « Trilogie de la Vengeance » (entre Sympathy for Mr… et Lady… on vous laisse deviner), Old Boy a reçu en 2004 le Grand Prix au Festival de Cannes. La rumeur voulait alors que QT Président, au vu de son goût pour le genre, lui décernerait la Palme – raté. Cette consécration en Sélection Officielle marquait toutefois une canonisation de l’ultra-violence comme possible ressource d’épate festivalière. Sur le papier, le film densifie la thématique revancharde, montrant simultanément un personnage victime d’une vengeance ourdie contre lui et menant sa propre croisade. Inspiré du manga de Nobuaki Minegishi, il prend au pied de la lettre la réflexion de Pascal qu’il n’est pas de pire sort pour un être humain que d’être enfermé oisivement dans une chambre… pour quinze ans, en l’occurrence.

2003

A l’issue d’une beuverie entre collègues, Oh Dae-su (Choi Min-sik), grossier ivrogne, se retrouve kidnappé après que son attention ait été attirée par une mystérieuse femme au parapluie. Il se réveille dans une pièce comprenant lit, douche, tv et un interstice dans la porte close faisant office de mangeoire lui servant réveil après réveil la même pitance. Quotidiennement gazé, hirsute et délirant, il y passera des années, avant d’être relâché du jour au lendemain dans un caisson. Par son poste télévisé, il y a appris avoir été accusé du meurtre de son épouse, leur petite fille ayant été adoptée. Il découvre au moment de sa libération avoir cinq jours pour sauver la vie de celle-ci : en dévoilant l’identité et les raisons de son ravisseur.

2003

Le cinéma coréen s’est fait une spécialité, dans le sillon de Park, des pitch improbables évoluant autour de la loi du Talion (un exemple convaincant en serait I Saw the Devil, encore avec Choi devenu un habitué du style). Il n’y a là rien, ni de condamnable, ni de surprenant, la Corée expurgeant la mémoire d’une dictature militaire particulièrement brutale dont les crimes sont pour une large part demeurés impunis. Le problème tient à ce que Park entend faire plus que du cinéma d’exploitation. Sa trilogie se voudrait un document socio-politique ambitieux sur la déroute de son pays. Références historiques, découpage social, épinglage de ses travers bien connus (le détail le plus intéressant du film est peut-être la place qu’y occupe l’alcool), tout martèle que ses films auraient plus à dire qu’il n’y paraît. Dans ce cas, qu’ont-ils de supplémentaire à raconter ? C’est là que le bât blesse. Antienne téléphonée du « tous pourris », aphorismes à faire rêver des kikoos de quatorze ans (« Ris et tout le monde rira avec toi, pleure et tu pleureras tout seul. » Si tu le dis…), personnages se résumant à des pantins hystériques, bouffonnerie pas drôle faisant bon ménage avec sentimentalisme niaiseux.

2003

Reste une certaine virtuosité. Le clou du spectacle tient en un plan-séquence où Oh massacre seul, marteau en main, une foulée d’assaillants. Nul n’entend dénier au metteur en scène son brio, or quand la maestria, non seulement tourne à vide, mais  voudrait encore faire passer les vessies pour des lanternes (ça brille beaucoup, chez Park, on ne sait pas toujours trop pourquoi), commence à poindre le soupçon d’escroquerie. Symptôme parmi d’autres du cinéma « jouissif ». Expression fourre-tout pour saluer sur le mode « trop con, trop bon » les coups de massue flattant les bas instincts, par opposition probablement aux peine-à-jouir qui y verraient à redire. Dans ce cas qu’ils passent leur chemin. Pas faux : mais on ne peut pas avoir le beurre, l’argent du beurre et se taper la laitière – l’éclate débilitante et un statut tout rutilant de super-auteur. Bref, Park Chan-wook est une fraude.

2013

Quant à Spike Lee,  un peu l’opposé – l’intérêt suscité par son œuvre récente semblant inversement proportionnelle à sa vivacité. Cinéma du réel d’un côté, avec un documentaire fleuve, sans jeu de mots foireux, sur Katrina (When the Levees Broke), des portraits de Mike Tyson ou Jerrod Carmichael. Fiction de l’autre… Sa marginalisation l’ayant ramené sur les rivages de l’indépendance, qu’il aborde aujourd’hui via Kickstarter, il a tourné dans les conditions de ses débuts un diptyque aussi déconcertant que puissant : Red Hook Summer, Da Sweet Blood of Jesus. C’est entre-deux que vient s’intercaler Old Boy, commande faite « pour eux ». L’intrigue abracadabrantesque respecte celle du succès original. Il ne faut pas demander à son scénariste (le cerveau derrière les deux Thor) d’apport notable. Le film semble avant tout un exercice de style destiné à démontrer aux studios que son metteur en scène peut toujours (s’il le veut c’est une autre affaire) leur en offrir pour leur argent quand ils entendraient en dépenser pour lui.

2013

Dans ce qu’on qualifiera, c’est selon, de réalisme ou de cynisme, Lee a tendance à associer mainstream et acteurs blancs (l’unanimement saluée 25ème Heure n’a pas innocemment fait suite à l’hautement polémique Bamboozled). Il semble suffisamment conscient en ces incursions de l’image qu’il véhicule pour ne pas chercher à la surligner. La capture et l’enfermement d’un badaud du jour au lendemain ne peuvent pas, venant de celui qui a baptisé sa boîte de production 40 Acres and a Mule, ne pas faire remonter le spectre de l’esclavage, ce d’autant plus l’inversion des rôles ici pratiquée (Samuel L. Jackson en geôlier). L’allusion se suffira à elle-même. Une scène d’ébats aussi brièvement filmée que torride vient rappeler la sensualité rayonnante dont il a souvent fait montre, celle-ci dénuée chez lui de complaisance. Le corps-à-corps Josh Brolin/Elizabeth Olsen désamorce pour le coup toute idée que le trouble érotique qu’il sait instiller tienne à un élément de stéréotypie raciale. L’évocation, quoique relativement superficielle, des quartiers asiatiques s’inscrit, même de manière anecdotique, dans une ambition de recenser les démentis du melting-pot. Rien de tout cela n’est essentiel, l’accumulation de décisions justifiables témoigne toutefois du soin que Lee apporte au choix de ses matériaux – cela même quand il s’agit, sans s’en cacher, d’engranger des bénéfices pour ses projets réellement personnels. Old Boy ne s’inscrit pas moins dans le vaste panorama qu’il esquisse, de films en films, de sa nation.

2013

Grand cinéaste politique, Lee est  aussi un esthète de première catégorie. À qui voudrait rétorquer que les bonnes intentions ne font pas les bons films, il inflige, ça tombe mal, une leçon de mise en scène. La manière dont son final joint les époques, traumas et conséquences, clôt en beauté une chasse à l’homme à la réalisation efficace, classieuse – expressive, avant tout. Le fond ne se départit pas de la forme chez lui, l’énergie de la caméra et du montage servant un redoutable regard de satiriste. Témoin ici l’usage d’archives télévisées, mêlées à des émissions fictives de son cru. Traversant vingt ans d’images cathodiques, l’inquiétude du faux s’étend au vrai. La médiatisation du pouvoir (administrations Clinton, Bush, Obama), des catastrophes intimes (faits divers) ou collectives (le cyclone de 2005) rejoint dans sa folie talk-shows voyeuristes, démonstrations d’aérobic ou de yoga aveugles à ce qu’elles ont de tarées dans leur caractère hypnotique. L’enfermement face à un écran (censé informer mais qui ne peut que mentir ou, au mieux, abrutir) rend crucialement saillante l’aliénation du spectateur, une perte de sens due au nivellement opéré par la constante mixture de l’essentiel et du dérisoire.

2013

Modeste source de satisfaction vaut mieux que grosse baudruche. La différence entre Park Chan-wook et Spike Lee ? Celle qui sépare, entre deux types énervés, un nihiliste confus d’un rageur à même d’articuler les raisons de sa colère. Old Boy est à l’évidence un opus mineur dans la carrière de l’auteur, aux motivations commerciales assumées. Cette levée de fond décomplexée met pourtant à l’amende bien des faiseurs – leur honnêteté ou roublardise mise de côté. Pour être minime, la réussite n’en est pas moins réelle. Elle est constante, chez celui-ci. Ainsi un film qui pourrait figurer en dernière position d’un top le concernant se place encore à des coudées de ce qu’on se résignerait à qualifier d’honorable pour d’autres. Un jour, Lee, quand son inactivité l’empêchera désormais de nuire, apparaîtra de nouveau pour ce qu’il n’avait jamais cessé d’être : un maître, rien de moins.

 

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