poster« Mon intention première était avant tout de m’appuyer sur l’œuvre de Steve Ditko, publiée dans les premières histoires de Docteur Strange ; des dessins inventifs, psychédéliques et inédits. Après avoir décidé que le travail de Ditko constituerait notre matrice créative, je me suis donné pour objectif de faire en sorte que nos scènes soient innovantes, qu’elles proposent du jamais vu. »

Tels sont les propos du réalisateur Scott Derrickson, embauché par les studios Marvel pour mettre en boîte leur nouvel épisode super-héroïque, se concentrant cette fois sur un arrogant neurochirurgien qui perd l’usage de ses mains suite à un accident et, face à l’impuissance de la médecine occidentale, se tourne vers l’Orient pour trouver sa rédemption. Il rencontrera alors l’Ancien, qui lui ouvrira les portes d’un multivers invisible et dangereux, et se dressera finalement contre Kaecilius, ancien élève de la sorcellerie représentant désormais une menace pour la Terre entière.


Entreprise ambitieuse que d’adapter au cinéma les aventures pour le moins singulières du personnage de comics Docteur Strange, apparu en 1963 dans les pages du magazine Strange Tales aux États-Unis. Créé sous l’impulsion du dessinateur Steve Ditko (également co-concepteur de Spider-Man), le « maître des arts mystiques » débute son histoire comme nombre de séries occultes et horrifiques publiées par Marvel Comics dans les années 1950 : sous des airs d’orientalisme de pacotille, mélangeant les concepts et les lieux sans souci de vraisemblance, Stan Lee, qui remplit assidûment les cases de dialogues que Ditko lui lègue vides, peine d’abord à donner un véritable souffle à ses histoires. Il faudra plusieurs mois, et le retrait de plus en plus marqué de Lee dans la création des intrigues, pour que Docteur Strange prenne véritablement son envol. Dans son livre Strange and Stranger: The World of Steve Ditko, Blake Bell donne un parfait exemple de l’incompréhension de Stan Lee face aux concepts déployés par Ditko : confronté à l’introduction de l’amulette enchantée du héros (plus tard baptisée l’œil d’Agamotto), Stan Lee décide de la qualifier « d’œil omniscient », un vocabulaire hérité de la culture judéo-chrétienne qui contraste avec la véritable référence convoquée par le dessinateur, à savoir l’œil du Bouddha.

Débarrassé des confusions philosophiques introduites par le dialoguiste, Ditko se lance dans une épopée transdimensionnelle époustouflante de mars 1965 à juillet 1966 (Strange Tales 130-146) durant laquelle le magicien affronte son adversaire de toujours, le Baron Mordo, qui tente de rallier à ses desseins la puissante entité Dormammu. S’en suivent de nombreux affrontements, l’invasion du Sanctum Sanctorum (le repaire de Strange) par Mordo et ses disciples, Kaecilius inclus, l’enlèvement de Clea – amante en devenir du Docteur – vers une autre dimension, et surtout la représentation d’une bataille opposant l’incarnation du mal à celle du temps, dans un épisode réunissant Dormammu et l’abstraction Eternity ; une vision eschatologique propulsant le comic vers des contrées théologiques que seuls de rares scénaristes parmi les successeurs de Ditko parviendront à retrouver. Mike Benton évoque le travail du dessinateur en ces termes :

« Les épisodes de Docteur Strange des années 1960 bâtirent une cosmologie cohérente capable de stimuler tout théosophe qui se respecte. Les étudiants d’université, qui découvraient tout juste les expériences psychédéliques et le mysticisme oriental, lisaient les histoires du Docteur avec la foi fervente d’un nouveau converti à la conscience de Krishna. »
– Mike Benton in Superhero comics of the Golden Age: The Illustrated History

L'une des dimensions véritablement « autre » imaginée par Steve Ditko (Strange Tales 138)
L’une des dimensions véritablement « autre » imaginée par Steve Ditko (Strange Tales 138)

Ainsi, Ditko crée une cartographie de l’imagination, la peuplant d’abstractions incarnées, telles que Nightmare, et introduisant une meilleure compréhension des concepts métaphysiques en provenance d’Asie. Ses dessins, qui semblent réellement sortir d’un autre monde et taquinent parfois les limites du cubisme, repoussent les frontières des possibles dans l’art de la bande dessinée américaine. Si Jack Kirby faisait descendre de superbes dieux héroïques de leur panthéon pour les offrir à la vue de nous autres simples mortels, Steve Ditko permettait à ses lecteurs de pénétrer des réalités qu’il n’avait jamais été possible d’envisager jusqu’alors. Selon Bradford Wright :

« Steve Ditko réalisa parmi ses travaux les plus surréalistes dans les pages de Docteur Strange, lui conférant une qualité désorientante, voire hallucinogène. […] Le comic prédit remarquablement bien la fascination de la contre-culture pour le psychédélisme, qui avait soif de découvrir une alternative exigeante aux super-héros conventionnels. »
– Bradford Wright in Comic Book Nation

Docteur Strange, sous le crayon de Ditko, s’imposa ainsi comme un comic à part, existant en marge de l’industrie mais jamais vraiment au cœur même de celle-ci. John Wells précise à cet égard dans Comic Book Chronicles – The 1960s, que « d’un point de vue strictement commercial, Strange n’avait aucune chance de devenir un gros succès à l’image de Spider-Man et des Quatre Fantastiques ». C’est d’ailleurs son statut marginal (les histoires étaient publiées en deuxième partie de la revue Strange Tales, et le personnage a très rarement bénéficié de couvertures lui étant dédiées) qui permit à l’auteur de laisser libre cours à son imagination. Ce n’est pas un hasard si le départ de Ditko annonce la disparition momentanée du personnage, les scénaristes subséquents (Roy Thomas, Archie Goodwin, Gardner Fox) ne sachant absolument pas quoi en faire.

Cinquante ans et quelques films immensément lucratifs plus tard, Marvel s’attaque alors, sans surprise, à son personnage le plus épineux en termes d’adaptation, ne serait-ce qu’aux niveaux visuels et substantiels. Que penser donc des déclarations de Scott Derrickson sur ses intentions artistiques ? Parle-t-il d’imiter le style et la portée théologique inimitables de Ditko, ou s’intéresse-t-il plutôt aux tous premiers épisodes pendant lesquels l’artiste cherchait encore le bon équilibre pour son personnage (autrement moins iconiques) ?

docteur-strange-1

Attention : le texte qui suit révèle des éléments clés de l’intrigue. Il est fortement conseillé d’avoir vu le film avant d’en continuer la lecture.

La scène d’introduction du film espère nous convaincre de la présence d’une ambition visuelle prometteuse, regroupant clichés de la représentation d’un monastère asiatique et prouesses d’images de synthèse censées estomaquer l’audience. On déchante cependant bien vite : l’antagoniste, un meurtrier sans pitié, n’est autre que Kaecilius, un modique sbire de Mordo dans les comics, ici promu au rang de puissant sorcier se rebellant contre l’ordre imposé par son mentor, l’Ancien. Que le mystère de ses motivations soit gardé secret jusqu’en milieu de métrage ne serait pas un problème si le réalisateur était alors parvenu à concevoir une mise en bouche convaincante. Malheureusement, la caméra portée qui envahit la plupart de ses plans (qu’il s’agisse de dialogues ou de combats) donne au métrage une forme d’agitation mal placée, et empêche surtout d’octroyer toute portée ou puissance aux affrontements qui se révèlent très peu lisibles, en plus de souffrir de quelques plans numériques à la finition discutable.

L’intrigue qui s’en suit, s’intéressant à notre protagoniste, fonctionne relativement bien si tant est que l’on s’accorde à pardonner le manque total de prise de risque dans la structure d’un récit mécanique, auquel l’on a déjà assisté à de nombreuses reprises depuis Iron Man. L’ennui poli dû à la succession académique et banale, sinon laborieuse, des étapes de l’origin story est ici et là interrompu par quelques soubresauts d’inventivité graphique tentant de se détacher de la photographie tristement télévisuelle affectant la franchise depuis le premier Avengers. Rencontrant sa future professeure pour la première fois, le sceptique Strange est envoyé dans le plan astral afin de témoigner de son ignorance. Projeté à travers les dimensions, il endure des expériences visant précisément le « psychédélique » : les tunnels de lumière avec point de fuite étiré (évidemment repris de 2001 : L’Odyssée de l’Espace, mais également du téléfilm Dr. Strange sorti en 1978), les chutes en apesanteur, et les hallucinations étranges (la scène des mains se multipliant, inspirée du comic mais que Ken Russell n’aurait pas renié dans Au-delà du réel). Ce premier voyage transdimensionnel, bien que court et hautement dérivatif, laisse entrevoir une lueur d’espoir quant à l’audace visuelle du film, qui promet d’explorer des territoires rarement arpentés dans le cinéma mainstream.

Hélas c’est ici, à l’intersection du furtif et du déjà vu, que s’arrête la capacité créatrice de Marvel Studios, qui se contente ensuite de combats rapprochés devant énormément à Matrix d’abord, et à Inception ensuite (voir les changements de gravité dans le Sanctum new-yorkais). Au diable la proposition du dessinateur Frank Brunner, ayant officié sur la série dans les années 1970, selon laquelle « Strange doit passer moins de temps à combattre des monstres et plus de temps à étendre l’horizon des possibles ». Les combats en question, constamment inintelligibles en raison du non-style préfabriqué de Derrickson (shaky cam, ajouts d’images de synthèse à tout bout de champ, refus de laisser s’exprimer les véritables artistes martiaux comme Scott Adkins), sont saupoudrés d’un humour visuel typiquement marvellien (en particulier grâce à la cape de lévitation du Docteur, autonome) et de chamboulements architecturaux à la M.C. Escher qui reprennent des idées vues notamment dans le film Labyrinthe de Jim Henson (qui comprenait d’ailleurs lui aussi une mer de mains inquiétantes). Les pouvoirs magiques dépeints laissent quant à eux fort dubitatifs, étant invoqués au bon gré des scénaristes alors que nombre de sorts pourraient mettre rapidement un terme à la plupart des nœuds narratifs imposés. On se demandera par exemple pourquoi Kaecilius est en mesure de briser le sort d’inversion temporelle entourant le poignet de Strange avec une simple rafale d’énergie, alors que son maître, qui désintègre plusieurs fois le protagoniste, en est incapable.

Vient enfin la Dimension Noire, domaine du terrible Dormammu, qui fut l’occasion pour Steve Ditko d’imaginer un monde par-delà les conceptions normalisées de l’inconnu. Il suffit de se replonger quelques instants dans les planches de son épopée originelle pour retrouver le caractère ineffable de ses créations. On remarquera à ce titre que les divers passages de Strange dans le médium de l’animation ne lui ont jamais permis de profiter d’une représentation saisissante de la Dimension Noire ou d’autres mondes étranges. Quelle affreuse déception que de voir alors les techniciens d’ILM se contenter ici aussi d’une représentation complètement diluée d’un monde qui aurait dû s’inscrire durablement dans l’esprit. Au lieu de ça, le spectateur devra s’accommoder d’un espace sidéral au noir infini, parsemé d’astres inégalement et timidement colorés. Rien qui n’aurait, à peu de choses près, pu être montré dans Les Gardiens de la Galaxie, et surtout rien qui saurait s’imposer comme un pari risqué en termes cinématographiques. Ou peut-être fallait-il se réjouir du fait que l’on nous épargne la vision insipide de Greg Pak et Paul Pelletier ?

Docteur Strange reste donc bien loin des expérimentations visuelles dignes de ce nom, présentes dans des œuvres aussi variées que le démentiel Paprika, les contes obscurs de Jan Svankmajer, les extravagances des premiers essais de Tarsem Singh ou les hypnotiques montages caractérisant le cinéma de Ron Fricke. Fallait-il toutefois s’attendre à autre chose avec Scott Derrickson derrière la caméra ? Auteur de films d’horreur rapidement oubliés et cinéaste se cachant derrière le remake du Jour où la Terre s’arrêta, le réalisateur n’a jamais vraiment développé d’identité visuelle propre et se révèle surtout capable d’emballer des produits cinématographiques à l’apparence professionnelle en surface. L’Américain n’est cependant pas dénué de spécificités, son obsession apparente pour la foi chrétienne transparaissant à travers ses films. Qu’il s’agisse des exorcismes, de l’exploration des lieux communs de l’horreur religieuse, ou d’une utilisation du modèle christique comme toile de fond science-fictionnelle (dans le remake du film de Robert Wise), Derrickson était jusque-là dévoué à pérenniser les symboles de sa foi à l’écran.

Son remake, sorti en 2008, avait déjà confirmé deux choses : d’une part, son inaptitude à réaliser des œuvres cinématographiques percutantes (la platitude de sa mise en scène l’empêchant invariablement de transcender l’illustration), et d’autre part un penchant pour l’appropriation de sujets d’actualité (substituant alors l’écologisme universel au cadre restreint de la guerre froide). Mais quelles libertés lui seraient accordées sur un projet aussi contrôlé que cette énième production Marvel ?

Si l’iconographie chrétienne est absente – mysticisme oriental oblige –, certains de ses concepts ont a priori subsisté assez loin dans le processus de fabrication du film. On se souvient de cette réplique de l’Ancien dans la bande-annonce : « J’ai passé tant d’années à scruter le temps pour enfin vous trouver », certes retirée du montage final, mais dont l’implication idéologique de « l’élu » persiste de manière évidente. Poncif éculé entre tous, il s’agit tout de même d’un point de départ acceptable quant au développement thématique entourant le personnage. L’approche avait d’ailleurs déjà été empruntée par J. M. DeMatteis et Dan Green dans la mini-série Doctor Strange: Into Shamballa, qui représente probablement l’apogée de la rencontre des préceptes orientaux et occidentaux inhérents à la franchise (origines du personnage réinterprétées sous le prisme des 12 actes du Bouddha, tentation de Maya, 40 jours de supplices christiques, lecture des Vedas hindouistes). L’exigence théologique de l’arc en question est toutefois entièrement passée sous silence, ce dernier réduit à une rapide référence au détour d’une blague, et son identité graphique éthérée et surréaliste totalement ignorée. On s’en étonne d’autant plus que Derrickson avait déclaré s’en être directement inspiré :

Mon amour pour Docteur Strange vient avant tout de l’imagerie visuelle fantastique de la série, en particulier chez Ditko ou dans Into Shamballa et The Oath. Beaucoup des images dont je m’inspire viennent de ces trois sources.
– Scott Derrickson dans un entretien accordé au site www.nerdist.com

Strange affronte l'entité lovecraftienne Shuma-Gorath
Strange affronte l’entité lovecraftienne Shuma-Gorath (Marvel Premiere 10)

Que le syncrétisme de DeMatteis se révèle trop avancé pour les objectifs commerciaux de Marvel, soit, mais la riche histoire du personnage offre d’autres possibilités qui auraient aisément permis de transformer l’essai en aventure à la thématique beaucoup plus étendue. Quid de l’époque Engelhart-Brunner, au début des années 1970, durant laquelle Strange est sauvé in extremis des tréfonds de la banalité super-héroïque (le héros avait été affublé d’un masque et d’une identité secrète, Stephen Sanders) par le biais d’un arc à l’incroyable immensité théologique ? Celle-ci s’étendait de la lutte face à l’entité primordiale Shuma-Gorath à l’affrontement de la personnification cosmique de la mort, en passant par la remontée du temps jusqu’à l’origine de la création aux mains du sorcier Sise-neg supplantant Dieu lui-même ! D’une portée jamais égalée depuis, et seul capable de tenir tête aux innovations formelles de Ditko, cet arc bénéficie d’une mise en page se payant le luxe d’être plus cinématographique que le film, en cela que sa narration exploite de manière bien plus sophistiquée les possibilités offertes par le médium en termes de dynamisme et d’engagement du public. Loin du prosaïsme choisi par Marvel Studios (certes amusant mais finalement assez peu stimulant), Engelhart et Brunner brouillent les pistes de lecture en plongeant le lecteur dans un tourbillon d’images et d’idées l’obligeant à suivre activement l’aventure notionnelle illustrée. Les entités lovecraftiennes invoquées par ces comics auraient par ailleurs pu parfaitement seoir à un réalisateur habitué aux films d’horreur comme Derrickson, qui aurait alors ouvert les portes du fantasmagorique et pu faire appel à des abstractions horrifiques rarement abordées au cinéma, notamment par des cinéastes comme John Carpenter ou Lucio Fulci. Bref, le réalisateur pouvait choisir de s’inspirer d’histoires parmi les plus brillamment conçues dans les comics mainstream mais a préféré s’en tenir à la récupération d’une idée satellite de piètre importance (le livre de Cagliostro et son sort temporel), aux clins d’œil vides de sens et aux recréations de scènes manquant terriblement d’imagination en comparaison (comme celle de l’entraînement avec Mordo, qui rappelle l’horrible film d’animation de 2007, ou celle de l’opération dans The Oath de Brian K. Vaughan et Marcos Martin).

La saga d’Engelhart amène notamment le héros à éliminer l’égo de son maître en détruisant sa forme corporelle, ce qui constitue une conception de la mort autrement plus audacieuse et en lien avec le mysticisme de la série que celle proposée par le film. L’idée de mort est ainsi au centre du raisonnement de Kaecilius, interprété par un Mads Mikelsen toujours impeccable. Selon lui, la mort, due au déroulement inéluctable de temps, constitue une insulte à la vie, ce qui se doit donc d’être corrigé en invitant Dormammu à envahir notre réalité pour que tous les êtres vivants accèdent à une forme d’immortalité cosmique à travers leur intégration à un tout indifférencié. Lorsque confronté au paradoxe de ses actes, qui donnent la mort à ceux qui se dressent sur son chemin, Kaecilius se réclame incompréhensiblement d’une forme de nihilisme cosmique dénigrant la mort comme un détail de l’existence absolue, comme une goutte insignifiante dans l’océan du vivant. Non seulement le protagoniste, dépeint comme étant farouchement attaché à son serment d’Hippocrate (sa très courte crise d’identité suite à un meurtre par légitime défense, couplée à son insistance « Ce n’est pas Maître Strange, ni Monsieur Strange, c’est Docteur Strange ! »), aurait dû être irrémédiablement conquis par la promesse de Kaecilius, qui lui propose d’éradiquer la mort, mais cette philosophie incohérente est aussi comprise par Strange comme étant « New Age », ce qui ne pourrait pas être plus éloigné de la vérité… Peu pressé par la question de l’au-delà, le mouvement New Age répond surtout des lois de la réincarnation et de l’équilibre cosmique, alors que Kaecilius prône une forme d’éveil artificiel de l’espèce entière au travers de sa transformation vers un plan d’existence qui lui est opposé.

Au contraire, si Derrickson avait réellement voulu y aller « full Ditko » comme il l’avait déclaré, il se serait lui-même inscrit dans la mouvance New Age, qui tire ses inspirations d’un mélange entre philosophies d’horizons variés, les bandes dessinées de Ditko ayant eu un impact avéré sur la culture hippie américaine de l’époque (en dépit du farouche conservatisme – et même objectivisme – de l’auteur lui-même). En rejetant cyniquement cette notion, Derrickson et ses co-scénaristes se rapprochent bien plus des inanités inintéressantes habitant les runs de Brian Michael Bendis et Matt Fraction sur le personnage, qui n’ont pas su quoi en faire et l’ont arraché à ses origines en le dépossédant partiellement de ses pouvoirs, de sa morale et surtout de sa portée théologique.

Une autre facette de cette portée, omniprésente dans les comics, est survolée de manière assez superficielle. Alex Nikolavitch identifie pertinemment, dans son ouvrage Mythe & Super-héros, les éléments dus aux deux auteurs originaux du personnage :

« L’apport de Stan Lee, ici, est bien l’idée de rédemption, partant d’un personnage parfaitement antipathique que le malheur transformera en être dévoué à son prochain. »

Mais il précise également que l’apport de Ditko en termes thématiques va bien plus loin :

« Cet empilement d’univers et de dimensions farfelues est cohérent, et rend d’autant plus cohérent le voyage de Stephen Strange sur la route du pouvoir et de la connaissance. […] La culmination de ce voyage est la rencontre avec Éternité, la représentation globale et l’incarnation de l’univers. En termes symboliques, c’est une communion avec le Grand Tout. Strange a achevé son voyage ou presque. Il a acquis la conscience de ce qu’il est et de sa place dans l’ordre des choses. […] La suite de la série monte en crescendo avec […] la confrontation entre Dormammu et Éternité. […] [Strange] est quasiment exclu de ce grand final qui se joue sans lui, entre deux puissances incommensurables. C’est l’issue de l’initiation de Strange : il est renvoyé à sa propre humanité, à la façon de Gilgamesh. »

Force est de constater que l’aspect rédempteur du personnage (un lieu commun universel) est bien entendu respecté, mais que le voyage initiatique de Strange vers un éveil cosmique, objectif narratif bien moins courant – si tant est qu’il fasse partie des plans du studio sur le long terme –, en est encore à ses balbutiements. Les sensations d’émerveillement spirituel et d’impuissance totale se dissipent en effet bien vite une fois la rencontre avec l’Ancien passée : le héros pénètre et parcourt même la Dimension Noire sans se poser la moindre question, alors que la boucle temporelle créée donnait au scénario tout le loisir d’introduire des problématiques sortant vraiment de l’ordinaire.

Michael Giacchino, compositeur parmi les plus doués travaillant aujourd’hui à Hollywood, livre un score à l’image du film : d’une banalité affligeante dans l’ensemble, quoi que parcouru de sursauts prometteurs. Alternant entre accompagnements quelconques qui auraient pu convenir à n’importe quel blockbuster contemporain et thèmes largement plus recherchés, le musicien s’empêche de dépasser le stade du pastiche agréable et s’en tient à une restructuration des sonorités utilisées dans le téléfilm Dr. Strange et la version musicale de La Guerre des Mondes de Jeff Wayne (leitmotivs centrés sur les distorsions de guitare et clavecins, mesures d’instruments à vent espacées type western, etc.).

docteur-strange-3

Ce Docteur Strange servi par Scott Derrickson et les études de marché de Kevin Feige n’est pas une atrocité cinématographique irregardable. Il s’agit seulement d’un blockbuster similaire à tant d’autres, basé sur la même structure narrative que la plupart des films de Marvel Studios, alors qu’il présentait la chance d’en faire tellement plus… Profitant d’acteurs de qualité qui prennent manifestement beaucoup de plaisir à interpréter leurs personnages et le communiquent bien (Cumberbatch en tête), d’un production design irréprochable et d’un sens efficace des sensations aussi fortes qu’éphémères, le film jouit d’un dénouement relativement ludique et plutôt malin dans l’idée. Ce dernier ne parvient cependant pas à faire oublier l’écrasant problème rongeant le long-métrage : un manque alarmant de savoir-faire dans la mise en scène et d’hardiesse créative. « Oui mais, rétorqueront certains, le film met en place les éléments à venir pour ses suites, qui nous en offriront bien plus ! » Sauf qu’un film n’est pas une bande dessinée de quelques pages : il n’est pas produit, diffusé ou reçu de la même façon, et la promesse d’émerveillements à venir ne doit jamais remplacer l’opportunité d’explorer lesdites merveilles. Le reclassement du Docteur des bas-fonds commerciaux d’un médium au format imprimé – assurant une belle marge de manœuvre aux auteurs talentueux – vers les projecteurs hollywoodiens s’accompagne inévitablement des impossibilités liées aux restrictions de la banalisation. Illustration parfaite du passage de la contre-culture qui ose tout à la culture dominante qui ose beaucoup moins, et nouvelle preuve, s’il en était encore besoin, que le modèle commercial de Marvel est incompatible avec les velléités artistiques d’apparence du studio. On préfère retourner à nos pages de comics.


DOCTEUR STRANGE
Réalisé par Scott Derrickson
Avec Benedict Cumberbatch, Madds Mikkelsen, Tilda Swinton, Rachel McAdams
Sorti le 26 octobre 2016

*Sources :
Bell, Blake. Strange and Stranger: The World of Steve Ditko. Fantagraphics (2008).
Benton, Mike. Superhero Comics of the Golden Age: The Illustrated History. Dallas: Taylor Pub (1992).
Nikolavitch, Alex. Mythe & Super-héros. Les moutons électriques (2011).
Wells, John. American Comic Book Chronicles: The 1960’s – 1960-1964. Raleigh: TwoMorrows Publishing (2013).
Wright, Bradford. Comic Book Nation: The Transformation of Youth Culture in America. Baltimore: The John Hopkins University Press (2001).

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