Kiss Me Deadly (Robert Aldrich, 1955) / Twillight’s Last Gleaming (Robert Aldrich, 1977)

Film Exposure_Split Screen_Aldrich

Robert Aldrich était l’un des réalisateurs américains les plus indépendants et l’un des plus furieusement amoureux du cinéma, comme en témoignent sa puissance critique et la subtilité de ses images. Figurant parmi ses thématiques fétiches, l’apocalypse nucléaire hante deux de ses films charnières : Kiss Me Deadly (En Quatrième Vitesse) et Twilight’s Last Gleaming (L’Ultimatum des Trois Mercenaires). Tentative d’analyse croisée.


Faiseur notable de l’Hollywood d’après-guerre (d’abord en tant qu’assistant de production, puis de réalisation), Robert Aldrich est l’exemple même de l’artiste étouffé par le système, mais qui parviendra toutefois à le contourner en usant intelligemment de ses outils. Quand il passe à la réalisation en 1953, il ne lui faut donc que trois films, dont les succès de Apache et Vera Cruz (précurseurs du western spaghetti), pour commencer à se radicaliser et à s’éloigner de plus en plus d’Hollywood, allant ainsi rejoindre les deux Sam de l’époque (Fuller et Peckinpah) dans le camp des mavericks.

grand-couteau-1955-tou-01-g
Robert Aldrich sur le tournage de The Big Knife (1955)

Comme tout véritable auteur, Robert Aldrich est reconnaissable par ses thématiques qui, d’un film à l’autre, s’approfondissent et finissent par constituer une partie importante de son style. Aldrich ne parlait ainsi finalement que d’une seule chose, essentielle et révélatrice : la violence des rapports entre individu et société. N’écrivant que très rarement les scénarios de ses films, il savait néanmoins bien les choisir, ce qui lui permettait de pouvoir ré-approcher et ré-inventer ces mêmes thématiques. Heureusement pour lui, les époques qu’il a traversées semblaient jouer en sa faveur, puisqu’elles lui fournissaient toujours une source quasi-inépuisable de scénarii, où il trouvait les sujets brûlants qui lui tenaient à cœur.

Loin d’avoir la prétention d’analyser l’entièreté de l’œuvre aldrichienne, concentrons-nous ici sur son rapport à l’apocalypse nucléaire, ou du moins à la violence engendrée par son utilisation en tant que menace d’intimidation globale, souvent secrète. Il est d’ailleurs étonnant de constater que deux des films les plus évocateurs de cette thématique, s’inscrivent au tout début et à la toute fin de la carrière du cinéaste : Kiss Me Deadly (1955), l’un de se premiers films, et Twilight’s Last Gleaming (1977), l’un de ses derniers films.

Crédits déroulant inversé, au début de Kiss Me Deadly (1955)
Crédits déroulant inversés, au début de Kiss Me Deadly (1955)

Considéré aujourd’hui comme le film noir américain ultime, Kiss Me Deadly raconte l’enquête menée par le détective privé Mike Hammer, après qu’il ait assisté malgré lui à la torture et à la mise à mort d’une jeune fille, qu’il a tant bien que mal essayé de protéger. Lui aussi tabassé et molesté par les mêmes hommes, Hammer va faire de cette enquête une affaire personnelle et se retrouve ainsi dans le collimateur d’une organisation secrète, à la recherche d’une boîte qui contiendrait une « étrange substance brillante », dont on apprendra à la fin qu’il s’agit de radionucléide, l’atome nucléaire le plus puissant du monde et aussi le plus instable. Clé de voûte de tout le mystère du film, cette boîte représente clairement la menace nucléaire, mais surtout la paranoïa bien réelle qui en découle et qui a pris en otage toute l’opinion publique américaine des années durant.

Au-delà d’être simplement un film critique, Kiss Me Deadly a la force d’être subtil et de parfaitement ménager ses effets, notamment grâce à une intrigue classique et efficace de film noir, ce qui lui valut sûrement son succès commercial. Encore un peu sous l’égide d’Hollywood, Aldrich et le scénariste A. I. Bezzerides avouent cependant ne pas avoir eu conscience de l’importance de cet aspect dénonciateur et de l’impact qu’il pouvait avoir sur les spectateurs américains des années 1950. « I was just having fun with it! » (« Je m’amusais simplement avec ! »)*, déclarera par la suite Bezzerides ; ce qui peut paraître difficile à croire pour certains, venant de la part d’un gauchiste inscrit depuis plusieurs années sur la liste noire d’Hollywood. Mais au vu de la maestria avec laquelle il a transformé le roman de Mickey Spillane, il n’est pas si difficile de croire qu’il s’est simplement concentré sur l’efficacité de la narration et sur le développement des personnages. C’est d’ailleurs par eux que passe beaucoup de la fascination encore provoquée aujourd’hui par le film.

Kiss Me Deadly (1955)
Kiss Me Deadly (1955)

Kiss Me Deadly arrive, en effet, à la fin de la grande époque des films noirs et y met même quasiment un terme. La transformation des personnages typiques en anti-héros assumés marque ainsi une rupture claire avec le genre. Mike Hammer n’est pas un privé comme les autres. Il est narcissique, violent et utilise à plusieurs reprises l’intimidation et le chantage. La majorité des combats du film sont plus ou moins provoqués par lui-même, comme s’il cherchait à tout prix cette violence auto-destructrice. Son obstination appuie alors d’autant plus ce désir ravageur. Tout ce que veut Hammer, tout ce qui l’anime durant l’intrigue, c’est de retrouver cette fameuse jeune fille qu’il n’a vue qu’une seule fois, mais qu’il met pourtant un point d’honneur à sauver, quitte à adopter des comportements souvent impulsifs, dangereux et même suicidaires. On pourrait alors facilement y voir une métaphore de l’humanité inconsciemment désireuse de s’annihiler, avec pour seule récompense un peu de mystère et d’adrénaline. Ce qui raviverait à nouveau l’hypothèse de la critique nucléaire.

Autre aspect qui laisse toujours libre cours à diverses interprétations, la fin de Kiss Me Deadly reste aujourd’hui encore un mystère. Dans la première version cinéma, l’ultime plan montre Hammer et Velda (son assistante/amante) sur la plage, dans les bras l’un de l’autre, à l’abri de la maison en feu, livrant ainsi une conclusion optimiste et pleine d’espoir. La menace nucléaire a en effet été enrayée juste à temps et les deux amants concrétisent par-là même un retour à la normalité, par le symbole du couple. Mais quelques temps après sa sortie, la fin de Kiss Me Deadly se voit mystérieusement amputée de sa dernière minute. Dès lors, le film se termine sur l’image de la maison en feu, sur laquelle viennent s »imprimer les mots fatals « The End », sous-entendant que les deux personnages n’auraient pas survécu à ce dernier climax nihiliste et que l’apocalypse nucléaire aurait bien eu lieu. Puis, malgré les déclarations d’Aldrich et Bezzerides, cette fin restera étrangement la version officielle durant des décennies. C’est seulement en 2007 avec la sortie du DVD que la fin originale non-nihiliste sera à nouveau disponible.

Le plan de fin "original" de Kiss Me Deadly (1955)
Le plan de fin originel de Kiss Me Deadly (1955)

Ce petit scandale finit ainsi d’épaissir le mystère autour de la création de Kiss Me Deadly et de son sous-texte anti-nucléaire. Quoi qu’il en soit, le quatrième film de Robert Aldrich met bien en scène un rapport évident entre la violence individu/société et l’apocalypse nucléaire, qu’elle soit désamorcée ou non. 22 ans et autant de films plus tard, il ré-explorera cette thématique de manière bien plus concrète avec Twilight’s Last Gleaming, un film au réalisme et au pessimisme saisissants.

Passant donc du genre du film noir au thriller politico-militaire, Aldrich traite cette fois-ci un scénario beaucoup plus terre-à-terre et plus contemporain. On y suit l’ex-général de l’US Air Force Lawrence Dell qui, après avoir été emprisonné, s’évade et prend en otage un silo nucléaire gouvernemental. Il menace alors de déclencher la Troisième Guerre mondiale s’il ne reçoit pas dix millions de dollars et si un certain document top-secret concernant la guerre du Vietnam n’est pas révélé au public. Un document qui prouverait que le gouvernement américain savait pertinemment que cette guerre était perdue d’avance et qu’elle avait pour seul but de démontrer aux Russes la persévérance et la détermination des États-Unis contre le communisme.

Burt Lancaster dans "Twilight's Last Gleaming "(1977)
Burt Lancaster dans Twilight’s Last Gleaming (1977)

Twilight’s Last Gleaming se concentre ainsi sur cette situation délicate et sur les négociations secrètes et à deux vitesses auxquelles prennent part les deux partis, l’un confronté à l’autre et chacun en interne. On assiste alors à un jeu du chat et de la souris, dans lequel les deux camps tentent de tirer son épingle du jeu, du moins autant que la situation sensible et toujours changeante le permet. Grâce à une mise en scène qui fait la part belle au principe très efficace des split-screens (qui sont ici parfaitement utilisés), chacun essaie aussi d’anticiper les actions de l’autre, au rythme de longues discussions savantes mais passionnantes, tout en gardant en tête les conséquences que pourrait avoir l’issue de leurs négociations sur le reste du monde. S’il s’agit bien d’un jeu joué en secret (aucun média n’est averti), la finalité de ce dernier n’en reste pas moins lourde de sens. Le fait qu’une poignée d’hommes puisse décider du sort de l’humanité à son insu donne au film tout son suspense et sa gravité.

Aldrich s’inscrit donc une nouvelle fois totalement dans son époque. Comme pour Kiss Me Deadly, il réussit à s’emparer des codes d’un genre pour mieux les détourner ensuite et amener le film au-delà des conventions standard. Il plonge alors sans retenue dans le thriller politico-militaire et fait preuve d’un style réaliste saisissant, à la limite du documentaire et du reportage TV, d’où l’utilisation implacable des fameux split-screens, qui plongent définitivement le spectateur dans l’immédiateté de la situation. Désormais la menace est bien plus palpable et doit être elle aussi vécue en temps réel.

Exemple d'un split-screen utilisé dans Twilight's Last Gleaming (1977)
Exemple d’un split-screen utilisé dans Twilight’s Last Gleaming (1977)

De manière plus évidente que dans Kiss Me Deadly, la menace provient cette fois-ci du cœur même du gouvernement. On retrouve alors l’aspect complotiste qui hantait déjà Kiss Me Deadly, certes d’un point de vue un peu plus fantasque, mais qui ciblait lui aussi les agissements secrets de personnes au pouvoir. Dans Twilight’s Last Gleaming, Aldrich s’attaque ouvertement à cet ennemi et le rend beaucoup plus identifiable. Tiré de l’hymne national américain Star-Spangled Banner, le titre du film symbolise lui-même toute l’ironie et la franchise dont fait preuve Aldrich. Ce dernier va encore plus loin dans la seconde partie du film, lorsqu’il s’attarde sur les discussions du bureau ovale et les dynamiques de pouvoir internes au gouvernement, révélées par ces mêmes discussions. Aussi, le Président lui-même n’est pas au courant de l’existence du document top-secret et ce n’est qu’après de multiples négociations qu’il arrivera à imposer son choix au Secrétaire d’État ainsi qu’au Secrétaire à la Défense. Ceux-ci en savent apparemment beaucoup plus que lui sur les tenants et aboutissants de la situation et adoptent une position étrange, ne risquant pas d’ébranler le statu quo.

Twilight’s Last Gleaming met donc ainsi en évidence un nouvel ennemi qui se trouverait au-dessus du gouvernement et qui, tout en l’ayant déjà infiltré, le manipulerait depuis l’extérieur. C’est là qu’Aldrich retrouve les thématiques de Kiss Me Deadly, en revenant à l’évocation d’une organisation plus globale et mystérieuse, alors que la mise en place de l’intrigue nous laissait présager un déroulement plus clair et plus explicite. De manière subtile et marquante, Twilight’s Last Gleaming clôt donc une théorie ouverte 22 ans plus tôt par Kiss Me Deadly, dans un final parfait de nihilisme et de fatalité où plus aucun espoir n’est permis.

La salle ovale de la Maison Blanche, dans "Twilight's Last Gleaming" (1977)
La salle ovale de la Maison Blanche, dans Twilight’s Last Gleaming (1977)

La menace de l’apocalypse nucléaire est, quant à elle, toujours présente, même si elle est cette fois-ci utilisée par les « bons ». Elle conserve pourtant un rôle identique d’ultimatum suprême et sert à nouveau le même camp, celui des gagnants. Ceux-là mêmes qui sortent brièvement de l’ombre pour influencer la situation en leur faveur et qui y retournent ensuite, en évitant le scandale. Les héros ont beau gagner la bataille, cette dernière se révèle malheureusement d’une importance futile, les deux films suggérant qu’une guerre bien plus grande et bien plus secrète se déroule ailleurs.

Autant dans Kiss Me Deadly que dans Twilight’s Last Gleaming, Aldrich utilise l’apocalypse nucléaire comme argument de menace finale, ce qui lui permet de créer des situations de tension narrative exceptionnelles. De la même manière, il mène une étude comportementale précise de ses personnages, en les mettant face à leur plus grande peur et face à une menace peu discernable, mais pourtant fondamentale. On revient alors ici à la thématique fétiche du cinéaste, celle opposant l’individu à la société. Sans tomber dans une paranoïa injustifiée et injustifiable, Aldrich nous parle donc de quelque chose de difficile à discerner, mais qui est pourtant bien réel et qui semble régir beaucoup d’aspects visibles de notre société.

Allant subtilement au-delà des codes de leur genre respectif, Kiss Me Deadly et Twilight’s Last Gleaming sont donc d’indéniables monuments cinématographiques. Les deux films impressionnent autant par leur facture que par leur portée analytique et, plus de trente ans après la mort de leur réalisateur, conservent toujours la même pertinence et la même violence latente, prête à exploser au grand jour, comme une bombe incontrôlable.


  • Source : Vallance Tom, The Independent, Obituary, « A. I. Bezzerides. No-nonsense novelist/screenwriter », 20 janvier 2007.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s