Tout comme l’année passée, l’équipe de Film Exposure souhaitait remplacer les tops de fin d’année décidément trop traditionnels par une sélection de films ayant marqué les rédacteurs.

Afin de favoriser des titres moins exposés ou connaissant une diffusion plus limitée, nous nous sommes davantage concentrés sur une poignée d’œuvres qui n’ont pas (encore?) été nécessairement distribuées en salles, en Suisse ou en France. Un moyen de rappeler aux lecteurs l’importance des festivals ainsi que des autres canaux de diffusion pour assouvir la cinéphilie de chacun, ceux-ci offrant chaque année de belles opportunités pour découvrir des perles, soit en primeur, soit vouées à la confidentialité.

Vous trouverez donc ci-dessous des petits comptes-rendus personnalisés des « autres » films qui, selon l’équipe de Film Exposure, ont permis à l’année 2016 d’être aussi riche. Et vous, quels sont les vôtres?


Les choix d’Alex Rallo :

love & peaceSi l’on savait déjà que le génial réalisateur japonais Sono Sion ne s’arrêtait jamais (et pour cause : il a déjà tourné 5 autres films depuis Love & Peace), il prouve avec cet ovni cinématographique qu’aucune limite ne saurait l’empêcher de trouver la meilleure expression possible aux émotions qu’il souhaite véhiculer. Ici, le timide Ryoichi rêve de célébrité dans le monde de la musique mais doit se contenter d’une existence misérable passée à travailler dans une entreprise qui le remarque à peine. Un jour, il acquiert une tortue domestique qu’il baptise Pikadon. Dès lors, les circonstances l’entraînent dans une suite d’événements surréalistes qui font se réaliser tous ses désirs. Mais son succès pourrait-il aussi être synonyme de cataclysmes à un niveau national ?

Difficile de définir très précisément de quel genre de film il s’agit. Il est très tentant de s’essayer à une classification hybride du genre « kaiju eiga humoristique musical science-fictionnel romantique », mais l’on ne saurait échapper à l’évidence : Love & Peace est un film-monde qui fait traverser tous les états aux spectateurs. Surtout, la vraisemblance est totalement abandonnée au profit d’une exploitation brute des émotions, à travers une approche s’inscrivant dans la continuité d’œuvres aussi intransigeantes dans leur absolutisme que Why Don’t You Play in Hell? et Tokyo Tribe. Et au final, il pourrait même bien s’avérer que cette petite gemme imprévisible de bout en bout s’impose comme le meilleur film de Sono Sion depuis quelques années. Vous ne pensiez tout de même pas qu’on avait choisi le nom de notre site au hasard ?

Disponible en DVD et Blu-ray avec sous-titres anglais depuis le 11 juillet 2016.

greasyComment ne pas revenir, au moins rapidement, sur ce chef-d’œuvre incontestable du 7e art ? On aurait pu en parler lors de notre compte-rendu du NIFFF, mais il aura fallu quelques mois pour digérer l’expérience. L’histoire peut se résumer ainsi : un tueur en série se promenant nu et couvert de graisse sème la terreur dans une petite ville américaine. Dans le même temps, Big Ronnie et son fils quadragénaire, qui vivent ensemble, font la connaissance de Janet, une femme qui pourrait chambouler leur vie…

Ce film n’est pas pour tout le monde. Pour l’apprécier, il convient notamment de se délecter de personnages odieux, stupides et socialement inadaptés. Il faut aussi pouvoir s’amuser des intrigues absurdes, des développements défiant toute logique et d’un humour au croisement entre scatophilie, fétichisme alimentaire gras et aberrations sexuelles. De bien des façons, The Greasy Strangler est un test d’endurance en déviance cinématographique, alignant inlassablement les scènes inimaginables en raison de leur humour pince-sans-rire poussé à l’extrême et basé sur une répétition, parfois ad nauseam, d’une blague spécifique afin de faire lâcher les nerfs du public. Ajoutez à cela un jeu d’acteur exagéré tenant du génie, ainsi qu’une bande son à la fois crispante et déclencheuse de fous rires, et l’on se retrouve avec un film parmi les plus singuliers jamais réalisés. C’est Elijah Wood qu’il faut remercier pour avoir produit la chose.

Disponible en DVD en francophonie à partir du 28 février 2017.


Les choix de Jean Gavril Sluka :

ukr_9mar150186_rgb-0-2000-0-1125-cropLaura (Laura Dern) avocate dans une petite ville du Montana, ne sait que faire d’un client insistant depuis des lustres pour qu’elle relance en appel sa plainte contre l’entreprise à qui il doit une baisse de la vue, suite à un accident de travail.  Cela n’aurait aucune utilité, lui répète-t-elle depuis des mois : il a déjà accepté une modeste indemnisation lui interdisant de faire à nouveau recours. Mais ce client désespéré ne saurait accepter son explication. Laura n’en comprend que trop les raisons: il a simplement besoin de l’entendre de la bouche d’un homme. Elle le mène devant un collègue âgé, récitant mot pour mot ce qu’elle lui avait déjà expliqué. Cette fois, il s’écrase… Avant une prise d’otages à laquelle Laura se trouve impliquée en médiatrice. Gina (Michelle Williams) cherche en compagnie de son époux des matériaux pour leur propriété. Ils découvrent de belles pierres, servant à un mémorial, dans le jardin d’un vieillard appauvri. A force de sourires et de persuasion (pour ne pas parler d’abus de faiblesse), la conversation devrait pousser celui-ci à les leur céder. Sans même s’en rendre compte, le mari présente la volonté de cette acquisition (donc la possible responsabilité d’un méfait) comme étant entièrement celle de sa femme. Comme elle le lui fait remarquer, comparant cette situation au rôle qu’il lui fait jouer devant leur fille : « you always make me the bad guy ». Une fermière isolée (Lily Gladstone), se rend par curiosité à un cours du soir, portant sur le droit en milieu scolaire. L’exposé, à des enseignants obnubilés par l’unique question des sanctions légitimes, est donné par une jeune femme d’une ville « voisine » (Kristen Stewart), faisant quatre heures de trajet auto pour cette tâche modérément enthousiasmante. Les deux prennent l’habitude de manger ensemble après le cours. Elles sont seules. Si une certaine attirance se devine de la part de la fermière, ce semble essentiellement être d’affection dont elles seraient chacune dans le besoin. La spécialiste du droit, cumulant les boulots et seule universitaire de son milieu, vit un peu trop dans sa tête pour qu’un échange réel toutefois n’advienne. Un soir, elle disparaît, laissant son cours en remplacement.

Certain Women, adaptation de trois nouvelles de Maile Meloy, reconduit, et accomplit, l’approche anti-spectaculaire de Kelly Reichardt, atone et prompte à la rétention. Trois récits banals (même une crise armée se voit traitée avec flegme), de désolation quotidienne, sur des existences imprégnées par un sexisme d’autant plus douloureux ici qu’il est parfaitement ordinaire. Un regard automnal, au seuil d’hivers intérieurs, sur la solitude provinciale, le sort contemporain des populations amérindiennes, la misère (sociale ou affective) le long d’un rail au Nord. Nouveau coup de maître pour la cinéaste, comme ça, juste en passant.

Certain Women a été présenté au dernier Zurich Film Festival, sortie française prévue le 22 février 2017.

  • De Palma, Noah Baumbach & Jake Paltrow, États-Unis

maxresdefaultQue les films de Noah Baumbach ressemblent de prime abord si peu à ceux de Brian De Palma a pu contribuer à une amitié où la rivalité professionnelle se trouve mise en sourdine. Un poster de Dressed to Kill dans une chambre d’étudiant de Mistress America faisait clin d’œil au vieux maître, quelque mois avant la sortie du documentaire qu’il consacre, avec Jake Paltrow, à cet aîné. Choix avisé pour un placement : De Palma étant, s’il en est, un cinéaste de nos adolescences. Sur le modèle de la série d’entretiens Truffaut/Hitchcock, un cinéaste de personnages face à un formaliste admiré. Ouverture et fermeture sur Hitch, dont celui-ci demeure le grand continuateur, tandis que l’interview, occultant les deux interrogateurs, se focalise en plan fixe sur le buste parlant du cinéaste, revenant film après film sur sa carrière, son propos étant illustré par pléthore d’images de ceux-ci, parfois jamais vues (la fin initiale de Snake Eyes).

Contrairement à celle des films évoqués, la forme de De Palma n’a rien de novatrice. Quel besoin, quand il s’agit de recueillir la parole mûre et assurée (il évoque avec autant de franchise ce qu’il estime ses réussites que ses ratages), à l’onctueux cynisme, ponctuée de dizaines de « Hooly Moooly ! », d’un génie de la forme admiré par les nerds du monde entier ? Scientifique de formation, enfant dans la famille dysfonctionnelle d’un chirurgien, jeune homme énervé dans le climat politique des années 70, le film donne les ingrédients de départ, pour recenser par la suite l’avancée de la carrière qu’on connaît. Une exploration passionnante, parsemée, entre autres, d’inédits (Home Movies), de mots doux pour Pauline Kael (seule critique influente à l’avoir systématiquement défendu). La lutte du metteur en scène avec l’establishment hollywoodien se rappelle à chaque tournage, les années passant sa colère ne décroît pas (combien de citoyens américains, au sujet de l’invasion du Viêt Nam traitée dans Outrages, parleraient d’une pure et simple agression, assimilable à un viol ?), les genèses surprenantes ne sont pas rares (la porn-star Annette Haven comme inspiration de Body Double). On n’a évidemment qu’une envie cela fini : revoir la filmographie entière ces infos en tête (qui aurait regardé Raising Caïn comme un portrait familial sur cette période de sa vie ?). Un authentique régal pour tous les perv’s formés aux délires virtuoses du gros barbu. Quant aux autres : vous y avez survécu comment exactement, à vos seize ans ?

De Palma est disponible en Blu-ray zone A.


Les choix de Sébastien Gerber :

intotheinferno-werner-herzog-featureEn 1976, Werner Herzog fonçait tête baissée, caméra au poing, en Guadeloupe, pour filmer l’éruption du volcan La Soufrière et l’état d’abandon de la ville de Basse-Terre, évacuée de ses habitants. Une déambulation hallucinée dans les décombres à venir d’un lieu vidé de sa population. Exactement 40 ans plus tard, Netflix commandite au réalisateur allemand un documentaire sur les volcans. Un nouveau venu dans le cinéma de Herzog serait en droit de se demander ce que l’on peut encore bien raconter sur ces géants de lave, les documentaires à leurs propos étant légions. Mais Herzog ne fait jamais rien comme tout le monde. Et s’il s’adjoint les services d’un vulcanologue pour assurer la caution scientifique du projet, ce sera pour mieux faire dévier son film vers d’autres horizons. Comme pour répondre à la curiosité urgente qu’avait déclenché chez le réalisateur l’éruption de la Soufrière en 1976, le film va s’attarder sur le magnétisme que génèrent ces monstres imprévisibles dans différentes cultures. Catalyseurs de systèmes de croyances, d’aveuglement idéologique, de visions d’apocalypse ou plus simplement d’une fascination infinie du danger qu’ils représentent, les volcans de Herzog ont transité de leur nature réelle à une représentation mythologique pour les populations qui vivent à proximité.

Cette crainte d’un danger imprévisible et destructeur s’est mue, au fil du temps, en vénération d’une force créatrice pour ceux qui y accordent du crédit. Que ce soient ces habitants de l’île de Tanna, convaincus qu’un Américain du nom de John Frum traversera le volcan pour leur amener quantités de biens ou les Nord-coréens qui y voient le lieu de naissance de leur dirigeant Kim Jong-il mais aussi la source du courage qui inspira ce dernier lors de son combat contre les troupes japonaises, les volcans aux quatre coins du globe génèrent autant de crainte que d’envoûtement. Et qui d’autre qu’un cinéaste comme Herzog pouvait s’attaquer à un tel film ? Car la connexion avec ses précédents documentaires, mais aussi ses œuvres de fiction les plus célèbres telles que Aguirre ou Fitzcarraldo, se fait naturellement. L’aliénation d’hommes qui en sont venus à projeter tous leurs fantasmes sur ces forces de la nature n’est évidemment pas sans rappeler ce que le réalisateur allemand raconte dans son cinéma depuis 50 ans. À découvrir sur Netflix (et à voir en double programme avec son autre documentaire sorti cette année, aussi sur Netflix, Lo and Behold – Reveries of the Connected World).

Robert Frank est un photographe américain né à Zurich en 1924 et auteur du très célèbre livre intitulé The Americans, peut-être l’ouvrage photographique le plus influent du XXe siècle.

02dontblink-1600x900-c-defaultNous pouvons imaginer que les origines suisses du photographe ont aidé à projeter le film dans nos contrées, tant sa diffusion fut restreinte (quelques festivals ci et là tout au plus). Ce documentaire est un portrait foisonnant, porté par une bande-son en feu (Tom Waits, les Stones, le Velvet Underground, les Kills, Charles Mingus, etc…) d’un des photographes les plus importants du siècle passé, aux côtés de Stephen Shore, Josef Koudelka, Henri Cartier-Bresson ou encore Robert Capa. De son œuvre la plus célèbre – The Americans – à ses films quasi auto-produits, tournés en catimini, tout fut créé avec la même hargne, la même envie de faire quelque chose, de ne jamais rester inactif, d’imprimer de l’image sur la pellicule. Et malgré les blessures infligées par la vie (il a successivement perdu son fils et sa fille), l’artiste garda cette énergie folle qui l’habite, qui le pousse encore à créer, malgré ses 92 ans, qu’il soit à New York ou dans sa petite maison de Mabou (en Nouvelle-Écosse).

Le documentaire est hypnotique ; le montage s’apparente à un morceau de free jazz, jouant des associations d’idées, de mots, de personnes, sautant constamment d’une période à une autre, laissant derrière lui des indices, des visions, qui seront développées plus tard dans le film. Un montage comme un collage d’images, qui défilent parfois de manière quasi-stroboscopiques et où d’autres fois la caméra s’arrête, se pose et ausculte l’environnement avec sérénité. Un peu à l’image de son protagoniste principal, toujours sur le qui-vive, mais qui peut ensuite passer des heures à travailler à même ses négatifs, à y gratter des mots, des phrases, en surimpression. Comme des petits poèmes à jamais inscrits dans la pellicule.

Don’t Blink, c’est le portrait de l’un des derniers géants d’une ère où tout a changé et qui revient sur son histoire sans nostalgie mais avec la conscience que plus rien ne sera plus jamais pareil. Et forcément, ça donne envie de charger un rouleau de pellicule et de sortir avec un appareil à la main.


Le choix de Thibaud Ducret :

maxresdefaultIl est délicat d’écrire sur Los Parecidos, tant il est impératif de déflorer le moins possible son intrigue et le fabuleux concept en son cœur. Nous nous contenterons du pitch suivant : dans une petite bourgade d’un Mexique balayé par une pluie torrentielle, un groupe d’individus trouve refuge dans une gare routière, espérant embarquer à bord d’un bus qui tarde à arriver. Tandis que l’attente se fait de plus en plus longue, des phénomènes étranges commencent à apparaître.

Nous n’entrerons pas plus dans les détails, afin de préserver le mystère sur lequel repose le récit et l’expérience réjouissante qu’il constitue. Los Parecidos est un hommage énamouré aux histoires fantastiques des années 1960, cultivant une patine « à l’ancienne » dans son scénario (huis clos classique où l’étrangeté mène à la paranoïa) comme dans sa fabrication (maquillages en dur, filtres aux couleurs désaturées). Indéniablement passionné, le film d’Isaac Ezban fourmille de références parfaitement digérées, l’influence la plus évidente étant celle de Twilight Zone. Le récit démarre d’ailleurs de la même manière qu’un épisode de la série de Rod Serling, avec un narrateur présentant les personnages et annonçant leur terrible destin. Dans un habile mélange de tons qui alterne humour et tension, Ezban prend le temps de poser ses personnages et met en place avec efficacité son élément fantastique, dévoilé selon une intelligente progression. Absurde, grotesque et, au final, terrifiant, ce dernier se révèle tout simplement brillant dans son concept. Jouissif exercice old school présenté lors de la dernière édition du NIFFFLos Parecidos, est ainsi un hommage réussi et réjouissant.


Les choix de Loïc Valceschini :

heart_attack_still_2Tristement, la diffusion du cinéma thaïlandais en Europe se limite essentiellement aux films d’action (soit aux productions de la Sahamongkol) ou aux œuvres des rares auteurs chouchoutés par la presse (soit aux films d’Apichatpong Weerasethakul). Bien que Heart Attack s’affiche comme un mélange hybride de ces deux profils, il est pour l’instant encore inédit en Suisse ainsi qu’en France. Aussi étrange cela puisse paraître, cette pépite du réalisateur Nawapol Thamrongrattanarit conjugue pourtant bien les caractéristiques du cinéma commercial avec celles des productions indépendantes. Pour son premier film réalisé pour le studio GTH – mastodonte local néanmoins dissout en décembre 2015 –, le Thaïlandais signe, après 36 (2012) et Mary Is Happy, Mary Is Happy (2013), un troisième long-métrage de fiction qui se distingue clairement du reste de la production locale.

Dans ce drame romantique aux accents comiques, un graphiste indépendant surchargé par son travail se résout à aller consulter un médecin lorsque son corps commence à montrer des signes de son épuisement. Le salut apparaît dans une romance inattendue… Heart Attack a la particularité de s’affranchir de la surenchère traditionnelle des productions thaïlandaises qui effraie tant le spectateur occidental et d’offrir un récit doucereusement mélancolique où la mise en scène reste à la hauteur de son histoire : à taille humaine, dénuée de tout élément superflu. Un portrait sincère où la satire ne compromet jamais le caractère profondément humain de son œuvre. Découvert par l’auteur de ces lignes lors de la 18ème édition du Far East Film Festival d’Udine, ce très beau film mériterait toute la visibilité du monde.

  • Demon, Marcin Wrona, Pologne

demon-1Demon pourrait simplement se résumer à l’histoire d’un mariage qui tourne mal et se voir ainsi reléguer à un énième film traitant d’une pareille thématique. C’est pourtant bien plus. Si la réussite de Demon ne tient guère à son scénario, basique – voire utilitaire –, elle réside dans sa manière d’actualiser le mythe du « dybbuk », légende appartenant au folklore juif qui traite d’une possession démoniaque.

Entre hallucinations fantasmatiques et débordements éthyliques, Marcin Wrona dresse un portrait au vitriol de la société polonaise contemporaine avec cette œuvre frénétique dont la folie contamine peu à peu le spectateur. Cette fièvre gangréneuse qui transpire de l’écran est sans cesse mise en valeur par l’esthétique du film, splendide, ainsi que par les performances sidérantes des acteurs – Itay Tiran, qui tient le rôle masculin principal, semble être en transe. Une dégénérescence collective terriblement efficace dont le contexte sociétal exhumé par Wrona – et que celui-ci semble vouloir exorciser – finit de parachever une expérience assommante et proprement terrifiante. Le film est actuellement disponible sur iTunes US.

  • Trivisa, Frank Hui, Jevons Au & Vicky Wong, Hong Kong

trivisa_stillCes dernières années ont vu plusieurs cinéastes hongkongais témoigner d’un engagement politique rappelant celui très présent dans les films des années 1980 et 1990. Avec Trivisa, Frank Hui, Jevons Au et Vicky Wong s’inscrivent dans cette mouvance en filmant le sort de trois malfrats, chacun basé sur des voyous locaux, à l’approche de la Rétrocession. Provenant tous trois de Fresh Wave, un programme compétitif de courts métrages initié par Johnnie To – qui produit ici leur premier long-métrage collectif –, les co-réalisateurs ont chacun tourné le segment relatif à leur protagoniste qui ont été ensuite montés dans un récit entrecroisé.

En mélangeant ainsi les destinées de ces trois brigands, Trivisa ne s’apparente pas à un omnibus et illustre en quelque sorte la fatalité toute symbolique qui les poursuit. Le film, qui a eu sa première mondiale à la dernière Berlinale, étonne par sa volonté d’aller à l’encontre de nos attentes, à tel point qu’il se présente davantage comme un anti-thriller que comme le polar prototypique auquel le cinéma de Hong Kong nous a habitués. Mais les pièces de l’échiquier se mettent en place et révèlent progressivement un récit à la noirceur terrassante, où les fines lueurs d’espoir et les rares moments d’euphorie sont rongés par la menace (in)certaine que représentent la Chine continentale et la Rétrocession imminente. Plus subtil que le brûlot dystopique Ten Years, autre œuvre collective sortie l’année passée à laquelle Jevons Au a par ailleurs également contribué, Trivisa est en quelque sorte la réincarnation du cinéma engagé de Hong Kong par la nouvelle génération. Une triste preuve que la situation politique n’a guère évolué depuis trois décennies et que les mêmes angoisses ressenties par les Hongkongais demeurent. Espérons que le film, disponible à Hong Kong, soit prochainement édité dans nos contrées.


Les choix de Thomas Gerber :

get-doQu’elle soit abordée sur le mode dystopique (Battle Royal), punk-rock (les Crows Zero), horrifique (Lesson of the Evil, As the God Will, Puzzle), du drame (Confessions), de la SF (les Assassination Classroom) ou encore par une métaphore fantastique (Tag), l’ultraviolence juvénile est devenue une figure récurrente du nouveau cinéma japonais, au point d’être aujourd’hui considérée comme un sous-genre. Malgré cette profusion de productions, à notre connaissance aucun film n’avait encore affronté la question de manière aussi frontale, brutale et gratuite que Destruction Babies de Mariko Tetsuya.

De manière très laconique, Destruction Babies expose son sujet : Taira est un adolescent qui vit dans une petite ville portuaire du Japon et dort sous une tente dans un chantier naval. On ne saura pas grand-chose de plus du personnage, si ce n’est qu’il a un frère et que leurs parents les ont apparemment abandonnés. Taira passe ses journées à déambuler dans les rues, à provoquer les passants, allant jusqu’à les empoigner pour les cogner. Il appelle les coups, développe un plaisir pervers à les encaisser. L’histoire est celle de l’escalade de cette brutalité contagieuse, toujours plus démesurée et absurde. La simplicité avec laquelle Mariko Tetsuya se contente de filmer la violence de son personnage incontrôlable fait de Destruction Babies un objet fascinant. Absence de parents démissionnaires, dynamique causée par les réseaux sociaux, poids d’une tradition culturelle devenue insensée pour la jeunesse ? Le réalisateur se garde bien de formuler une explication, à peine esquisse-t-il quelques pistes. Seuls les coups, tous plus secs les uns que les autres, s’expriment. Au risque de lasser ou d’écœurer – de nombreux spectateurs ont préféré quitter la salle au dernier Festival del film Locarno – ce déferlement de violence ininterrompu hurle un malaise, un échec de l’ordre social voire carrément une faillite civilisationnelle, l’espace public supposément pacifique se voyant transformé en théâtre d’un nihilisme absolu. Un furieux cri venant des tripes, magnifiquement ponctué par la hargne retenue des riffs de Shutoku Mukai.

Grindadráp : nom donné à la tradition culturelle de la chasse aux cétacés dans les Iles Féroé.

559784889Pour son deuxième documentaire, l’Écossais Mike Day s’intéresse aux traditions de ces îles perdues entre les Shetland et l’Islande. Désireux de ne pas trop dépendre des importations et attachés à leurs coutumes, les Féringiens chassent oiseaux marins et baleines depuis plus de cinq siècles. Problème : le globicéphale noir se situe au sommet de la chaîne alimentaire, il stocke donc de nombreux polluants et métaux lourds dans son organisme, notamment du mercure, hautement toxique pour l’homme. C’est pour cette raison que les médecins de l’île demandent depuis 2008 à ce que les baleines-pilotes soient considérées impropres à la consommation et conseillent de limiter cette dernière à un repas par mois. Mais le Nordique a la tête dure et quand bien même des études démontrent les effets d’un taux de mercure trop élevé dans le sang (ralentissement de la croissance, troubles du langage, troubles nerveux, augmentation des cas de Parkinson, etc.), la plupart des habitants n’entendent pas mettre un terme à leur régime traditionnel. Et si les Féringiens n’écoutent pas les médecins, ce n’est pas une bande d’activistes de Sea Shepherd aux cheveux sales qui les fera changer d’avis, même s’ils sont accompagnés de Pamela Anderson.

Filmer une culture, c’est d’abord filmer une terre. Mike Day l’a parfaitement compris, en témoigne l’ouverture de The Islands and the Whales qui force l’admiration : une lente et majesteuse approche aérienne des îles, imposantes. Soucieux de livrer un film honnête, le réalisateur a travaillé pendant quatre ans sur son documentaire. Le résultat est exemplaire. En plus de soigner son sujet par un vrai sens de l’image et une photographie somptueuse, l’Écossais prend son temps pour nous faire approcher ces îles, son peuple et ses traditions. C’est seulement une fois que le spectateur aura été imprégné de la donnée insulaire et donc de la problématique de l’autarcie forcée que le gindadráp sera montré, dans toute sa violence. Avant ça, il sera question de la chasse aux oiseaux (magnifique séquence de chasse nocturne, en rappel dans la falaise). Procédant ainsi, Mike Day nous force à considérer la complexité d’une situation sans jamais marteler de discours. Surtout, il prend la mesure du poids de la tradition, profondément ancrée dans le quotidien des habitants. En résulte un documentaire on ne peut plus respectueux de ses sujets (animaux comme Féringiens) et de ses spectateurs. Présenté au dernier Festival du Film de Zurich, The Islands and the Whales a ensuite remporté le grand prix du festival DOC NYC.


Les choix de LP Hugo :

One Night Only, Matt Wu, Chine

093450-68416977_1000x1000Premier film de l’acteur taïwanais Matt Wu (vu entre autres dans Le Règne des Assassins de Su Chao Bin et John Woo), One Night Only retrace la nuit mouvementée et fatidique d’un joueur compulsif (Aaron Kwok) au bout du rouleau et traqué par ses créanciers, et d’une prostituée (Yang Zishan) qui s’est présentée à sa porte bien qu’il ne l’ait pas appelée. Elle, de peur de s’attirer les foudres de son proxénète, refuse de le quitter. Lui, ayant remarqué dans son sac à main un rouleau de billets, décide d’en tirer parti. Commence alors une virée nocturne dans les rues de Bangkok, suite de coups de chance, de défis, de mésaventures, de longues conversations et de révélations, le tout dressant le portrait nuancé d’un homme tourmenté, à la fois brisé et sauvé par la tragédie qui a fait basculer sa vie (nous n’en disons pas plus). Ponctué de scènes proches du théâtre classique où les deux personnages se racontent leur vie, le film est traversé de scènes d’action inattendues (un combat de boxe thaïe bascule au dernier moment) ou presque fantastiques (une course-poursuite à l’aveugle dans les rues de la ville) qui nourrissent le thème général du destin plutôt que de constituer des interludes gratuits. Et même dans ses passages mélodramatiques aux ficelles plus grosses, l’excellence des deux comédiens transporte One Night Only et contribue à en faire une énergique méditation sur le destin.

Cock and Bull, Cao Baoping, Chine

maxresdefault-copieAprès trois films oscillant entre le tragique et le doux-amer (The Equation of Love and Death, Einstein and Einstein et The Dead End), le scénariste-réalisateur Cao Baoping revient à ses premières amours, la comédie noire rurale. On suit dans Cock and Bull un garagiste (le toujours excellent Ye Liu) qui se bat sur deux fronts : il refuse de vendre son terrain à l’état pour permettre une grande opération minière car il est inenvisageable pour lui de déplacer la tombe de ses ancêtres, et il doit prouver son innocence dans l’affaire du meurtre d’un villageois avec lequel il s’était battu quelques semaines auparavant. Inspiré du même fait divers que People Mountain People Sea (2011) de Cai Shangjun, Cock and Bull est divisé en cinq segments examinant chacun le meurtre central et ses conséquences du point d’un personnage différent, et basculant graduellement dans un déléctable chaos rural où la frénésie maladroite d’une galerie de losers succombant à la paranoïa, la vénalité ou la lâcheté (un simplet lancé dans une chasse au dahu, un délinquant flambard mais qui fuit devant la vie, un tueur inepte et pathologiquement maladroit…) est en contraste permanent avec la majesté austère et indifférente des paysages de la province du Yunnan.

 

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