Une semaine après la fin du festival, il était grand temps de vous livrer nos impressions. Moins caniculaire que la précédente, cette seizième édition du NIFFF a été, de l’avis de tous, un excellent cru. Rarement le niveau moyen s’est révélé aussi élevé parmi les longs-métrages sélectionnés (102 cette année) et ce toutes sections confondues. Présents en nombre, nous avons ainsi décidé de vous livrer nos coups de cœur, à la fois de la compétition internationale et des autres sections. En espérant que votre route croisera bientôt celle des titres évoqués ci-dessous.


Les choix d’Alex Rallo :

  • Parents, Christian Tafdrup, Danemark, 2016 (Compétition internationale)

Film Exposure_ParentsKjeld et Vibeke sont un couple dont la vie semble perdre son entrain lorsque leur fils unique quitte le nid familial. Pour raviver la flamme qui brûlait en eux lorsqu’ils étaient jeunes, Kjeld propose à sa femme de déménager dans le studio qu’ils occupaient durant leurs années étudiantes. Il le recrée à l’identique : les mêmes meubles, les mêmes objets, les mêmes posters, les mêmes rituels. Un beau matin, alors qu’ils ont retrouvé leur énergie et désirs d’antan depuis quelques jours, ils se réveillent rajeunis de plusieurs décennies, et sont inéluctablement confrontés à une nouvelle vie, ainsi qu’à leur fils désorienté…

Christian Tafdrup, jeune acteur danois à la carrière bien installée, réalise ici son premier long-métrage et parvient à sublimer son sujet et son décor pour proposer une réflexion touchante sur l’âge, le rapport parents/enfants, l’attrait et les dangers du jeunisme, ou encore l’importance incontournable de la structure familiale hiérarchisée. Ça commence entre film d’auteur indé et film français de conversation dans la cuisine mais, n’étant pas français, le cinéaste parvient à tirer son œuvre vers le haut sans hésiter à s’accorder quelques touches de surréalisme narratif et esthétique. Bien plus qu’un arrière-plan, le décor domestique devient ici un environnement qui évolue avec ses occupants, s’inscrivant de manière organique dans le récit pour en décupler la portée symbolique. Porté par deux couples d’acteurs époustouflants et une mise en scène à la fois discrète et efficace, le film de Tafdrup nous entraîne dans les méandres des désirs humains, de la nostalgie à l’ivresse, en passant par l’inceste et le besoin déchirant de normalité. C’est l’expression de ce que l’on voit chez nos parents ou de ce que l’on vit avec nos enfants. Où s’arrêtent les obligations et où commencent l’assouvissement des désirs ? Une belle réussite qui ne saurait laisser personne indifférent.

  • Baahubali : The Beginning, S.S. Rajamouli, Inde, 2015 (Films of the third kind)

Inde, en des temps immémoriaux. Une femme de sang royal fuyant des assassins se sacrifie afin de sauver un nourrisson. L’orphelin, adopté par des villageois qui vivent aux pieds d’une chute d’eau titanesque, est inexorablement attiré par l’appel de l’aventure et passe sa vie à tenter d’escalader la montagne. Devenu adulte à la force colossale, il parvient enfin à réaliser son rêve, guidé par la vision d’une femme à la beauté divine. Au sommet de la cascade, il découvre un royaume à l’agonie, dirigé d’une main de fer par un dictateur ayant usurpé sa place. Baahubali embrassera-t-il son destin pour devenir un héros messianique s’élevant contre la tyrannie ?

Film Exposure_BaahubaliLe réalisateur S. S. Rajamouli, qui nous avait déjà offert le démentiel film de vengeance pour une mouche à merde Eega (montré au NIFFF 2013), revient avec un film qui pousse l’épopée jusque dans ses derniers retranchements, s’il ne les transcende pas complètement. Adoptant un premier degré dénué du moindre cynisme, il construit un récit mythologique à la gloire des guerriers ancestraux en suivant un schéma narratif héroïque et imparable. Rempli de scènes paroxystiques et de plans iconiques à faire pâlir toutes les productions occidentales sorties ces quelques dernières années, le film de Rajamouli transforme l’ascension d’une montagne en expérience exaltante. Il fait du combat contre l’envahisseur africain (tous les Noirs étant bien entendu joués par … des Indiens grimés !) le salut de son peuple appartenant à la diaspora télégoue. Il s’agit d’un cinéma extrême, sans retenues de ton ni questionnements culturels, car dans Baahubali, rien n’est remis en question : tout est réaffirmé, et notamment la puissance, la grandeur, la fierté d’un peuple qui refuse que ses terres soient conquises, ou encore l’honneur d’un prince qui refuse que sa mère soit souillée par l’étranger. C’est un cinéma qui n’existe plus ni en Amérique ni en Europe ; un cinéma épique pensé pour glorifier l’héritage de son peuple. Pour mettre en scène son récit primordial, le cinéaste ne recule devant rien et, au-delà de l’incroyable chanson-titre faisant office de séduction, multiplie les plans ultra-composés se gravant à jamais dans la mémoire. De l’immensité de la nature écrasante et finalement conquise, à la mythologisation du protagoniste, en passant par de multiples idées de bataille inventives (on pense à un vivifiant lancer de cadavres), le film propose une expérience enivrante qui n’a aucune concurrence sur le marché occidental. Dire qu’on attend la suite avec impatience serait un bel euphémisme.


Les choix de Thomas Gerber :

  • Swiss Army Man, Daniel Scheinert & Dan Kwan, USA, 2016 (Compétition internationale)

Hank (Paul Dano) est perdu sur une île déserte. Désespéré, il est sur le point de mettre fin à ses jours lorsqu’il aperçoit un cadavre échoué sur la plage (Daniel Radcliffe). Plus qu’un simple macchabée, celui-ci semble encore animé, en tout cas juste assez pour avoir d’impressionnantes flatulences capables de le propulser dans les airs et des érections à faire pâlir bon nombre de vivants. Hank va alors nouer une amitié avec ce corps en phase de décomposition, l’embarquant dans un voyage surréaliste pour tenter de rentrer au bercail.

swiss-army-manDès leur diffusion sur la toile, les bandes-annonces de Swiss Army Man avaient fait leur petit effet en vendant un film complètement barré. Amusé, on se demandait surtout quelle histoire et quelles émotions il était possible de dégager d’un tel univers régressif, craignant un peu que les gags scatophiles ne s’essoufflent à force de répétition. Et justement, la plus grande force du film est de parvenir à insuffler une réelle émotion en développant une touchante poésie sur la base de son sujet loufoque. Bien plus que de simples ressorts comiques, les prouts deviennent peu à peu des vecteurs de sens et d’affects. Du « n’importe quoi » condamné par plusieurs médias après la première du film à Sundance, naît en réalité une réjouissante représentation du corps humain, absolument désacralisé, véritable véhicule d’un déchirant récit d’apprentissage, aussi bien physique qu’affectif. La « réflexion » proposée par le duo de réalisateurs – qui signent ici leur premier long – est d’autant plus efficace qu’elle se développe toujours en filigrane. Ainsi, si un part de l’audience continuera de rire devant le dernier pet lâché par Hank, c’est qu’elle n’a tout simplement pas compris que le geste du personnage, rongé par la timidité, marque la naissance d’une affirmation de soi. Si la structure du film trahit quelque peu les origines de clippeurs des Daniels, elle est également l’occasion d’une succession de séquences enivrantes, emmenées par un montage et une bande-son diablement efficaces. Un voyage inattendu et étonnamment émouvant pour une inédite proposition de cinéma justement saluée par trois prix lors de la cérémonie de clôture du NIFFF (Prix de la critique internationale, du public et Meilleur production design).

  • Ucho (L’oreille), Karel Kachyňa, Tchécoslovaquie, 1970 (Carte blanche à une personnalité suisse)

the-earParfait pour voir des nouveautés inédites sous nos latitudes, un festival de film est aussi l’occasion, via ses rétrospectives et sections parallèles, de combler certaines lacunes, voire de découvrir des perles méconnues ou oubliées. Sur ce point, le NIFFF ne nous a jamais déçus en nous gratifiant chaque années de rétrospectives bien garnies et originales. Quand nous avons appris que la personnalité suisse qui bénéficierait d’une carte blanche de trois films était Darius Rochebin, nous nous attendions à une sélection convenue, pour ne pas dire « tarte à la crème ». Pourtant, à côté d’Orange mécanique et du Bal des vampires, le présentateur de la RTS nous a surpris en optant pour L’oreille de Karel Kachyňa, un film tchèque de 1970, tourné en secret et longtemps censuré par le régime communiste. Au final, la projection s’est avérée être un des temps forts du festival.

Huis clos anxiogène, L’oreille nous plonge dans l’appartement d’un couple dont le mari occupe une place dans un cabinet ministériel. Alors que l’homme vient d’apprendre, au cours d’une soirée de gala, que le ministre pour lequel il travaillait allait être lâché par le parti, le couple s’enfonce dans une nuit de paranoïa, redoutant d’être surveillé et purgé à leur tour.
Il ne faut que quelques minutes à Kachyňa pour installer durablement une ambiance oppressante. Dans un splendide noir et blanc, le réalisateur parvient à transmettre un climat terrifiant de surveillance omniprésente dans les nuits de l’Europe de l’Est. Rapidement, les doutes gagnent le couple, qui se délite au fil de la débâcle de l’organe étatique. Préfigurant Conversation secrète de Coppola, L’oreille est au moins tout aussi méritant, ne serait-ce que pour son final d’une intelligence politique rare. Loin de livrer au public ce qu’il pourrait attendre, le dénouement, qui a la forme d’une vraie chute, s’avère proprement estomaquant de par sa lucidité sur les rouages d’un système totalitaire. Notons d’ailleurs que lors de la présentation du film, Darius Rochebin a parfaitement su articuler les enjeux de ce twist sans pour autant en gâcher la surprise.


Les choix de Jean Gavril Sluka :

  • Trash Fire, Richard Bates Jr., USA, 2016 (Compétition internationale)

Film Exposure_Trash FireTrash Fire n’est pas un très bon film. Ce ne serait même pas le meilleur de la compétition. S’il fait illusion durant un premiers tiers d’altercations acerbes dans un couple en pleine crise d’amour vache (où ce qu’on présume comme l’influence de l’humour cruel d’Alex Ross Perry ne fonctionne pas aussi brillamment sans la sensibilité qu’elle sous-tend chez celui-ci), il se vautre dès l’arrivée dans une cabane white trash où rien ne manque, de la monstruosité physique au fanatisme religieux. On se lasse rapidement de son ping-pong bileux en envois/renvois face-caméra. Deux semaines après, quelque chose pourtant conserve notre attention. En inconditionnel d’Entourage on y allait surtout pour Adrian Grenier qui, s’il n’a rien à se reprocher lui-même dans son incarnation d’un traumatisé épileptique masquant sa vulnérabilité sous le cynisme, paraît quelque peu emprunté avec le registre ambiant dans lequel on le somme d’évoluer. La vraie surprise s’appelle Angela Trimbur, qu’on connaîtrait au mieux pour quelques seconds rôles comiques, sa présence, mais on ne l’y avait pas autant remarqué, dans The Future, des vidéos virales où elle fait la démonstration dans des lieux publics de ses talents de danseuse. Précision du phrasé, franchise et éloquence du regard, humour sec en dissonance dans son détachement narquois avec ce qui apparaît comme une douceur profonde. Un type très particulier de fille drôle que, comme la Carlen Altman de The Color Wheel, on n’attend que de revoir, soit dans le registre du drame, soit dans celui de la comédie… mieux encore dans une œuvre laissant libre-cours au talent qu’elles ont à les tresser ensemble.

  • Creepy, Kiyoshi Kurosawa, Japon, 2016 (New cinema from Asia)

Film Exposure_CreepySuite à une bavure lors de l’interrogatoire d’un détenu résultant en une prise d’otage qu’il n’aura pas su gérer, le criminologue Takakura (Hidetoshi Nishijima) renonce à la fonction policière pour enseigner. Lui et son épouse Yasuko (Yûko Takeuchi) ont changé de quartiers et peinent à s’y reconstituer un réseau social. Yasuko n’exerçant pas de métier, elle est particulièrement guettée par l’ennui. Sous couvert d’anonymat, ses anciens employeurs proposent à Takakura de reprendre un brin de service pour éclaircir une affaire de disparitions dans la région. De son côté, Yasuko fait la connaissance d’un de leurs voisins qui la frappe, sans qu’elle puisse vraiment se l’expliquer, comme particulièrement bizarre, creepy. Creepy délaisse les histoires horrifiques de fantômes qui ont fait la réputation de Kurosawa, de même que le sens du mélodrame auquel il aura parfois lâché la bride, pour offrir une enquête policière sèche, brutale, singulièrement dérangeante. Prenant son temps avant de révéler son jeu, Kurosawa dresse une chronique inquiétante de la société japonaise, de son anomie, d’un conditionnement à l’apathie, une faillite communautaire se cristallisant en une figure de psychopathe inoubliable jouant du conditionnement à l’obéissance aveugle… un être pitoyable, médiocre, autant qu’il s’avère dangereux. Kurosawa prolonge, par celui-ci et sa drôle de famille, sa vision d’une cellule familiale en état d’implosion, où l’idéologie de la filiation recouvre perversité et brutalité. Il n’y a peut-être pas de fantômes dans Creepy (quoique) mais des liens de télépathie, des scènes de dépersonnalisation, à faire frémir en poussant dans les derniers retranchements de l’abjection des mécanismes de petite mort à l’œuvre dans la vie ordinaire. Ainsi le style ne s’impose pas, fait preuve de modestie, d’une patine presque quelconque, pour que l’horreur s’inscrive dans la quotidienneté. On aura beau jeu d’opposer à ce quelconque volontaire (ce n’est vraiment pas un film d’épate festivalière) le caractère invraisemblable de certaines de ses péripéties (tiquer par exemple sur l’absence de téléphones portables à disposition au Japon). Kurosawa a compris, lui, que l’ordinaire n’est pas le vraisemblable. « Nos amis les vraisemblants », s’amusait Hitchcock dans une boutade fameuse. Le ciel lourd d’une menace grisâtre à l’arrière d’un van trimballant une glaçante famille recomposée rappelle d’ailleurs ses plus belles transparences. Elles ne sont pas très vraisemblables.


Les choix de Thibaud Ducret :

  • Detour, Christopher Smith, UK, 2016 (Compétition internationale)

Film Exposure_DetourCinéaste hétéroclite et amateur de jeu narratif, Christopher Smith sait créer la surprise à chaque nouveau film. Qu’il s’agisse du slasher (Creep), du survival (Severance) ou du film d’aventures (Black Death), le Britannique passe avec aisance d’un genre à l’autre, renouvelant les schémas connus grâce à des concepts malins exploités avec brio. Si ses récits ont investi des univers très différents, il est toujours question de personnages faisant de mauvais choix et devant en assumer les conséquences. Sorte de prolongement logique du génial Triangle, Detour use lui aussi d’un procédé narratif complexe afin d’illustrer cette thématique. Le genre est ce coup-ci celui du film noir et l’histoire celle de Harper, un jeune homme qui s’associe avec un malfrat et une strip-teaseuse pour assassiner son beau-père, selon lui responsable du coma de sa mère. Au moment de mettre le plan à exécution, Harper se retrouve à devoir choisir entre deux voies possibles. A moins que le choix ne soit déjà fait…

Usant habilement du split-screen et du montage alterné, Christopher Smith exploite le potentiel trompeur de ces procédés pour manipuler son spectateur et tordre sa narration à l’extrême. Néanmoins, si le concept employé se révèle au final terriblement roublard, il se trouve être en parfaite adéquation avec la notion de choix au centre du récit. Empruntant aussi bien au Duel de Steven Spielberg qu’au U-Turn d’Oliver Stone, doté d’une superbe photographie et utilisant à merveille le grand angle, Detour propose une virée dans l’Ouest américain hypnotique et fascinante de bout en bout. Six ans après y avoir été récompensé pour Black Death, Christopher Smith a offert au NIFFF un nouvel exercice de style maîtrisé et réjouissant.

  • Desierto, Jonás Cuarón, Mexique, 2016 (Film of the third kind)

Pour son premier long-métrage, Jonás Cuarón marche dans les traces de son père Alfonso et livre une sorte de « Gravity dans le désert mexicain ». La chaleur écrasante et la poussière terrestre remplacent le froid et l’obscurité de l’espace, mais les thématiques se rejoignent : dans son errance spatiale, Sandra Bullock retrouvait une raison de vivre après la perte de sa fille ; ici, Gael Garcia Bernal traverse cette désolation étouffante pour rejoindre son fils. Membre d’un groupe de clandestins tentant de passer la frontière des Etats-Unis, il est pris en chasse par un cowboy sanguinaire et son impitoyable molosse. Un point de départ habile, non seulement dans sa portéFilm Exposure_Desiertoe actuelle, mais surtout dans sa simplicité. A l’instar de Gravity, l’intrigue se fait limpide et sans fioriture afin d’évoquer de manière bien plus subtile et efficace le propos existentiel inhérent à tout bon survival.

Desierto est ainsi l’exact inverse de The Revenant, récente occurrence du genre qui surlignait son discours par une forme pompeuse cassant toute immersion. Au contraire, minimaliste et sec, le film de Jonás Cuarón va à l’essentiel, fait vivre de véritables instants de tension et illustre avec peu de choses la beauté terrifiante de la nature (quelques plans larges suffisent) ou l’absurdité de l’existence (cette interminable « ronde » finale). Encore maladroit sur quelques points formels (la spatialisation n’est pas toujours très claire), Desierto augure néanmoins d’un cinéaste aussi intéressant que son héritage pouvait le laisser espérer.


Les choix de Sébastien Gerber :

  • Under the Shadow, Babak Anvari, Iran, Jordanie, Qatar, UK, 2016 (Compétition internationale)

Film Exposure_Under the ShadowTéhéran, années 80, en plein cœur de la guerre Iran-Irak, une mère et sa fille se retrouvent isolées dans leur petit immeuble, en proie à une créature qui semble vouloir les posséder. Babak Anvari, le réalisateur qui signe ici son premier long-métrage, revendique une influence notable de deux films de Roman Polanski : Rosemary’s Baby et Le Locataire. Si l’héritage n’est pas des moindre et qu’il y a encore du chemin à faire avant de prétendre boxer dans la même catégorie, le film du jeune Iranien n’est pas en reste dans son exploration d’une cellule familiale qui explose lentement sous la pression de l’inéluctable. Cette entité qui va s’accaparer des petites choses, les dérobant à l’insu de la mère, persuadée que sa jeune fille lui fait de mauvaises blagues. Mais la peur-panique progressive qui va s’installer sera le déclencheur de répercussions autrement plus dramatiques pour la mère et sa fille, isolées dans cet immeuble. Under the Shadow appartient à cette catégorie de films qui emploient l’élément fantastique dans un élan symbolique. Trop en dévoiler serait raconter le film, mais si la volonté de double-sens de l’histoire est somme toute assez (trop ?) évidente, son réalisateur s’y emploie avec une certaine retenue. Ce qui lui permet alors de se concentrer sur l’aspect purement horrifique de son récit et de mettre en scène sa créature, pour quelques séquences inquiétantes.

Lire entre les lignes de ce film ne demande pas un effort démesuré, mais le travail de Anvari est courageux et salutaire car il offre un point d’entrée au débat. Un débat qui porterait sur les répercussions de la Révolution Culturelle iranienne, et ce jusque dans la cellule familiale. Si Under the Shadow souffre de quelques scories, on restera impressionné par le travail de mise en scène précis et jamais démonstratif (bon ok, il y a quelques jump scare de trop) et par cette envie d’en dire beaucoup en optant pour la retenue. Il témoigne aussi de la bonne santé d’un cinéma de genre ambitieux et à même de commenter les grands évènements de l’Histoire sans s’éparpiller. Et même sans tout cela, Under the Shadow reste un film d’horreur teinté de drame (ou l’inverse) qui fait son job et sait faire peur quand et comme il le faut.

  • Honor Thy Father, Erik Matti, Philippines, 2015 (New cinema from Asia)

Chaque année, lors du Vendredi saint, des catholiques philippins rejouent les dernières heures de Jésus-Christ, cloués sur une croix ou en se flagellant, dans un acte de dévotion extrême à l’Église nationale. L’acte de foi est total et la souffrance bien réelle. Le christianisme dans ce pays du sud-est asiatique occupe plus de 80% de la population – un record dans cette région du monde – et imprime sa marque sur tous les aspects de la vie quotidienne depuis des décennies. Honor thy Father, le dernier film de Erik Matti (Gagamboy, Tiktik ou On The Job), ne prend pas de gants pour parler des implications de cette présence chrétienne massive dans son pays. La famille d’Edgar (fantastique John Lloyd Cruz) se retrouve du jour au lendemain sans le sou et criblée de dettes suite à une opération financière désastreuse (en réalité une arnaque connue sous le nom de schéma de Ponzi) et cherche tant bien que mal de l’aide dans son entourage, dont leur église locale, qu’ils ont toujours généreusement soutenue. Le prédicateur-star de la communauté refuse et les ennuis ne font qu’aller de mal en pis pour Edgar et les siens.

Film Exposure_Honor Thy FatherLe film se joue en deux temps. Dans sa première moitié, Erik Matti dépeint l’hypocrisie et le culte de l’argent de l’église catholique philippine. Les célébrations pleines de frasques et de démonstrations de foi hystériques, où les ouailles chantent à tue-tête et s’exclament en glossolalie en sont la vitrine. Mais cette ferveur religieuse est vite contrariée par l’importance donnée au dieu-argent. L’amour du prochain proféré par le Christ disparaît au profit du passage à tabac et des menaces armées. Dans un deuxième temps, Erik Matti fait dériver son drame familial vers un cinéma plus ancré dans le genre, quitte à perdre un peu en complexité. Il n’en reste pas moins que ce choix redonne du souffle au récit et permet au réalisateur de s’attarder sur la figure du père (terrestre ou spirituel, absent ou présent) qui est au centre du film. Ce père qui doit alors assumer sa dualité et prendre le problème à bras-le-corps. Erik Matti ne laisse aucun répit ni à ses personnages, ni à ses spectateurs jusque dans sa conclusion radicale qui laisse un goût amer en bouche, longtemps encore après la séance.

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