Nous sommes tous déjà tombés sur un poster polonais d’Alien, une affiche tchèque de Ghostbusters, ou une réinterprétation japonaise de Star Wars en se demandant si les concepteurs desdites images avaient bien vu le même film que nous. Plus que de simples outils promotionnels, les posters de films peuvent parfois dissimuler des indices intéressants quant à la perception d’une œuvre dans un pays donné ; mieux encore, ils peuvent révéler la manière dont les distributeurs voudraient qu’un film soit perçu. Le festival International du Film Fantastique de Neuchâtel ayant annoncé qu’une exposition d’affiches accompagnerait la rétrospective consacrée au Maître de l’horreur, il nous a semblé à propos de soutenir l’initiative à l’aide d’un petit complément. La filmographie de John Carpenter, éclectique, a bien entendu donné lieu à la création de nombreux posters à travers le monde. Il ne s’agit pas ici de proposer un inventaire encyclopédique de toutes les affiches jamais imaginées pour ces œuvres, mais d’en observer un échantillon important, afin d’étudier les différentes stratégies de représentation adoptées par des marchés aussi divers que variés. Il se pose toujours la question, dans ces entreprises, de savoir si l’on procède par pays ou par film. Les différences culturelles liées à chaque pays étant à même de se révéler progressivement film après film, il sera sans doute plus pertinent d’opter pour une structure chronologique, qui permettra de mieux saisir les contrastes.


Dark Star (1974)

Sorti en 1974, le premier film de Carpenter est immédiatement catégorisé dans le genre de la science-fiction décalée. Pour vendre le film au public cependant, il est nécessaire de le rattacher à des œuvres de cinéastes plus connus. Aux États-Unis, on fait vite le lien (discutable) entre les slackers de Dark Star et la folie inexpiable du Docteur Folamour de Kubrick sur l’un des premiers posters utilisés.

Dark Star - États-Unis
États-Unis

Les suivants auront une certaine tendance, en Amérique comme ailleurs, à naviguer entre jaquettes de produits d’exploitation pulp et criardes, et références à d’autres films marquants, comme avec la mise en avant contrastée de l’espace et de la technologie dans Silent Running. En Amérique et en France, l’attention est portée sur l’aspect comique, sinon supposément parodique du film, comme si le slogan avec le jeu de mot « spaced out » avait éclipsé tout le reste. On se demande aussi pourquoi, dans tous les cas, cette idée du surfeur spatial (le Silver Surfer est-il si populaire ?) semble obséder les concepteurs graphiques jusqu’au Japon, alors qu’il n’occupe finalement pas une importance capitale au sein du récit.

Dans tous les cas, ces posters véhiculent assez mal l’ambiance, l’esprit et l’objectif artistique du film, en particulier du côté allemand, où les représentations basculent de l’outrance des drive-ins au minimalisme singeant 2001 : l’odyssée de l’espace. Les premiers films disposent rarement d’une riche galerie de matériel promotionnel, et nombre de ceux qui se rapportent à Dark Star ont été créé quelques années plus tard. Il est difficile de dater ces œuvres avec précision, mais ce long-métrage initial attend toujours de recevoir les honneurs d’une affiche digne de ce nom.


Assault on Precinct 13 (1976)

Son deuxième film est celui qui met réellement sa carrière sur ses rails. Épuré, brutal, ni optimiste ni réellement pessimiste, le long-métrage bénéficie aux États-Unis d’un poster sobre et précis, peut-être un peu trop bavard mais pragmatique :

USA - Assault on Precinct 13 - 1
États-Unis

C’est plutôt du côté européen qu’il faut chercher pour trouver des affiches rendant véritablement justice à ce western urbain. Le poster français est à ce titre de toute beauté : énigmatique, violent, inquiétant, il joue sur les points de fuite et la suggestion pour traduire l’ambiance anxiogène du récit tout en illustrant l’inhumanité sous-jacente des assaillants. La version espagnole se tourne quant à elle vers l’hommage au western, ornant le haut de l’image des silhouettes et des ombres de figures armées et menaçantes, afin de rappeler l’esthétique de La Horde sauvage de Sam Peckinpah. Le poster allemand adopte une approche tout à fait différente, restant très vague quant à la teneur de l’œuvre. La perspective mettant en avant la voiture par rapport à la station de police plongée dans un halo pourpre laisse entendre qu’il s’agirait d’un affrontement et peut-être d’un siège, mais le tout demeure assez obscur.

L’Allemagne se reprendra cependant avec une autre interprétation graphique du film, octroyant un caractère pleinement apocalyptique, sinon eschatologique, à celui-ci. L’autre nom choisi pour le marché germanophone est d’ailleurs on ne peut plus clair : Das Ende, la fin. Le Royaume-Uni optera quant à lui pour une alternative plus sombre et plutôt intrigante, en combinant les notions de fuite, d’assaut, de nuit et de huis-clos dans une seule image évocatrice, regroupant elle aussi des éléments tels que la voiture et le poste de police. À noter que l’Allemagne semble avoir également utilisé une version ultra minimaliste (peut-être pour le disque de la bande originale) combinant le second titre à une portion de l’image employée outre-Manche.


Halloween (1978)

Le fameux slasher de John Carpenter est son premier métrage ayant fait l’objet d’une vraie ébullition en terme de marketing. S’étant forgé un petit nom grâce à Assaut, Big John enchaîne donc avec le film d’horreur le plus populaire et rentable de tous les temps à l’époque (et il le restera jusqu’à la fin du siècle). Les affiches américaines d’Halloween demeurent à ce jour très connues, et partagent toutes des caractéristiques communes, comme la mise en valeur de l’arme blanche et du masque. Ce dernier est même amalgamé de façon habile avec une citrouille sur le premier, formant une imagerie inquiétante et fantasmagorique qui rappelle celle de La Baie sanglante de Mario Bava, ou nombre de giallos l’ayant précédé. Ces éléments deviendront par la suite des normes du genre que la plupart des équipes marketing concernées se feront un plaisir de suivre à la lettre. On remarque que dans chaque cas, le visage inexpressif de Michael Myers trouve un moyen de surplomber la scène, attirant inexorablement le regard.

Ailleurs, le style ne se fait pas prier pour appeler aux imitations. L’Italie opte donc pour une affiche très similaire à celle des États-Unis, au même titre que la Thaïlande, pourtant connue pour ses posters généralement plus osés (bien que l’hémoglobine soit ici plus présente que dans certains autres pays). De son côté, l’Allemagne mêle elle aussi la lame à la citrouille pour un résultat moins artistiquement aboutit, tandis que l’Espagne se lâche et fait généreusement gicler le sang en poignardant le néant, un peu comme si le poster lui-même était transpercé. Tous ont le mérite de plus ou moins bien retranscrire l’ambiance du film.

Pour la prise de risques, il est nécessaire d’aller voir côtés yougoslave et japonais, qui optent pour une atmosphère plus éthérée, entièrement plongée dans les ténèbres, et revêtant une dimension quasiment spectrale. L’affiche yougoslave perd cependant en impact visuel, car les éléments iconiques de l’œuvre ont disparu (peut-être à cause des censeurs ?) au profit d’une composition efficace mais moins spécifique. Le Japon tente également quelque chose d’intéressant avec son second poster, qui rassemble la trinité couteau-masque-citrouille tout en injectant d’autres marques du genre horrifique, et notamment la pierre tombale, qui transforme le lit normalement sanctuaire en lieu de repos éternel – une belle allégorie pour le sort réservé aux victimes des slashers ! Le Danemark, enfin, opte pour un style résolument giallesque et emploie des représentations plus subtiles de l’arme et du masque ; un poster sans doute efficace, mais rangeant le film auprès des dizaines d’autres métrages horrifiques banals.


The Fog (1980)

Moins culturellement exportable, moins porté aux nues et pourtant tout aussi intéressant que son prédécesseur, The Fog bénéficie dans son pays de production d’une bien belle affiche à l’atmosphère mystérieuse et évocatrice, parfaitement en adéquation avec l’ambiance du film. Les silhouettes des spectres, aux yeux luminescents et entourés par le brouillard, prennent sans surprise le devant de la scène, tandis que la présence du navire colonial prépare dores et déjà le terreau thématique dans lequel l’histoire est plantée. Cette alliance d’éléments historiques et horrifiques résulte en une affiche assez originale, qui rappelle peut-être vaguement celles mettant en avant les yeux des personnages (comme Les yeux sans visage), sans toutefois en constituer un hommage ou un plagiat.

USA - The Fog 1
États-Unis

Les affiches internationales font preuve d’audace et se révèlent finalement assez variées, preuve peut-être que le sujet peut donner lieu à de belles interprétations graphiques. La Finlande et l’Espagne optent pour une approche plus home invasion, montrant dans tous les cas une monstrueuse main tentant de pénétrer dans un foyer ou d’attraper quelque chose. Le brouillard est omniprésent dans le premier scénario, tandis que l’affiche espagnole la plus colorée multiplie les éléments horrifiques (morts-vivants, femme apeurée, tête de mort, bateau en pleine tempête), à tel point que l’on aurait presque pu penser qu’un artiste thaï a participé à sa conception. Le poster finlandais s’offre un joli effet en jouant sur la lumière projetée par le phare, en bas de l’image. Quoi qu’il en soit, l’imagerie coloniale est bien entendu abandonnée, ayant bien peu de chance d’évoquer quelque chose au public européen.

L’Italie cependant semble y voir l’occasion d’une belle composition, puisque l’un de ses posters conserve le navire en essayant de le plonger dans le brouillard (qui ressemble malheureusement plutôt à de la vapeur sur cette image). Le pays se trouve plus inspiré avec une autre affiche transformant le visage d’Adrienne Barbeau en vision fantomatique, comme si celle-ci avait muté au contact du phénomène surnaturel. Le résultat est certes troublant, mais rend plus confus le sens et le sujet du film. À noter que le poster allemand était essentiellement le même que ce dernier. Le Japon, enfin, propose une réalisation plus inspirée, qui allie l’imagerie de la main menaçante au brouillard et aux silhouettes du poster américain. Une image puissante et fort à propos, même sans bâtiment naval.


Escape From New York (1981)

Gros succès à sa sortie et jouissant d’une longévité avérée en tant que film culte, Escape From New York a fait l’objet de représentations variées sur ses affiches. Ce poster américain rassemble efficacement beaucoup des éléments du film, et utilise son point de fuite pour créer une ville-prison oppressante confinée par ses immeubles et envahie par une meute de prisonniers sans visage. La tête décapitée de la Statue de la Liberté assure le spectateur potentiel qu’il s’agit là d’une dystopie, tandis que les silhouettes plus colorées des personnages principaux, essayant d’échapper à leurs nombreux poursuivants, résument l’enjeu narratif de l’histoire.

USA - Escape From New York
États-Unis

De leur côté, la France et la Finlande choisissent d’adopter l’approche des « têtes flottantes » pour mettre en avant le personnage de Snake Plissken et son bandeau laissant entendre qu’il s’agit peut-être d’un homme peu commode. Les deux se servent du lieu et de l’aspect science-fictionnel du film en tant qu’arguments de vente, tandis que la convergence des lignes en direction de la ville laisse transparaître une lointaine parenté avec un vieux poster de science fiction incontournable.

L’Allemagne se fait cette fois trop bavarde en accolant de longs textes à la figure de Snake. Si cela permet certes de donner une idée précise du synopsis, les posters manquent le coche car ils ne remplissent pas leur rôle de représentation synthétique du film, optant plutôt pour de vagues images d’un personnage qui pourrait être plongé dans la cambrousse vietnamienne. Le contraste donne lieu à des affiches peu marquantes, faisant plus office de prospectus qu’autre chose.

La Pologne et le Japon préfèrent quant à eux mettre en avant la Statue de la Liberté, peut-être pour souligner le caractère dystopique d’un Manhattan transformé en prison. L’imagerie employée en Pologne reste globalement vague, bien que l’expression de la statue incite à penser que l’on a affaire à de l’anticipation. Les versions nippones insistent également sur l’année située dans le futur, et ne s’interdisent pas l’ajout d’une tête flottante sur l’une des affiches.

Ne nous privons pas, enfin, des posters italiens et russes, qui non seulement ne lésinent pas sur l’iconisation du héros, mais parviennent aussi à réunir les éléments graphiques nécessaires à communiquer parfaitement le concept basique du récit. Tout est là : Snake Plissken en contre-plongée et armé d’un énorme canon phallique, la tête arrachée de la Statue de la Liberté, les hélicoptères carcéraux, l’univers urbain étouffant, et même un peu de racolage côté russe.


The Thing (1982)

Le film le plus culte et peut-être le plus abouti de John Carpenter s’étant payé un bide monumental à l’époque de sa sortie, on dénombre un peu moins de posters utilisés à cette période. Qu’à cela ne tienne, le long-métrage a donné lieu à d’excellentes représentations graphiques. Tout le monde connait la fameuse affiche bleutée faisant du visage de MacReady une intense source lumineuse, et signée Drew Strusan. Belle métaphore de la présence intérieure de l’extra-terrestre, elle permet d’invoquer un sentiment de stupeur ou de sidération, qui est à mettre en parallèle avec la seconde affiche, rougeâtre et surtout beaucoup plus explicitement horrifique, qui choisit de montrer l’intérieur plutôt que de l’évoquer. Deux compositions aussi fascinantes l’une que l’autre, preuves que la substantifique moelle d’une œuvre peut être exprimée de diverses façons.

Le poster thaïlandais, magnifiquement composé et colorisé (comme souvent), combine les idées des affiches originelles tout en augmentant sans surprise le niveau de gore. Les entrailles du second poster américain se retrouvent donc dans la silhouette inspirée du premier, tandis que diverses tentacules et chiens habités viennent parfaire ce panorama des délices attendant le public. L’Espagne quant à elle reste assez proche du second poster américain, bien que se permettant d’être plus minimaliste dans la partie inférieure de l’image. Côté allemand, on ne s’est toujours pas repris, puisque cet affreux montage place MacReady face à un ramassis de rouge informe, qu’il est impossible d’identifier pour le chaland.

Heureusement, on peut compter sur le reste du monde pour proposer des affiches d’anthologie, à commencer par la version épurée et intrigante en provenance de Yougoslavie, qui pose magnifiquement bien le décor polaire d’un récit qu’on imagine chargé d’adversité. Ce que les Yougoslaves perdent en évocation extra-terrestre, les Japonais récupèrent au travers d’une très habile allégorie visuelle faisant de l’Antarctique une coquille brisée par des tentacules ineffables. Cette affiche immensément lovecraftienne parvient, contrairement aux autres, à évoquer l’idée de fin du monde qui vient planer sur ce premier opus de la Trilogie de l’Apocalypse.

On se permet d’ajouter en bonus le poster ghanéen, qui annonce une petite série d’incroyables illustrations toutes en finesse, subtilité et virtuosité (on apprécie particulièrement les décapitations et les hybrides zoo-anthropomorphes). Ces affiches improbables ont commencé à voir le jour dans les années 1980, lorsque certains entrepreneurs ghanéens ambulants investirent dans des magnétoscopes et commencèrent à montrer des VHS piratées dans un village différent chaque soir. Souvent sans avoir vu le film eux-mêmes, des artistes étaient chargés de créer des posters aguicheurs afin de rameuter le plus de monde possible, et les résultats sont restés dans la postérité.


Christine (1983)

Très affecté par l’échec de son dernier film, Carpenter accepte ensuite une commande en adaptant le roman de Stephen King, Christine. Il faut croire que le sujet n’a pas inspiré les graphistes, car ce long-métrage se fait avant tout remarquer par son cruel manque de posters ! Les deux affiches employées aux États-Unis restent très similaires l’une à l’autre, occultant toute présence humaine pour se concentrer sur la voiture vedette de l’histoire. Les jeux sur les couleurs sont assez plaisants, et l’atmosphère qui s’en dégage se révèle pesante, mais l’ensemble demeure discret, sage, trop peu osé. Quoique l’on essaie de se limiter ici aux posters datant, pour autant qu’on le sache, de la sortie des films, on remarque que l’édition de l’œuvre en DVD permet enfin l’émergence d’une jaquette légèrement plus radicale, que souligne le côté film d’exploitation intrinsèque au concept de base.

Au final, seule la Pologne aura su faire preuve d’imagination… trop, certains diront peut-être, la présence de la voiture étant à peine remarquable, éclipsée par ce monstre qu’elle semble devenir. Il n’en ressort pas moins une allégorie fort à propos, qui se démarque clairement des autres tentatives.

Poland - Christine
Pologne

Starman (1984)

Continuant sur les commandes, Big John enchaîne avec sa première romance, l’histoire d’amour science-fictionnelle Starman. Là encore, peu de créativité émane de la campagne promotionnelle, qui se contente du minimum syndical : étoile filante, halos bleutés, texte descriptif, et un montage assez grossier des protagonistes à l’avant-plan. Ce manque de hardiesse réussit toutefois à bien résumer le point de départ du film. On regrettera surtout qu’avec une telle amorce (la véritable sonde spatiale Voyager II), les graphistes n’aient pas essayé de retranscrire l’émerveillement des possibilités offertes par la venue sur Terre d’extra-terrestres.

Ailleurs, la France réduit encore plus la portée en renfermant le regard sur les mains et l’union des personnages, tandis que la Pologne continue de gentiment péter un câble et propose une affiche sans le moindre rapport au film, probablement faite sous substances.


Big Trouble in Little China (1986)

Retour aux choses sérieuses deux ans plus tard avec un immense film syncrétique et pionnier dans l’histoire du cinéma américain : l’hilarant et on ne peut plus stimulant Jack Burton dans les griffes du Mandarin ! Les Américains profitent de posters très hauts en couleurs, certainement parmi les plus colorés de la filmographie de Carpenter jusqu’ici. Leurs teintes vives et leur surcharge graphique véhiculent à merveille l’explosion d’idées faisant éruption au sein du récit, sans compter que le deuxième ci-dessous est signé Drew Strusan ! Mystère, héroïsme, danger, jolies femmes, camions et Chinois : les affiches rendent pleinement justice au résultat final. Il y a même un high kick, des yeux lasers, des éclairs, et une imitation de Rambo (Burton, couteau entre les dents, sortant des eaux vietnamiennes des égouts).

À l’exception des Espagnols et de leur honteuse affiche faite en 2-2 cinq minutes avant l’impression à partir d’une photo de tournage (balaise), les équipes internationales sont elles aussi inspirées, en attestent les posters français et japonais, qui développent l’univers graphique du film tout en restant fidèle à l’esprit des représentations américaines. Explosion de couleurs en France donc, où les costumes iconiques des personnages secondaires sont exploités au maximum, tandis que le Japon pousse les promesses d’hallucination totale jusque dans leurs retranchements en multipliant les monstruosités entourant nos héros (un style mêlant la surcharge et la surenchère, deux techniques très en vogue au pays du soleil levant). Heureusement, on peut bien entendu compter sur les Polonais pour plomber l’ambiance avec une affiche aux antipodes de l’effervescence communiquée par le film (mais on les aime bien quand même).

La trilogie Jack Burton ghanéenne vaut quant à elle son pesant de cacahouètes, non seulement parce que la ressemblance physique de ces dessins aux acteurs est discutable, mais aussi parce Kurt Russell ne semble pas toujours y occuper le haut de l’affiche, celle-ci étant dominée par Lo Pan d’un côté et Wong de l’autre. Est-ce à dire que voir des Chinois excitait plus le public ghanéen, peut-être fan inconditionnel de Jackie Chan ? Fort peu probable, mais les artistes derrière ces dessins n’avaient sans doute qu’assez peu d’images de référence.


Prince of Darkness (1987)

Le second volet de la Trilogie de l’Apocalypse, initiée avec The Thing, n’a pas eu droit à beaucoup de posters, mais les quelques uns existants sont plutôt bons. Les visuels principaux se basent ainsi sur une image déformée, s’inscrivant dans une diagonale qui se marrie inévitablement avec le symbolisme religieux du film (l’église sur la version américaine, et le crucifix en France). L’originale reste probablement plus inquiétante, laissant entrevoir une dimension métaphysique à l’horreur.

L’Asie assure comme il se doit elle aussi avec deux affiches de toute beauté. Le Japon améliore ainsi l’idée d’évaporation de l’âme pour la combiner à une imagerie plus ouvertement agressive et se permettant d’extrapoler quelque peu, avec ciseaux poignardeurs et étranges figures se tenant debout derrière le prêtre acéphale. Le poster américain se retrouve confiné à un coin de celui réalisé en Thaïlande, qui est entière saturé de détails, comme d’habitude. Il s’agit là encore d’une magnifique composition, très dynamique, reprenant plusieurs scènes du film et faisant la part belle à la souffrance qu’endurent les personnages.


They Live (1988)

Carpenter continue sur sa lancée avec un autre film à petit budget, la dystopie de catch anti-establishment au splendide titre français Invasion Los Angeles ! Le poster américain, devenu culte, repose sur l’excellente idée de superposition des niveaux de réalité, en opposant la vision extérieure du protagoniste à celle que procurent les lunettes. Cela n’a bien entendu aucun sens logique ou physique, mais le résultat fait un carton. On vous promet rien de moins que de vous ouvrir les yeux. Vous avez dit thriller conspirationniste ?

États-Unis
États-Unis

Bizarrement, ce ne sont pas les pays européens qui restent cette fois plus proches de l’affiche originelle, puisque l’idée se retrouve sur les posters en provenance de Thaïlande et du Ghana, qui ne s’en contentent toutefois pas, c’est évident. Les gros bras aux gros flingues annoncent de l’action explosive côté ghanéen, tandis que les Thaïlandais (les mieux aiguillés, finalement) peuvent s’attendre à un film de science-fiction de grande ampleur très axé sur le contrôle corporatiste.

En Espagne, on opte pour une image choc d’alien menaçant, tandis qu’en France, on choisit d’allègrement réutiliser l’affiche allemande d’Assaut à de nouvelles fins. Dans les deux cas, le public devine peut-être qu’il est question d’invasion et de fin du monde, mais ne pourra pas aller beaucoup plus loin.


Memoirs of an Invisible Man (1992)

Quatre ans plus tard, nouvelle commande pour le cinéaste et rebelote : le studio ne se foule pas, se contentant de deux posters sympathiques qui promettent aventure et romance. La scène internationale se range et n’innove pas le moins du monde, apportant seulement d’infimes retouches.


In The Mouth of Madness (1994)

La Trilogie de l’Apocalypse se conclut enfin à travers ce magistral film de méta-horreur lovecraftienne, et l’on ne peut que regretter qu’aucun artiste de haute volée n’ait participé à la campagne promotionnelle. L’affiche américaine se défend tout de même plutôt bien, avec la mise en image des effets d’irradiation de la fiction dans la réalité, et cette série de portraits étirés invoquant à la fois la peur et la folie, soit les deux éléments clés du long-métrage !

USA - In the Mouth of Madness
États-Unis

En Europe, France et Allemagne se font écho en jouant la carte de l’internement psychiatrique, beaucoup moins évocatrice que la solution utilisée dans le pays de production. Nos voisins germains ne peuvent pas s’empêcher d’accoler une forme d’imagerie chrétienne à l’ensemble, sans que cela ne change réellement la dynamique visuelle du poster.

La version la plus percutante nous vient du Japon, et elle reprend l’un des meilleurs plans du film pour communiquer avec brio l’idée que le voile séparant réalité et fiction peut, une fois déchiré, laisser la porte ouverte aux pires horreurs.

Japan - In the Mouth of Madness
Japon

Village of the Damned (1995)

Record absolu pour ce remake d’un film de 1960, qui fait toute sa carrière en salle sur une seule affiche. Peu montré à l’international, il s’agit d’un échec autant public que critique. Le poster reprend bien entendu l’idée d’intense regard de l’original, mais difficile d’affirmer qu’il l’améliore…

USA - Village of the Damned
États-Unis

Escape From L.A. (1996)

L’eau, les flammes et les flingues, voilà de quoi est fait le grand retour de Snake Plissken sur les écrans. Kurt Russell tire la tronche, promettant que cette fois, ça va encore plus chier. Les affiches sont dans l’ensemble plaisantes et véhiculent efficacement la volonté de divertissement de cet actioner bigger and louder, bien que les grattes-ciel angoissants de la métropole new-yorkaise manquent un peu à cette renaissance visuellement moins iconique. Silence radio dans le reste du monde, qui se met au pas.


Vampires (1998)

Carpenter revient ensuite vers le genre horrifique avec son film d’action vampirique, qui bénéficie d’une collection de posters à la charte graphique relativement cohérente, baignant tous dans une aura pourpre crépusculaire. France et États-Unis jouent sur les variations d’une même gamme en trois accords : le groupe de chasseurs au premier plan, l’univers couleur sang, et le spectre de leur redoutable adversaire planant au-dessus d’eux. L’affiche américaine, qui définit les mercenaires comme des silhouettes plutôt que comme des visages, est probablement plus pesante et évocatrice.

De leur côté, la Pologne (sortie de sa phase artistique) et le Japon font de nouveau appel à La Horde sauvage afin d’illustrer l’héritage lié aux westerns dont se réclame le long-métrage. La version nippone rend limpide l’hybridité horreur-western grâce à cette vignette au centre de l’image, tandis que les Polonais recyclent une formule bien connue des posters de film. Le Ghana, bien entendu, fait comme bon lui semble et préfère nous offrir une nouvelle décapitation, parce qu’on n’a jamais assez de têtes dégoulinantes dans les mains.


Ghosts of Mars (2001)

À l’orée du nouveau millénaire, le film qui conclut le gros de la carrière de Carpenter lance son regard à la fois vers l’avenir et vers la planète rouge. Une bonne excuse pour Big John de conserver son esthétique pourpre déjà utilisée dans Vampires, mais d’y ajouter des plus gros flingues et de plus gros riffs de guitare électrique. Les deux affiches américaines restent sages, faisant un travail oscillant entre médiocre et correct : la première, qui vise un aspect anxiogène, sombre hélas dans le montage paresseux, tandis que la seconde s’en tire mieux, articulant de manière visuelle la problématique de la Frontière convoitée par les cow-boys humains surarmés et les Indiens martiens enragés.

Big Daddy Mars revient en force sur le poster coréen combinant deux éléments de l’original sans en éliminer les défauts, alors que la France se fend d’une bien belle affiche plus intrigante mais toute aussi prometteuse, éliminant entièrement la présence des humains pour nous présenter un territoire grouillant à nettoyer, une planète inhospitalière à conquérir ; bref, la nouvelle Frontière !


The Ward (2010)

Le Maître sort furtivement de sa retraite au cinéma dix ans plus tard avec ce petit film de fantômes qui se déroule dans un hôpital psychiatrique. Le département marketing parvient à proposer quelques variations bienvenues sur le thème. Le premier poster (sans doute celui ayant le plus circulé) semble observer la protagoniste en chute libre dans un cauchemar particulièrement éprouvant. L’absence d’arrière-plan laisse cependant un goût d’inachevé, empêchant l’affiche de devenir réellement marquante. Le deuxième s’offre un bel effet de transparence, au potentiel de spoiler peut-être un peu risqué, tandis que le troisième adopte une imagerie classique et efficace du film d’horreur contemporain.

Le Japon parvient à améliorer sensiblement l’affiche d’origine en remplissant un peu plus son cadre. La présence surplombante de la revenante permet de mieux saisir l’effroi de la protagoniste, tout en donnant l’impression que cette dernière se débat d’autant plus hardiment. Le poster italien revient aux bases de l’affiche de cinéma horrifique (de nombreux pays utilisent ce modèle), tandis que la Thaïlande, ayant hélas délaissé ses pinceaux innovants pour rentrer dans les gonds du photoshoping inepte, est le seul à autoriser d’autres actrices à occuper une affiche qui pourrait correspondre à n’importe quelle production banale moderne. Bref, comme le film. Notre note va au Japon.


Les posters ne sont pas qu’un outil promotionnel : ils ont une vie qui leur est propre. Une bonne affiche doit certes inciter le passant à s’intéresser au film, mais il doit également en communiquer, sinon le contenu, au moins l’esprit. Certains pays se sont révélés plus habiles que d’autres, le Japon regroupant au final un joli nombre de réussites. Les artistes thaïlandais, qui n’avaient rien à craindre de quelconques censeurs, placardaient les murs des espaces urbains avec moult visions cauchemardesques à l’incroyable palette chromatique. La Pologne a su proposer quelques idées fascinantes, et même si les films de Big John n’ont pas inspiré au mieux les créateurs, il en demeure une qualité de conceptualisation minimaliste remarquable.

Le succès d’une œuvre détermine également le nombre de posters correspondants, car la propagation à l’international stimule la création de nouvelles représentations. On le remarque encore aujourd’hui, lorsque les films les plus cultes de John Carpenter profitent d’une nouvelle présence grâce à des affiches récentes, notamment chez Mondo.

On remercie donc les personnes qui se cachent derrière ces plus beaux posters, et on vous invite à aller en étudier quelques uns de près au NIFFF 2016.


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