Bad Lieutenant (1992) / Bad Lieutenant : Escale à La Nouvelle-Orléans (2009)Film Exposure_Bad Lieutenant

S’ils se sont rabibochés depuis, la perspective d’un remake de son Bad Lieutenant (1992) par Werner Herzog n’a pas vraiment ravi Abel Ferrara. Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle-Orléans (2009) est aussi anarchiquement enjoué que l’original n’était tourmenté. L’un et l’autre se complètent d’une singulière façon.


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1992

Abel Ferrara l’avait plutôt mauvaise à l’annonce par son producteur Edward R. Pressman de sa décision de tourner une nouvelle version de Bad Lieutenant, avec cette fois-ci Werner Herzog derrière la caméra. L’original de 1992 est pour le premier une œuvre intensément personnelle, sorte de condensé des affres et obsessions traversant son cinéma. Harvey Keitel considérait dès le tournage ce rôle comme celui de sa vie, une interprétation où offrir sans retenue au spectateur les complexes, langueurs intimes faisant l’étoffe d’un jeu nerveusement intériorisé, jusqu’à ce que la complainte n’exhume de tous ses pores et gémissements, laissant l’acteur authentiquement exsangue. Ferrara en a signé le script conjointement avec la regrettée Zoë Tamerlis, dite Lund, partageant avec le metteur en scène italo-américain une addiction qui, elle, ne l’épargnera pas. Après L’Ange de la Vengeance, leur collaboration porte de nouveau sur une rencontre du sacré et du profane, de l’iconographie religieuse et de la criminalité urbaine, dans une métropole chaotique, portée par sa propre pulsation.

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1992

Achèvement de sa première partie de carrière, Bad Lieutenant est un film hanté, sur un personnage à bout de courses. S’il n’est de religion que pour ceux ayant grandi en celle-ci ou se ramassant un tel mur qu’il ne leur reste plus que cette option, c’est le second cas de figure qui scelle ici la rencontre d’un flic ripoux élevé dans le catholicisme et du Christ. Notre Lieutenant,  accro au crack, adepte du jeu, arrive à son point de rupture quand les matchs de base-ball ponctuant le récit le rendent systématiquement perdant aux paris jusqu’à une finale Mets/Dodgers qui décidera de son sort face à ses créanciers. C’est au même moment qu’il est chargé d’enquêter sur le viol d’une religieuse, celle-ci refusant de donner les noms de ses deux agresseurs. Le Lieutenant ne comprend pas cette décision fanatique d’appliquer le pardon à une offense, serait-ce contre la justice humaine et, s’en scandalisant, fait du cas une affaire personnelle. Bien qu’il ne soit guère idéalement placé pour porter un jugement en la matière (il vient lui-même de profiter de sa fonction pour abuser d’une conductrice et de sa passagère), la résolution du dossier devient sa chance de rédemption.

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1992

Bad Lieutenant porte à son point d’incandescence un expressionnisme new-yorkais, initialement élaboré par Scorsese. La pellicule semble brûler en des rouges et noirs affolants, contrastant avec le mélange de grisaille et de couleurs pimpantes dessinant l’ordinaire de NYC. Ferrara est passé maître dans cette manière d’amener une image vivante et détaillée vers son ailleurs, un mysticisme assumé, un romantisme épineux, lancinant. Poète de la vie nocturne, il fait par le montage se heurter quartiers pavillonnaires où le Lieutenant tient sa progéniture à distance et blocs malfamés dont celui-ci profite en utilisateur autorisé de la violence. Un cartoon plein de flammes que son fils regarde à la tv raccorde à la misère ambiante pour décréter comment il en est venu à expérimenter l’enfer sur Terre. Une passion qui est autant celle du Lieutenant, que de l’acteur, que du metteur en scène et de sa scénariste.

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1992

Plaintif, le film étire ses séquences, joue d’une hystérie contenue, où un personnage à bout de nerfs voudrait croire que cette fois, ça y est, ça donnera le tour. Impatience de la décharge s’opposant à la ferveur contemplative d’une nonne qui tient pour sa croix de ne pas répondre au crime par une sanction. Bad Lieutenant a ce caractère aberrant des paraboles évangéliques, dont il joue non sans un sens de l’incongruité (une hallucination dans un lieu saint amenant le Lieutenant à baiser des pieds anonymes tels ceux du Christ)… même au prix du désespoir consistant à demander pénitence sans oser l’attendre. Souhaiter comme certains que son auteur s’en soit tenu à ce style de polar existentiel, au lieu de partir vers l’expérimentation constante caractérisant sa carrière depuis bientôt vingt ans, c’est refuser de voir qu’il avait ici fait le tour de la question.

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1992
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2009

Bad Lieutenant : Escale à La Nouvelle-Orléans rouvre le dossier, cette fois-ci en Louisiane à l’orée des années 2010. Ed Pressman fait postérieurement d’un météore filmique le coup d’envoi d’une potentielle franchise : pourquoi pas un Bad Lieutenant : Escale à San Francisco ou Chicago ? Werner Herzog assure ne pas avoir vu le film de son confrère et au vu du résultat on le croit aisément. Si Ferrara a décoléré depuis, cela tient sûrement à l’écart radical entre son film et celui qui s’en inspire. Le remake de Herzog est une véritable comédie noire, venant d’une façon réjouissante souligner la part comique bien réelle, mais souvent insuffisamment remarquée, de l’œuvre du globe-trotter Bavarois. Un pur festival Nicolas Cage, où l’acteur coqueluche du Web exulte du début à la fin, en flic coké jusqu’à la moelle, frénétiquement porté sur l’automédication, pas le moins du monde embarrassé à dégainer son colt sur une petite vieille ou détrousser une clubbeuse prise en flagrant délit de possession de stupéfiants avant d’en faire sous les yeux de son rencard son morceau de viande, rendant à une poule de luxe (jouée par la toujours excellente Eva Mendes) les services attendus d’un maquereau. L’entier du casting (pour une grande part des habitués de la période américaine de Herzog) étonne par sa verve et sa brillance.

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2009

Même dans une acception malheureuse, Ferrara demeure au fond un catholique. Herzog est un agnostique. S’il s’inscrit avec le premier dans une tradition romantique, percevant l’existence comme un enfermement – dans les limitations de son corps, de l’environnement – il ne saurait y avoir chez lui de transcendance qui ne dépasse un projet humain. C’est dire que l’issue de cette histoire ne pouvait être chez lui qu’ironique. Dans un retournement réjouissant, tous les problèmes accumulés par le Lieutenant durant la précédente heure quarante-cinq se dissipent sans aucune raison valable en guise de conclusion. Un défilé absurde de faits miraculeux lui déboule en pleine face, le laissant atterré, incapable même de savourer sa bonne veine. Aussi anti-moralisateur qu’il puisse se concevoir, Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle-Orléans traite l’absence de sens par la fortune d’un pourri, qui n’est même pas, comme le voudrait l’esprit de contradiction (Herzog est trop malin pour schématiser excessivement), un complet salaud : tout comme avec le Lieutenant new-yorkais, les choses commencent par une bonne action (ici lâcher la grappe à deux petits délinquants, là sauver la vie d’un futur noyé, au risque de mouiller ses beaux sous-vêtements neufs). Le film a la logique des mauvais rêves se terminant par la satisfaction inattendue d’un désir.

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2009

En quelques œuvres réalisées outre-Atlantique, Herzog a contribué à forger l’esthétique d’une certaine americana. La corruption du Lieutenant reflète ici celle d’un État ayant géré avec le manque d’à-propos et de compétence que l’on sait une crise écologique, sociale et sanitaire de première importance. Réfractaire au pensum, il en passe par des problématiques concrètes pour nourrir le fond métaphysique de son travail. L’ombre de David Lynch (producteur du merveilleux My Son, My Son What Have Ye Done ?, avec lequel il partage plusieurs comédiens) plane sur le film. Le fantôme en veste rouge d’un cadavre juste refroidi s’essaye au break-dance au-dessus de la dépouille (« His soul is still dancing »), le regard d’un iguane fixe la caméra, avant de disparaître pour l’assistance complète – la mise en scène basculant sans crier gare de l’objectif au subjectif ou vice-versa. Herzog convoque tout un bestiaire, du serpent de mer de son premier plan, à un alligator dont il tente de capturer le point de vue. Envieux pour un instant des espèces hors de l’obligation, à ce qu’on s’en imagine, de donner un sens à leur vie pour elles-mêmes. Ce n’est plus la question du salut que se pose un Lieutenant arrivé au lieu et temps de sa rencontre avec lui-même, mais de savoir si les poissons aussi rêvent de temps en temps. Est-elle beaucoup plus irrationnelle ? Un conte de fées à l’intention des sceptiques.

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