Que sort-il d’intéressant ces jours-ci ? Jean et Alex vous proposent deux idées pour agrandir votre collection cinéphilique. Exploration dilettante et hypnotique d’une certaine façon de vivre éphémère, ou série B de catégorie III hongkongaise pour soirées graisseuses ? Au choix.


L For Leisure, Whitney Horn & Lev Kalman, 2014, USA (Shellac)

Shellac Sud a sorti l’an passé L For Leisure (2014, Whitney Horn & Lev Kalman). Le film a également été rendu disponible en 2016 sur Vimeo par ses deux cinéastes. Inactualité relative de ce choix, mais l’occasion fait le larron : en dvd ou sur le net, il siéra parfaitement à l’arrivée de l’été pour celles et ceux qui auront la chance d’en profiter librement. À moins qu’il ne s’agisse d’une meilleure consolation pour les autres… Démocratisme du cinéma : pour 2.92 CHF la location, 7.79 l’achat à la demande, ou 10 euros la galette avec livret et boni, possibilité d’observer depuis son lap-top ou un écran tv, des jeunes gens d’une richesse, d’une indolence, et d’une beauté, faisant presque plus que friser l’obscénité, face aux paysages islandais, aux champs de lavande du Sud de la France, dans les hauts bois d’Amérique du Nord… Parler d’ « observation » n’est pas fortuit, tant sur un canevas évoquant les situations douces-amères, parfois gentiment embarrassantes, de Barcelona ou Kicking and Screaming, Horn et Kalman portent un regard distancié, tendant vers l’installation arty, mâtiné d’une esthétique de sitcom 90’s. Situé entre les années 92 et 93, le film met en scène différents jeunes diplômés américains, prenant une année sabbatique de par le monde, sans autre lien entre eux que ce même choix, un statut partagé qu’il implique.

Réalisé 21 ans après ses festivités, L For Leisure évoque une époque révolue, qu’il serait déplacé de trop regretter. À l’heure où l’endettement des nouveaux diplômés est un sujet socio-économique central aux États-Unis, il faut un certain cran pour se concentrer sur la grande vie menée il y a deux décennies par certains fortunés. Cette inégalité, le film la traite en creux (de même que les choix divers de destinations esquissent, montés côte à côte, un panorama de nuances de privilège). Il y aurait qui plus est des spécimens encore bien plus riches que ces oisifs-là. Prédominance du temps libre sur le temps du travail, goût de la parole gratuite, de la divagation à voix haute, qui rappelle à chaque instant combien ces jeunes personnes sont coupées, pour un temps du moins, des nécessités matérielles, corps et attitudes façonnés par l’aisance… Il y a dans la beauté même, le charme frivole, mis ici en scène un élément de violence inhérente à la société de classes. Horn et Kalman ne remplissent pas la fonction analgésique consistant à créer au cinéma une fiction sociale où nous appartiendrions tous à une classe moyenne supérieure homogène (ni trop riche, ni trop pauvre, pour heurter). Comme La Collectionneuse rappelant que la classe ostentatoire est le ferment des bouleversements sociaux quand ceux qu’elle exclue en prennent une vive conscience, ce film-court porte un élément politique limite sournois, de même qu’une inquiétude sourde, dans sa légèreté revendiquée. Il y a dans sa distance un sens discret, mais désarmant, du détail qui tue, qui en dit plus long qu’un discours (lire l’autobiographie d’Al Gore en vacances dans un fjord…). On parlerait de satire si le film présentait au premier plan le moindre individu qui fasse contraste avec sa caste. Jamais toutefois le recul critique ne se fait aliénant, juste narquois. Si les cinéastes peuvent être tentés par l’ethnologie, ils ne posent pas aux entomologistes.

Le filmage 16 millimètres de paysages splendides, de nuits de fêtes en plein air, sur des nappes électroniques, crée une sensation hypnotique. Sans y toucher, sans poser, il génère un sentiment d’extase, fait gonfler une mélancolie d’abord souterraine, qui peu à peu engloutit le périple. Alors qu’il est tout dirigé contre l’esprit de sérieux (attitude résolument partagée avec ses routards et terrassiers), le film crée par surprise une expérience qu’il faudrait finalement bien qualifier de religieuse. Une quête, au dilettantisme amusé, du sacré.

DVD, Zone 2
Langue : anglais
Sous-titres : français

Jean Gavril Sluka


The Oily Maniac, Meng-hua Ho, 1976, Hong Kong (88 Films)

Les lecteurs de Film Exposure savent très bien que nous sommes des dégénérés cinéphiliques adeptes d’œuvres méta-existentielles comme The Greasy Strangler. Alors forcément, lorsque 88 Films ont annoncé ressortir en juillet une version Blu-ray restaurée de The Oily Maniac au Royaume-Uni, l’occasion de parler de ce pionnier oublié du cinéma graisseux était trop belle pour être ignorée.

Hybride à la croisée de tous les chemins, ce film de Catégorie III, quoi que sexuellement gentillet si comparé aux extrêmes du genre (désolé messieurs, il faudra se contenter de quelques plans seins nus anodins aujourd’hui), allie poncifs du drame horrifique et mécanismes du film de vengeance. Le protagoniste, Shen Yuan, est un employé de bureau timide travaillant pour un avocat véreux. Atteint de poliomyélite depuis l’enfance, il manque de confiance en soi et par conséquent de chance en amour. Un jour, un ami de son père poignarde accidentellement un homme au cours d’un violent désaccord. Condamné à la peine de mort dans la demi-heure qui suit (qui a dit que le système judiciaire hongkongais était inefficace ?), il révèle à Shen Yuan un tatouage décrivant les étapes d’un rituel magique potentiellement dangereux, que son défunt père lui avait appris.

Nous ne saurons rien de l’origine du rituel, de l’histoire du père, ni des raisons l’ayant conduit à graver sa formule sur le dos d’un ami. Peu importe : Shen Yuan, poussé à bout, finit par s’en servir. Dès lors, il lui suffit de s’immerger entièrement dans un puits ou un baril d’huile moteur pour se transformer en masse huileuse informe dotée d’yeux jaunes incandescents. Profitant de pouvoirs incommensurables – insensibilité aux balles et aux armes blanches, même en cas de décapitation (!), transformation en flaque d’huile capable de se déplacer aussi vite qu’une voiture, et rugissement unique au son MIDI employé en boucle – ce maniaque huileux se met en tête d’éliminer tous les individus nuisibles de son quartier, à commencer par une manipulatrice aguicheuse, une chirurgienne amorale qui opère les femmes pour leur rendre leur virginité et les revendre à prix fort (!!), et son ordure de patron, qui n’hésite pas à s’enrichir sur le dos de malheureux comme lui.

L’expérience de visionnage d’un tel film est ponctuée d’écarquillements oculaires causés par des effets spéciaux et visuels irrésistiblement mauvais, qu’il s’agisse du monstre lui-même, joué par un acteur affublé d’un énorme costume inconfortable, de sa transformation en flaque par fondu progressif déjà dépassé dans le cinéma des années 1920, ou de la musique à la fois prophétique (grincements et assonances repris dans Insidious) et effrontément plagiaire (le thème des Dents de la Mer retentissant à chaque intervention de la créature). Meng-hua Ho, réalisateur habitué aux séries B réjouissantes (The Flying Guillotine, c’est lui), livre avec ce film le premier justicier éco-vengeur au monde. Pas aussi bouleversant que The Greasy Strangler, mais certainement indispensable à la compréhension de la portée philosophique du Toxic Avenger.

Blu-ray région B
Langues : chinois
Sous-titres : anglais

Alex Rallo


 

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