passengers-posterL’attente engendrée par le projet qui allait donner vie à Passengers a été jonchée de hauts et de bas. Si l’on pouvait craindre le nom du scénariste, responsable de scripts parmi les moins excitants de ces dernières années (l’horrible The Darkest Hour, le décevant Prometheus, l’inutile Docteur Strange), sa présence dans la fameuse liste noire des meilleurs histoires pas encore produites à Hollywood et l’arrivée du talentueux réalisateur norvégien Morten Tyldum (l’efficace Headhunters, le touchant Imitation Game) derrière les manettes pouvait rassurer, sinon même engendrer une curiosité prononcée. Les premières images, quoi que mettant beaucoup en avant l’action, laissaient même entrevoir une réussite formelle réjouissante. Verdict ?


Passengers commence comme on s’y attendait : l’exposition, classique et épurée, fait lentement glisser le spectateur dans une position similaire à celle du protagoniste dont on découvre progressivement la situation : suite à un accident cosmique, Jim Preston, un mécanicien, sort de stase 89 ans trop tôt sur un vaisseau spatial se dirigeant vers une colonie humaine et comptant plus de 5 000 autres passagers en hibernation. Isolé, esseulé, il fait tout son possible pour rectifier la situation, en vain…

Le film s’appuie sur des bases qui rappellent de nombreuses aventures spatiales déjà racontées. Qu’il s’agisse des capsules d’hibernation ou de l’isolation interstellaire menant un personnage au seuil de la folie, il suffit de parcourir rapidement la liste des œuvres récemment sorties pour en retrouver plusieurs exemples. Ainsi ancré dans un paysage et un décor forts familiers, le script semble s’installer dans une routine pas désagréable mais sans surprise. Son intérêt, loin de ce que semble vendre la bande-annonce pleine d’action, tient surtout du développement des personnages proposé à la suite d’un pivot narratif essentiel intervenant au premier tiers : le réveil volontaire d’une seconde personne par Preston.

La question semble d’ailleurs avoir préoccupé un certain nombre de critiques sur la toile, qui se sont offusqués de la présence d’une certaine ambiguïté morale dans le traitement des actes du protagoniste. Comme si, pardonnez-nous de l’avoir oublié, absolument tous les films faits aujourd’hui devaient impérativement présenter une position morale clairement définie, ne remettant jamais en question l’utopie sociétale dans laquelle certains s’imaginent vivre. Passengers, malgré ses défauts (et il y en a), appartient à une catégorie de films de plus en plus rare : ceux qui osent bousculer le confort intellectuel des spectateurs dans un contexte narratif globalement utopiste. Les 5 000 personnes voyageant sur l’Avalon font partie d’un futur splendide, rempli de colonies spatiales, de vaisseaux majestueux et d’une Terre prospère. Pourtant, aucun d’eux n’a évolué par-delà les limitations émotionnelles qui définissent l’être humain. De quoi les gens s’offusquent-ils donc ? Qu’un protagoniste agisse enfin de manière convaincante à Hollywood ?

Passée la révélation apparemment insupportable pour certains que l’homme est une créature gouvernée par ses émotions, Passengers évolue en une histoire d’amour finalement très balisée, puis en récit de survie spatiale elle aussi conventionnelle. Cela est d’autant plus dommage que le point de départ dramatique de l’intrigue renferme un véritable dilemme qui aurait pu être développé de manière plus prononcée si l’équipe avait fait preuve d’encore plus d’audace. La fin douce-amère, qui rentre assez confortablement dans les rangs des blockbusters américains, aurait pu être évitée en étendant le choix moral imposé au personnage masculin vers la protagoniste en conclusion, la forçant à prendre une décision similaire. Cela aurait non seulement augmenté le poids émotionnel de l’histoire, mais aussi permis au scénariste de réellement oser la mise en valeur d’un déchirement à la fois physique et métaphysique. On se contente toutefois d’un traitement dramatique relativement bien maîtrisé et surtout honnête, chose désormais moins courante qu’elle n’y paraît au cinéma.

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Ce manque d’audace tient sans doute de l’identité du scénariste : Jon Spaihts signe ici son meilleur script (depuis longtemps finalisé, ironiquement), par ailleurs parsemé de faiblesses d’écritures typiques des blockbusters de science-fiction. À cet égard, la suffisance dont fait preuve la corporation Homestead, qui ne prévoit aucun mécanisme de secours en cas de problème, est confondante, sinon carrément comique. D’autres incohérences ou coïncidences sont trop grosses pour être ignorées : un membre crucial de l’équipage est accidentellement réveillé en fin de métrage, une annonce vocale indique à un vaisseau supposé vide de tout être conscient qu’une étoile peut être observée de près, et surtout les problèmes de gravité affectant l’appareil, qui donnent lieu à deux scènes impressionnantes, n’ont tout simplement pas lieu d’être, les hélices rotatives du vaisseau devant logiquement continuer de tourner et de créer un effet gravitationnel en raison de leur force d’inertie, même si une coupure d’alimentation affecte les autres systèmes.

Ces faiblesses illustrent assez bien les limites de cette relecture spatiale de La Belle au Bois Dormant, qui se révèle être une histoire inégalement écrite, mais néanmoins basée sur une idée captivante et superbement portée à l’écran par un réalisateur au sommet de ses capacités. Morten Tyldum, aidé par la photographie impressionnante de Rodrigo Pietro et le production design immersif de Guy Dyas, nous offre ainsi une mise en scène d’une élégance époustouflante, tout en tenant un rythme infaillible sur toute la durée et en s’assurant que la structure narrative d’ensemble réponde d’un schéma classique qui fonctionne à tous les coups. Le film est par ailleurs relevé par la fabuleuse musique de Thomas Newman, qui navigue entre atmosphère éthérée compatible avec l’environnement sidéral et montées anxiogènes propulsant les scènes concernées vers des sommets de suspense.

Tyldum saupoudre également son conte universel de parallèles cinématographiques plurivoques augmentant la portée substantielle de l’histoire. Le bar, par exemple, tenu par un androïde habilement interprété par Michael Sheen, fonctionne évidemment de la même manière que le bar fantomatique de The Shining. Certes, la même gravité psychologique ne s’y retrouve pas (et il serait bien mal avisé de comparer le lisse Chris Pratt au démentiel Jack Nicholson), mais le lieu joue un rôle similaire dans les deux cas pour le protagoniste, qui y confronte ses propres démons à plusieurs reprises. La scène autorisant un répit d’observation cosmique aux personnages rappelle inévitablement une iconographie développée par Danny Boyle dans Sunshine, invoquant ainsi visuellement une donnée introspective qui menace constamment d’exploser pendant tout le deuxième tiers. De même, l’inconnue ontologique que représente la raison du réveil des personnages est un mécanisme déjà utilisé en science-fiction pour traiter métaphoriquement de questions directement appréhendables au niveau philosophique. Ainsi, Jim Preston se retrouve dans une situation similaire à celle des prisonniers de Cube, du protagoniste d’Eden Log, de John Murdoch dans Dark City, et même de l’équipage au début d’Alien. La question sous-tendant l’histoire ne concernera donc pas réellement l’explication du dysfonctionnement (elle n’est pas révélée au spectateur dans les premières minutes du film par hasard), mais la raison thétique qui motive l’existence des personnages et enracine leur place (hautement transitionnelle) dans l’univers.

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On évoquait plus haut une relecture de La Belle au Bois Dormant (en particulier la version de Disney). Celle-ci prend forme à travers une réutilisation de sa structure narrative et de ses étapes-clés, mais aussi via une inversion de leurs valeurs. Ainsi, la Belle s’est endormie d’elle-même dans l’espoir de pouvoir écrire sur la plus grande aventure de migration humaine jamais canonisée, et le Prince Charmant la réveille désormais pour répondre à une nécessité physique plutôt qu’à un appel campbellien. Les fées bienveillantes (le barman Arthur, le personnage de Gus) et le dragon (le vaisseau lui-même) constituent toujours des éléments incontournables de l’intrigue, mais la finalité existentielle des personnages ne leur est révélée qu’au terme de leurs mésaventures : Jim Preston, le mécanicien aux capacités obsolètes qui voulait à nouveau se sentir utile dans un monde en construction, et Aurora Lane, l’écrivain qui a grandi en lisant sa propre vie et souhaitait écrire l’histoire, devaient se retrouver sur l’Avalon (lieu transitoire entre les mondes dans la mythologie arthurienne) pour vivre une éternité significative ensemble.

Nul doute que certains n’apprécieront guère qu’un conteur omniscient s’autorise encore aujourd’hui à décider pour ses personnages ce dont ils ont besoin, au lieu d’en faire les navigateurs incontestés de leur destinée, oubliant que l’agence narrative est une qualité d’autant plus puissante lorsqu’elle est acquise et non innée. Tant pis pour eux s’ils passent à côté du thème central au film : les véritables passagers ne sont pas les voyageurs interstellaires, ce sont les protagonistes qui assistent passivement au déroulement de leur vie jusqu’à ce qu’ils acceptent d’embrasser leur sort pour en tirer le meilleur parti. Si Passengers n’est pas aussi irréprochable que le précédent film de son réalisateur, il s’impose comme une romance spatiale efficiente aux plus-values techniques impeccables. Alors en cette fin d’année, entre une 7e suite dérivative aux positions idéologiques évidentes d’un récit classique efficace et un script original aux propositions ambiguës donnant lieu à un récit classique efficace, notre choix est vite fait.

PASSENGERS
Réalisé par Morten Tyldum
Avec Chris Pratt, Jennifer Lawrence, Michael Sheen
Sorti le 28 décembre 2016

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