Film Exposure_Seul sur MarsLe synopsis de Seul sur Mars, petit dernier de Ridley Scott, ne semble a priori pas très inventif ni particulièrement audacieux. Il faut dire que les histoires de survie dans un environnement hostile se font de plus en plus présentes dans le cinéma de genre, et même à travers quelques blockbusters très populaires. L’adaptation du livre d’Andy Weir fait pourtant preuve de qualités assez uniques et excitantes pour la différencier de ses prédécesseurs.


La représentation de Mars au cinéma ne date pas d’aujourd’hui, en atteste notre dossier rétrospectif sur ce sous-genre prompt à encourager les innovations techniques et l’émerveillement. Certains des films du corpus présentent même une étrange similarité au métrage de Scott, comme Robinson Crusoé sur Mars, dont le titre est déjà révélateur. Même en dehors de la planète rouge, d’autres films de science-fiction abordaient le sujet de la survivance sous différents prismes. On se souvient notamment du très beau Enemy Mine de Wolfgang Petersen, qui transformait l’adversité en osmose au détour d’événements exceptionnels.

Seulement voilà : avec Seul sur Mars, Ridley Scott choisit d’abandonner quelque peu l’aspect psychologique du concept pour se concentrer sur les possibilités ludiques qu’il offre. Car disons-le tout de suite : le film ne dispose aucunement d’une structure narrative particulièrement remarquable, ni de retournements de situations imprévisibles. Beaucoup de spectateurs sauront, par conséquent, deviner les grandes lignes du récit après un tiers de film ou moins. Quel intérêt, me direz-vous ? Tout l’intérêt du métrage se retrouve en fait dans deux notions ignorant le quoi : celles du comment et du pourquoi. Ainsi, il ne s’agit pas de se demander si Mark Watney survivra à son périple martien, mais de découvrir comment il va s’y prendre et pourquoi ses amis s’embêteraient à venir lui porter secours.

Dès lors, c’est une suite d’explorations on ne peut plus ludiques de la survie en territoire hostile qui se déroule sous nos yeux, mais toujours sous l’égide de la connaissance scientifique (comme le traduit par ailleurs la bande originale enjouée de Gregson-Williams). Comment Watney va-t-il produire assez de nourriture pour subsister, comment va-t-il créer un environnement propice à l’apparition d’eau, comment va-t-il entrer en contact avec la Terre, comment va-t-il participer à son évasion de la planète rouge, et ainsi de suite. Seul sur Mars se transforme progressivement du blockbuster traditionnel en une ode à la science chantant les louanges de ceux qui sont lettrés en physique, en chimie ou en biologie. C’est un éloge du savoir scientifique qui ne remet en cause aucune croyance, sinon celle de l’apathie et de la complaisance dans l’inculture.

D’aucun rétorqueront que certains concepts scientifiques sont mal représentés, distordus ou trop simplifiés. Ce n’est pas grave : le film n’a pas vertu à être un documentaire ou un guide pratique de survie. Il joue plutôt le rôle d’illustration, de représentation exaltante des possibilités offertes par la connaissance des règles fondamentales régissant le monde dans lequel on vit. Par sa foi inébranlable en la science, Seul sur Mars fait d’elle la condition sine qua non à l’existence dans un endroit censé se définir par l’omniprésence de la mort, une invitation irrésistible à explorer et à comprendre l’espace sidéral comme les espaces physiques.

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De l’autre côté du vide interplanétaire, sur la petite bleue, les collègues de Watney s’échinent à trouver une solution pour le récupérer. Ils parlent d’envoyer telle ou telle fusée, d’attendre tant ou tant de jours, de révéler telle ou telle information, et ainsi de suite. Très vite, l’excitation liée à la résolution logistique du problème passe en arrière-plan, au profit d’un idéal global quasi-utopique. « Chaque fois que quelque chose tourne mal, les gens oublient pourquoi nous allons dans l’espace » explique le chef de la NASA. Le film se lamente ainsi de l’état d’esprit, promulgué par une partie de la presse, qui empêche le développement réel de l’exploration spatiale. « À quoi ça sert ? » et « Ça coûte trop cher » sont les idées qui nous freinent, qui nous obligent à baisser les yeux et à se contenter d’une indifférence générale envers les merveilles de l’univers. C’est pour rêver, qu’ils vont dans l’espace. Pour offrir aux êtres humains un horizon où le futur est celui de tous les possibles, pas un présent immédiat où les déchirures internes règnent en maître.

La dimension médiatique n’a bien entendu pas échappé au réalisateur, qui rend feuilletonnant le journal de bord de son protagoniste pour mieux traduire les étapes de son séjour et justifier sa mise en scène. Celui-ci ne constitue fort heureusement pas la seule instance narrative du récit, et Scott adopte un point de vue globalement omniscient tout en restant centré sur son personnage principal. Surtout, ce sont les médias toujours en quête d’informations qui se retrouvent dans le collimateur du cinéaste : en indiquant que la NASA doit prendre en compte l’opinion journalistique pour monter une mission de sauvetage, et en soulignant subtilement le besoin d’immédiateté dans l’information, il regrette l’interperméabilité immobilisante des domaines (la recherche scientifique n’est-elle pas, après tout, l’antithèse de l’éphéméréité médiatique ?).

Alors que l’espoir semble plus tard s’étioler, les Chinois décident d’ouvrir une ère de collaboration internationale augurant d’un nouvel âge spatial : ils mettent au service de la NASA un appareil qui permettra à l’équipe de venir en aide à Watney, au nom de l’unité humaine face aux difficultés, surmontables, imposées par l’infini sidéral. Il va sans dire qu’il s’agit d’une idéalisation, le monde réel nous prouvant jour après jour qu’une alliance globale des idéaux est encore bien trop loin, mais Scott lie d’une cohérence imparable son approche de la connaissance à celle du développement de l’exploration.

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Pour illustrer son discours, le réalisateur fait étonnement preuve de retenue, maîtrisant de bout en bout son récit pour qu’il s’efface derrière le propos. Ses impressionnants paysages martiens contrastent par leur majesté et leur splendeur avec l’impersonnalité des intérieurs technologiques terrestres, devenant au final – faute d’images montrant des équivalents sur Terre – les environnements les plus vivants et vivifiants du film. Même la nature qui ne pardonne qu’à ceux qui la connaissent se fait plus majestueuse que la plus avancée des fabrications techniques.

Ne cherchons pas dans Seul sur Mars un grand film de SF multi-stratifié que l’on pourra réanalyser sous plusieurs angles d’ici dix ans, ou que l’on pourra proclamer initiateur d’une esthétique cinématographique. Il ne s’agit donc ni d’un Alien ni d’un Blade Runner, mais pas non plus d’un Prometheus. Ce n’est pas ce type de films et il n’a pas vertu à y prétendre, car au contraire, la simplicité et la sobriété de la mise en scène et de sa structure sont toutes entières dévouées à faire de la connaissance un émerveillement de tous les instants. Le film s’inscrit ainsi inévitablement dans les rares œuvres de science-fiction récentes parvenant à retrouver l’objectif premier du genre, à savoir créer de l’enchantement en fiction au travers de la science. S’il ne propulse donc pas son travail dans le domaine de la SF pulp et débridée, le cinéaste en augmente l’impact en plaçant l’humanité qu’il dépeint à portée de main, qu’il serait possible d’atteindre en quelques années si nous y mettions le cœur et les moyens. Scott parvient par ailleurs, en cela, à rendre le roman parfois un peu indigeste et malhabilement écrit d’Andy Weir agréable, et surtout abordable par tout un chacun.

Au final, Mark Watney n’aura jamais vraiment été « seul sur Mars » : au niveau extra-diégétique bien entendu, mais aussi parce qu’il joue le rôle de représentant, de premier être humain à planter et à cultiver le sol martien. Il explore le terrain, y survit malgré les obstacles et en revient victorieux après y avoir laissé des témoignages de son séjour. La nouvelle Frontière tant abordée par le corpus science-fictionnel américain n’a ni totalement disparu, ni repris pleinement ses droits : la guerre froide a beau sembler refaire surface de nos jours, Ridley Scott refuse de continuer la course à l’espace. À la place, nous dit-il, mieux vaudrait peut-être se concentrer sur l’élévation de notre savoir, et de la civilisation avec elle.

THE MARTIAN (SEUL SUR MARS)
Réalisé par Ridley Scott
Avec Matt Damon, Jessica Chastain, Kristen Wiig, Kate Mara, Jeff Daniels
Sorti le 21 octobre 2015

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