« He that fights with monsters should look to it that he himself does not become a monster », peut-on lire sur l’écran noir, avant que cet extrait de Nietzsche soit complété d’une seconde citation, attribuée à un anonyme : « Eat me. » Le carton d’introduction de Ravenous résume plutôt bien sa nature : celle d’un film qui aborde des thématiques fortes et propose un véritable discours, tout en osant un étonnant mélange de tons comme de genres. Retour sur une perle méconnue au menu de la nouvelle édition du Neuchâtel International Fantastic Film Festival.


Sans doute l’un des plus grands tabous de la société humaine, le cannibalisme se pratique depuis la Préhistoire et persiste encore à travers quelques occurrences actuelles. Autrefois acte rituel répandu dans de nombreuses tribus, il n’apparaît plus aujourd’hui qu’à l’occasion de rares mais médiatisées affaires criminelles ou des cas particulièrement controversés de « cannibalisme de survie ». Quoi de plus terrible, pour l’Homme civilisé, que de se repaître de son prochain ?

Propice à questionner la bestialité de l’être humain, le cannibalisme a déjà été illustré à maintes reprises par le cinéma, principalement dans le genre horrifique : les sauvages sanguinaires des films de cannibales italiens des seventies, les péquenauds dégénérés des franchises Massacre à la tronçonneuse ou La Coline a des yeux, sans oublier le sociopathe raffiné qu’est Hannibal Lecter ; les cannibales peuvent revêtir divers visages, du plus barbare au plus « civilisé ».

Forte transgression morale, le cannibalisme est forcément bardé de symbolismes et se pare régulièrement d’atours fantastiques : on le retrouve ainsi dans la figure du vampire, tout comme dans celle du zombie ou même du loup-garou. Acte résolument inhumain, il ne peut qu’être l’œuvre d’un monstre.

Sorti en 1999, Ravenous aborde l’anthropophagie par un biais tout d’abord très terre-à-terre, avant de glisser dans un fantastique où le cannibalisme se fait métaphore politique. Futur scénariste d’Ocean’s 11, Ted Griffin a l’idée du sujet en lisant le roman L’Introuvable de Dashiell Hammett, qui contient une longue discussion de l’un des cas de cannibalisme les plus célèbres de l’Histoire américaine : l’affaire Alfred Packer.[1] S’inspirant à la fois de ce fait divers et d’un autre événement contemporain tout aussi fameux (l’expédition Donner), Griffin situe son récit en 1847, en plein conflit américano-mexicain. A la suite d’un acte de couardise (il s’est fait passer pour mort) qui lui a permis de prendre un avant-poste ennemi, le capitaine John Boyd (Guy Pearce) devient un héros de guerre. Mais ses supérieurs ne sont pas dupes et, soucieux de préserver les apparences, le mutent dans un fort isolé de Californie, au sein d’une garnison réduite et passablement désœuvrée. Un soir, un mystérieux prêtre du nom du Colqhoun (Robert Carlyle) débarque. Terrifié et à bout de forces, l’individu affirme réchapper d’une expédition malheureuse dans les montagnes environnantes, les conditions particulièrement difficiles du voyage les ayant conduits, lui et ses compagnons, à se livrer au cannibalisme. Pris de folie, le militaire du groupe, un certain colonel Ives, se serait alors adonné à un véritable massacre, dévorant ses pairs un à un, jusqu’à ce que le prêtre prenne la fuite. Guidée par Colqhoun, la garnison part donc à la recherche d’éventuels survivants. Mais la mission prend bien vite un tournant aussi inattendu que désastreux, et Boyd se voit offrir l’opportunité d’accomplir enfin un véritable acte de bravoure… ou de céder une nouvelle fois à la facilité.

Filmé dans les montagnes Tatras de Slovaquie, Ravenous doit être, à l’origine, réalisé par Milcho Manchevski. Nominé pour l’Oscar du Meilleur film en langue étrangère pour son drame Before the Rain, le Macédonien est pourtant viré de la production après trois semaines. Ne supportant pas son flicage permanent, il ne tarde pas à rentrer en conflit avec Laura Ziskin, exécutive de la Fox, qui finit par le remplacer. Raja Gosnell, réalisateur de Home Alone 3, est censé prendre le relai mais se voit immédiatement boycotté par le casting. Robert Carlyle suggère alors son amie Antonia Bird, avec qui il a déjà tourné trois films (Safe, Priest et Face). Rencontrant les mêmes difficultés que Manchevski en regard de sa productrice, la Britannique parvient néanmoins à mener le tournage à son terme.

Réalisé pour 12 millions, Ravenous n’en rapportera que 10. Encore trop méconnu aujourd’hui, le film a parfois la réputation d’un projet gâché par ses déboires de production, d’une œuvre culte mais maudite, qui ne va pas au bout de ses ambitions. Certes, il mélange pléthore de genres et brasse quantité d’influences éparses, au point d’apparaître à priori un brin foutraque. Western, survival, horreur, comédie noire, on trouve de tout dans Ravenous. Pourtant, cette hétérogénéité fait toute la richesse de l’œuvre, précisément parce que ces divers éléments s’allient harmonieusement et sont mis au service d’un même propos cohérent.

Attention : le texte qui suit révèle des éléments clés de l’intrigue. Il est fortement conseillé d’avoir vu le film avant d’en continuer la lecture.

L’ouverture, qui montre un drapeau américain flotter au vent suivi d’une scène de repas durant laquelle des hauts gradés dévorent des steaks sanguinolents, pose très clairement le sujet : le récit traitera de l’Amérique et de la façon dont le pays s’est construit. Plus qu’une simple relecture de l’expédition Donner et de l’affaire Alfred Packer, Ravenous aborde le cannibalisme par un biais mythologique. La présence de deux Amérindiens parmi les personnages (George et Martha) permet de rattacher l’anthropophagie à une ancienne légende algonquienne, selon laquelle l’individu qui se repaît de chair humaine se transforme en wendigo. Créature monstrueuse proche du loup-garou[2], ce dernier est habité par une faim insatiable et absorbe la force des victimes qu’il dévore, devenant plus fort à chaque repas. L’emploi de ce mythe se révèle pertinent non seulement dans sa simple évocation de la culture amérindienne, mais aussi dans ce qu’il symbolise.

La figure du wendigo est, dès le départ, associée au christianisme : lorsqu’il explique la légende, George rappelle à ses compagnons que leur religion elle-même comprend un rituel consistant à « manger » leur dieu.[3] Par la suite, la foi de Colqhoun se révélera n’être qu’un simple masque : en réalité, le prétendu prêtre n’en est pas un, il est le véritable colonel Ives. Le vrai wendigo. Exterminant l’entier de la garnison du fort, il tente alors de convaincre Boyd de le rejoindre, lui présentant les choses ainsi : « Ce pays veut s’accroître. Il étend les bras et consomme tout ce qu’il peut. Nous ne faisons que survivre. » Le personnage devient alors l’incarnation d’un concept qu’il nomme littéralement face à Boyd : « Manifest Destiny. »

Durant les années 1840, une idéologie dominante aux Etats-Unis était celle de la « destinée manifeste » : investie d’une mission divine, la nation américaine se devrait de coloniser les territoires de l’Ouest afin d’y répandre civilisation, démocratie et bonne parole. Ou, formulé selon Ravenous, le pays doit se repaître de son prochain. Tandis que le naïf Toffler démontre une foi sincère, Ives use du christianisme comme déguisement (le « rôle » de Colqhoun), pour justifier la violence dont il se rend coupable : lors de l’affrontement final, il se peint un crucifix de sang sur le front. Le cannibalisme sert ainsi à illustrer le sort réservé aux peuples amérindiens durant la conquête de l’Ouest : seuls personnages réellement nobles et sensés, George et Martha seront respectivement la première victime et l’unique survivante du massacre. Dans l’ultime scène, Martha quitte le fort dévasté et s’en va au loin, seule, Boyd et Ives s’étant entretués pour finalement terminer tous deux dans une « mâchoire géante ». Une façon de suggérer que la destinée manifeste ne peut que mener le pays à se dévorer lui-même ? Si Boyd parvient pour de bon à vaincre Ives, l’arrivée finale du général, qui goûte le ragoût mijotant sur le feu sans savoir qu’il déguste de la chair humaine, semble indiquer que l’histoire va fatalement se répéter. Selon Antonia Bird, Ravenous n’est d’ailleurs pas vraiment un film sur le cannibalisme, mais bien plutôt « une allégorie de l’état du monde dans lequel nous vivons ».[4]

Au-delà de son propos mordant, Ravenous se démarque par une atmosphère malaisante particulièrement réussie, grâce à un indéniable sens de la rupture et de l’absurde. L’horreur des situations est ainsi régulièrement contrebalancée par une réplique décalée, une réaction grotesque des personnages ou un événement parfaitement incongru. La mise en scène très naturaliste d’Antonia Bird rend à ce titre d’autant plus marquants les surgissements d’humour noir. L’ironie est d’ailleurs présente aussi bien devant que derrière la caméra, puisqu’Antonia Bird, Guy Pearce et le compositeur Damon Albarn sont tous les trois végétariens.

A ce propos, comment écrire sur Ravenous sans évoquer sa musique, étrange et brillante collaboration du fondateur de Gorillaz et de Michael Nyman, auteur de la BO de La Leçon de piano. Etrange, parce que les deux hommes ont travaillé séparément, Albarn ayant composé une grosse moitié des morceaux et Nyman le reste, sans se concerter à aucun moment. Brillante, parce que l’un comme l’autre s’est inspiré d’anciennes compositions folks, de même que de certains chants traditionnels amérindiens, se les réappropriant pour servir habilement le propos du métrage. L’idée géniale, du côté de Nyman, est d’avoir employé un orchestre entièrement constitué d’amateurs, donnant lieu à des musiques hésitantes et maladroites, qui participent au malaise du récit. Quant à lui, Albarn livre des thèmes répétitifs et entêtants comme il en a le secret, composés de boucles au crescendo imparable, quand il ne reprend pas avec une savoureuse ironie un chant chrétien annonçant le retour du Christ pour le thème de Boyd.

Ravenous est donc un film riche et fascinant à tous les niveaux. Une illustration détonante du cannibalisme, une réflexion caustique sur l’héroïsme et l’Histoire américaine, en bref, une perle injustement méconnue à dévorer sans plus attendre.


[1] Cette fameuse histoire criminelle a déjà eu droit à diverses adaptations cinématographiques, et Alfred Packer lui-même s’est vu transformé en boogeyman à l’occasion de quelques récits horrifiques. On ne peut s’empêcher de mentionner au passage l’hilarant Cannibal! The Musical, relecture chantante du fait divers par Trey Parker, futur créateur de South Park.

[2] Dans le film, lorsque Boyd cède au cannibalisme, le parallèle est d’ailleurs appuyé par un plan sur la lune accompagné de hurlements de loups.

[3] A ce titre, il est intéressant de noter que l’un des rescapés du drame de la cordillère des Andes avait lui-même invoqué l’exemple de la communion pour justifier le cannibalisme de survie auquel il s’était adonné.

[4] Dans le commentaire du DVD, la réalisatrice affirme plus précisément qu’il s’agit d’un film sur Los Angeles.

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