La production épique d’Andreï Kravchuk aura fait parler d’elle. Développée six ans durant dans un certain anonymat en dehors des frontières russes, le film se révèle au monde à travers une hallucinante bande-annonce de trois minutes qui apparait sans crier gare sur la toile fin 2015, plus d’un an avant sa sortie en Russie. S’en suivent d’autres clips promotionnels sporadiques, puis la vente des droits à l’international. La plupart des pays attendront sans doute des années avant de proposer une discrète édition vidéo. Qu’à cela ne tienne : nos voisins allemands ont déjà bénéficié d’une sortie DVD/Blu-ray, et le NIFFF diffuse le film en exclusivité lors de sa 17e édition ! Mais alors, que vaut-il ?


Le film s’intéresse aux premières années notables du prince Vladimir, dans la Russie kiévienne du Xe siècle. Alors divisé en trois régions, le royaume menace d’imploser lorsque Yaropolk, aîné de la fratrie royale, tue son frère Oleg. Anticipant les problèmes à venir, Vladimir s’exile temporairement en Scandinavie et enrôle une armée de Vikings pour défier son frère et prendre le contrôle de ses terres. Sur la route de l’unification de l’empire russe, il croisera cette étrange croyance nommée christianisme, dont l’influence ne cesse de grandir.

D’immenses moyens ont été déployés pour mener ce projet titanesque à terme : des villes médiévales entières ont été construites (l’une d’elle étant devenue un parc d’attraction), des reconstitutions de bateaux, d’armes et de costumes mises à profit, des effets visuels à la pointe de la technologie déployés, et ainsi de suite. Cette adaptation de la Chronique des temps passés, plus ancien document traitant de l’histoire kiévienne, a été confiée à Andreï Kravchuk. Cinéaste chevronné ayant longtemps officié à la télévision, il a ensuite réalisé plusieurs films, dont deux sont accessibles en Europe de l’Ouest : The Italian et Admiral. Le premier, un drame sociétal qui s’intéresse au sort d’enfants orphelins dans le nord abandonné du pays, impressionne par sa maîtrise des émotions et sa capacité à éviter tout mélodrame. Le second, en fait un remontage d’une mini-série télévisée à très gros budget, s’impose comme un film de guerre frénétique, à la portée monumentale, et surtout rempli de plans tous plus renversants les uns que les autres ; un incroyable exercice de recherche de perfection plastique, parfois au détriment de la cohérence narrative.

Sans surprise pour qui aurait vu ces films, Viking en réunit les qualités et les défauts. Ses personnages, nombreux, se caractérisent par des relations traitées de manière intelligente, tandis que le récit est ponctué de multiples séquences d’action à la beauté visuelle sans égale en Russie. Les cadrages sont souvent amples, aérés. La caméra est stable, bien qu’elle n’hésite pas à glisser d’un point de vue à l’autre pour augmenter l’ampleur des scènes de foule. Les combats, fréquents mais pas spécialement longs, sont lisibles et agréables à suivre, quoi que Kravchuk ne retrouve jamais l’élan guerrier incroyablement patriotique qui traversait Admiral de part en part (notamment cette formidable scène de charge de la garde blanche, à court de munition, face aux bolcheviques).

Formellement, Viking est donc un véritable plaisir pour les yeux. Cependant, son rythme fragmenté donne lieu à une narration elliptique qui finit par épuiser, comme cela pouvait déjà être le cas, dans une moindre mesure, avec le précédent long métrage du réalisateur. Souhaitant couvrir une période bien trop étalée, les scénaristes sont obligés d’accoler de multiples épisodes de la vie du prince pour tenter de créer une fresque cohérente.

Le film s’ouvre sur une citation de Mao Zedong : « L’Histoire est un symptôme de notre maladie. » Puis, deux heures plus tard, il se conclut avec une autre, cette fois tirée de l’Épître aux Romains : « Car c’est en espérance que nous sommes sauvés. Or, l’espérance qu’on voit n’est plus espérance : ce qu’on voit, peut-on l’espérer encore ? » Il apparaît ainsi évident que le film est obsédé par l’Histoire et son interprétation, sa manipulation. Si l’Histoire est un symptôme de nos maux et que l’espérance nait de l’invisible, alors ne vaudrait-il pas mieux admirer le voile opaque de la légende plutôt qu’explorer les précipices de la vérité ?

On ne débattra pas de l’intérêt ou de la légitimité de l’historiographie au cinéma : le procédé est vieux comme l’écriture, utilisé partout sur Terre, et ses raisons sont multiples. Mieux vaut donc s’intéresser à ses conséquences ici. Le long métrage de Kravchuk opère moult changements dans le déroulement des événements tels qu’ils nous ont été rapportés par les historiens. Les déviations les plus évidentes ont trait à la foi des personnages et du peuple russe. Le film, qui trace le chemin de Vladimir d’une sorte de non-existence spirituelle à sa conversion chrétienne révélatrice, opère une omission importante sur son rapport au paganisme. Certes, le réalisateur intègre deux ou trois séquences de culte païen à son récit, mais celles-ci sont courtes et résolument pro-chrétiennes, dépeignant les adorateurs des anciens dieux comme des fanatiques dangereux.

Dans son livre Vladimir, le soleil rouge, l’historien Vladimir Volkoff évoque à plusieurs reprises l’héritage spirituel du premier empereur de Russie. Sa grand-mère s’était, seule parmi les siens et sans grand succès prosélyte, convertie au christianisme malgré les railleries de son fils Svyatoslav. Ce dernier était un guerrier païen convaincu et, « comme la plupart des païens, fondamentalement tolérant ». Le paganisme, qui repose sur un système spirituel immanent, n’implique aucun prosélytisme et induit l’existence d’une multitude de divinités. L’apparition d’une nouvelle ne semblait donc pas être un problème pour le leader kiévien, à qui il importait seulement que ses hommes se battent comme des païens. Influencé par cet héritage double, Vladimir devint, lorsqu’il accéda au statut de prince, le point de contact entre son peuple et son panthéon polythéiste. L’auteur explique que le prince vénérait Svarog, une divinité trinitaire surplombant toutes les autres, et que Perun, l’équivalent slave de Thor, occupait une place particulière dans ses croyances. Celles-ci s’accompagnaient bien entendu de rituels, de sacrifices et de cérémonies.

Tout cela est ignoré par le film, qui ferait presque passer Vladimir pour un athée amoral et barbare avant sa conversion. Ainsi, les scénaristes choisissent de faire de cette transition spirituelle nationale le moteur de certaines motivations. La première femme du prince, Rogneda, est par conséquent dépeinte comme une païenne forcenée qui tente de tuer son mari car sa foi montrerait des signes de faiblesse. Volkoff explique que si la tentative de meurtre a bien eu lieu, celle-ci fut strictement liée à des tensions passionnelles. Il clarifie aussi la question de la légitimité de Vladimir, dont le titre d’enfant bâtard est rappelé à plusieurs reprises au cours du film : l’illégitimité dans une société païenne polygame n’aurait en effet aucun sens.

Que faut-il donc déduire des choix scénaristiques opérés par l’équipe du film ? Viking dresse le portrait d’un messie à l’ascendance double : l’une, scandinave, guerrière, européenne, ancre le personnage dans un héritage culturel occidental (dont on oubliera vite le paganisme pourtant intrinsèque) ; l’autre, chrétienne, spirituelle, assoie sa légitimité à travers la religion, présentée comme vérité mythique plus puissante que l’Histoire (dont on oubliera les raisons complexes). Volkoff résume parfaitement les retombées d’une telle stratégie :

« Avant son baptême, Vladimir n’était que l’homme le plus fort de sa communauté, et l’allégeance que lui portait son peuple était tactique. Après son baptême, il reconnut avoir reçu son pouvoir d’un être lui étant supérieur, à qui il devait des comptes sur sa manière de gouverner. Ainsi, sa place de leader n’était plus la cause d’un accident, mais la volonté de Dieu : le christianisme avait transformé son pouvoir en autorité. »

L’historien explique clairement que la conversion de Vladimir et de ses sujets fut longue et sinueuse. Elle fut encouragée par l’hénothéisme païen, par des doutes qui commençaient à germer dans l’esprit des guerriers suite à quelques défaites militaires, par l’influence de l’immense harem de Vladimir dont les femmes venaient des quatre coins de l’empire, et par une décision stratégique et politique, prise suite à la sollicitation de l’empereur par des émissaires catholiques, orthodoxes, musulmans et juifs.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser son titre, cette hagiographie cinématographique n’a pas grand-chose à voir avec les films de Vikings. En effet, aucune des tensions dramaturgiques parcourant ledit corpus (frontière de l’exploration, évhémérisme des sagas, conflit religieux) ne sont réellement explorées. Certaines sont bel et bien présentes, notamment la problématique de la foi, mais elle est pervertie en panégyrique unidimensionnel. Viking est bien entendu un film de propagande pro-chrétien, pro-russe, ultra-patriotique dans ses intentions, et dont la production a en grande partie été supervisée par Pierviy Kanal, chaîne de télévision étatique. En novembre dernier, à peine deux mois avant la sortie du film, le président russe Vladimir Poutine faisait ériger une gigantesque statue de Vladimir 1er à Moscou. Le monument comme le film participent de la création d’un récit national méticuleusement confectionné. Comme avec chaque production de cet acabit, les critiques d’opposition ont fusé. Cela n’a pas empêché le film de tout rafler au box-office russe. Car pour toutes les voix s’élevant à l’encontre de la violence du métrage, l’académicien Denis Dragonskij a le mieux résumé sa portée et sa puissance culturelle : selon lui, Viking répond aux aspirations nationales de la Russie en affirmant haut et fort que son peuple ne descend ni du désert oriental ni des steppes asiatiques, mais bien de Scandinavie.

Le dernier film d’Andreï Kravchuk constitue une entreprise indéniablement colossale. Mais il s’agit aussi d’un objet troublant, parfois sidérant dans sa beauté visuelle, parfois grotesque dans son traitement thématique ; toute la dernière partie, lors de laquelle Vladimir pleure dans la cathédrale de Constantinople sous prétexte qu’il aurait vu la lumière (et serait absout de ses innombrables péchés avec trois gouttes d’eau bénite), est à ce titre très embarrassante. Il semblerait que beaucoup en Russie soient incapables de prendre le recul nécessaire autour du film : ses créateurs et défenseurs l’érigent en traité historico-religieux ayant valeur d’évangile, tandis que ses détracteurs vont chercher les raisons les plus absurdes pour l’abaisser (certains soutenant que la libido de Vladimir est grossièrement exagérée dans le film – parlons-nous bien de l’homme qui fut surnommé fornicator immensus et crudelis ?).

« Un prince gouverné par ses favoris et qui est incapable de sauver son trône ou de mourir en brave mérite la pitié, non le pouvoir » déclarait Nikolaï Karamzine pour décrire le souverain idéal. Impossible de ne pas opposer Vladimir 1er à cette description, qui semble avoir guidé l’écriture du scénario. De là à invoquer également Vladimir dernier, il n’y a qu’un pas. Mais pour l’œil cinéphile insensible à la propagande d’état russe, la majesté plastique du film ne saurait faire oublier cette réduction volontaire à l’esclavage chrétien. Kravchuk ponctue son œuvre de plusieurs plans solaires impressionnants : certes, le « Soleil rouge » rayonne sur son pays, et le film qu’il en tire est un spectacle sans égal dans l’industrie russe, mais quitte à réécrire l’Histoire, on aurait préféré quelque chose de moins chrétiennement régressif.


VIKING
Réalisé par Andrei Kravchuk
Avec Danila Kozlovsky, Aleksandr Ustyugov, Aleksandra Bortich
Projection au NIFFF le 4 juillet 2017 ; pas de date de sortie officielle

*Source :
Volkoff, Vladimir. Vladimir, The Russian Viking. Honeyglen Publishing Ltd (2008).

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