Bong Joon-ho possède un talent particulier pour les prologues. Celui d’Okja présente le nouveau visage d’une multinationale, Lucy Mirando (Tilda Swinton) teinture platine et appareil dentaire indiquant une volonté de relooking, introduisant le « produit » qu’elle vendra dans dix ans (nous sommes supposés être en 2007) : un cochon mutant, élevé dans divers lieux de la planète dans des conditions optimales, et pour la bête, et pour l’environnement… et pour les consommateurs de viande porcine. En un monologue agrémenté d’une projection kitsch se concluant sur une phrase – littéralement – assassine, Bong fait son sort à l’hypocrisie consistant à « mieux traiter » pour « mieux manger », la vaste plaisanterie d’un capitalisme éthique. Mirando (toute ressemblance avec une autre compagnie agro-alimentaire est évidemment fortuite) aura beau élever son bétail de la manière la plus « humaine » possible, celui-ci n’en finira pas moins à l’abattoir. Ce réjouissant numéro d’abattage évoque la naissance d’un autre monstre dans son cinéma, d’origine américaine lui aussi : le militaire ouvrant The Host ne supporte pas un dépôt de poussière sur un produit national, mais ordonne sans blêmir d’en déverser le contenu toxique dans le Han. Le résultat de l’ingérence est inverse (une créature merveilleuse dans un cas, un monstre dangereux dans l’autre), reste qu’un mal pour la Corée trouve son origine en Amérique. À la différence notable que si The Host est une production sud-coréenne, Okja est une co-production avec les États-Unis. Bong accomplit en un sens le trajet de son héroïne, vers des capitaux Occidentaux… pour revenir ensuite, qui sait, comme Mija (Seo Hyun-Han) à ses origines ?

Okja est une mutante, une super-truie, de taille imposante, au bon caractère et à l’intelligence vivace, passablement pétomane. Elle est aussi une hybride de par son caractère digital, son absolue virtualité. Élevée dans les montagnes de Corée du Sud, elle est après une décennie emportée à Seoul, au grand dam de la petite fille qui a grandi à ses côtés (et qui lui doit, suite à un incident, la vie sauve). Bouleversée par cette séparation, celle-ci abandonne un grand-père ordinairement vénal et dépassé (Hee-Bong Byun) pour secourir la bête avant qu’elle ne soit envoyée à New York pour un festival de super-cochons destiné à décider lequel servira de base génétique à des victuailles de masse. Sur place, la créature est sous ses yeux, après qu’elle ait elle-même tenté de la libérer, secourue par un groupe d’activistes du Front de Libération des Animaux. Venus des Etats-Unis, ceux-ci ont toutefois un autre plan que de relâcher la bête dans la nature Coréenne : l’abandonner aux autorités, caméra embarquée, pour que son passage, avant le festival, par le véritable laboratoire de ces organismes génétiquement modifiés, dans le New Jersey, ne soit révélé au monde. Leur chef (Paul Dano) tient toutefois à demander l’autorisation de Mija. Hélas, le traducteur de leur échange (Steven Yeun) outrepasse le refus de la petite fille, le faisant passer en anglais pour un accord. Mensonge lourd de conséquence pour Okja, subissant plusieurs sévices dans ce lieu lugubre – incluant ce qui est montré comme un viol sur initiative d’un scientifique pervers et aigri (Jake Gyllenhaal)… image de marque de Mirando.

La monstruosité est retournée par le film : alors qu’un cochon mutant attendrit, ce sont certains humains qui apparaissent ici grotesques, enlaidis. Le capitalisme se paie pour ses bénéficiaires au prix de renoncer à leur propre humanité. La compagnie Mirando offre la vision d’un zoo humain. Tilda Swinton rayonne, dans un double-rôle transformiste, affirmant la nature duplice des multinationales vendant une image eco-friendly. Une fois l’inévitable scandale impliqué par les modifications génétiques dévoilé (sachant que s’impose devant l’opinion publique ou de mentir ou d’euphémiser les pratiques), il faut bien que la sœur jumelle reprenne les rênes, selon la bonne vieille loi d’airain. Ça s’achètera, tant que les prix sont cassés. L’option transformiste de la carrière récente de l’actrice est un choix avisé sur le long terme (en symétrie étonnante ici avec le jeu lissé, policé, menaçant sous une surface affable, d’un Giancarlo Esposito qui pratiquait au contraire le transformisme extravagant en début de carrière). À ce jeu-là, personne ne bat aujourd’hui Swinton. Jake Gyllenhaal, trop décrié pour l’hystérie dont il fait montre ici, souffre probablement de la comparaison technique. Lui autant qu’elle, ou Shirley Henderson, participent ensemble d’un jeu grotesque, excessif, tendant vers le pantin, dont le malaise naît de ce qu’il est étrangement réaliste. Aucun de ces monstres humains n’est très éloigné de personnes existantes, d’apparitions médiatiques courantes. Excellent directeur d’acteurs, Bong fait sentir la tristesse, une détresse profonde, sous leurs gesticulations. Ils sont eux-mêmes le produit d’un désespoir civilisationnel.

Okja est ainsi en partie un film sur l’image véhiculée par les puissants, la façade grotesque avec laquelle ils ont fini par se confondre. Tous les relookings n’y feront rien : fortune est faite, capital hérité en l’occurrence de la fabrication du napalm pour le conflit vietnamien. Tout est bon à redorer le blason, se mettre au vert en premier lieu. Mais la logique du capitalisme entre en contradiction immédiate avec celle de l’écologie, dont elle ne peut produire qu’un simulacre. La déshumanisation du film porte sur l’image véhiculée, remplaçant substance humaine, ou simplement vivante. Dans un plan impitoyable, une consommatrice masquée en cochonne se prend en vidéo selfie avec la truie saccageant un supermarché dans sa fuite. L’inversion est proche d’être complète. Ce devenir de pantin, capture de sa propre image, guette jusqu’aux activistes, se fourvoyant dans les occasions où jouer aux révolutionnaires prime avec l’adrénaline sur les principes de leur organisation. Le film pousse le paradoxe jusqu’au malaise, une créature digitale paraissant à de nombreuses reprises plus digne d’identification, d’affects, que le cirque ambulant (s’agitant pour ne rien arranger sur une partition pouët-pouët au kilomètre). Entourée de visages cagoulés pour les mieux intentionnés, grimaçants pour les salauds, c’est le sien qui dès lors prime.

Il y a eu jusqu’ici un élément sainement désagréable dans le cinéma de Bong, des émotions plus troubles sous la ligne droite de sa révolte, le conduisant à des apories sceptiques que des cinéastes plus soucieux d’offrir un propos carré, digestible, auraient contournées pour le bien de la démonstration. Pour la première fois, ce fond incertain tend parfois à la manipulation. Il est révélateur que le film, tout en paraissant s’adresser à des enfants, ne soit destiné quasi-uniquement aux adultes. (On pourrait montrer Babe 2 à n’importe qui de moins de dix ans et de plus de six, concernant Okja… ça devrait se voir au cas par cas.) Tout dans le film porte les traces d’une humanité, du règne animal à la création virtuelle… à l’exception presque des humains. De ce risque moral découle partiellement des malentendus, voire faux-procès. Olivier Père ainsi, prend maille à partir avec la conclusion, voyant dans l’analogie établie entre un abattoir et un camp de concentration un problème insuffisamment discuté.

La séquence ne pousse pas l’analogie aussi loin, et de façon aussi évidente, que son commentaire ne le suggère. Elle traite de plus d’autres enjeux qui ne sont pas relevés (telle la pratique de faire accomplir à des migrants les besognes industrielles auxquels les citoyens de pays riches eux-mêmes rechignent). Le débat, toutefois, a une tradition. À la comparaison faite par des défenseurs des droits des animaux entre abattoirs et camps, il a été courant de reprocher une obscénité consistant à retourner le problème : ce ne sont pas les animaux qui sont traités comme des détenus de camp, mais l’inverse qui est advenu. (En fait, comme l’illustre une anecdote particulièrement atroce impliquant un élevage d’oies utilisée par Claude Lanzmann dans Sobibor, ils ont été traités encore moins bien que des animaux.) Le risque de trivialiser les crimes contre l’humanité étant réel, ce reproche est compréhensible. Reste à se demander comment faudrait-il au juste filmer un abattoir pour qu’il ne ressemble pas, comme cela s’avère bel et bien le cas, à un camp d’extermination…

Si cette critique est injuste, elle n’est pas immotivée : Okja pratique bel et bien un anthropomorphisme poussé. Son super-cochon ne ressemble parfois plus à un cochon du tout. Se fait dans l’ouverture et la conclusion dans les collines de Corée (par ailleurs très belles de panorama et de plages non-dialoguées sans être silencieuses) sentir ce qui est la part la moins probante (mais pourtant la plus courante) de l’influence Ghibli : la tyrannie du cute. Or si l’anthropomorphisme affaiblit quelque chose, c’est d’abord la cause animale elle-même. S’il faut projeter l’illusion de traits humains sur d’autres espèces pour garantir que l’on s’en soucie, leur défense est mal barrée une fois cette projection dissipée. Alors que luttes contre le racisme ou le sexisme se font sur la base d’une commune humanité, celle contre le spécisme appelle à un autre fondement, un respect de la vie constatant le principe du plaisir et de la douleur chez les autres animaux, voire un droit à la vie lui-même pour les êtres conscients. La vie d’Okja en l’occurrence, est nécessairement projetée par l’imaginaire, sachant son statut informatisé, non-biologique. La question (et les écueils) de l’anthropomorphisme appelle plus que jamais à être posée, avec la digitalisation de la présence animale dans le cinéma qui, pour le bien-être des animaux en premier lieu, commence à devenir globalement pratiquée. (Pete’s Dragon, dont la créature n’est pas moins anthropomorphique, ne pose pas ce problème, la fantaisie étant constitutive du projet.) Il n’y a pas de solution simple à ce défi quand il s’agit d’œuvrer à une identification avec un animal. Nœud de l’inclusion le grand-père de Mija compte deux êtres dans la vie qu’ils mènent, elle en voit trois.

Puis le faux-procès décisif de la plateforme numérique finançant le film. Bong, signant une charge anticapitaliste, dénonçant des méfaits de multinationales implantées sur sol américain (cf. le plan-reconstitution chargé de la Situation Room), le fait sous égide Netflix. Autant ne pas s’attarder sur le débat risible concernant en France la chronologie des médias (il me faut avouer une pointe de joie mauvaise à voir de grands distributeurs, pour certains prédateurs face au cinéma fragile, soudainement se changer en ouvriers de la onzième heure quand eux qui ont profité jusqu’ici du marché se cassent soudainement les dents contre plus gros qu’eux). Il est possible de relever cependant que les nouveaux poids lourds ont, jusqu’ici, bénéficié à des cinéastes contestataires. Spike Lee, dont la carrière se refaisait en indépendant, a réalisé Chi-Raq avec les fonds d’Amazon, son Rodney King pour Netflix, de même que la reprise en série de She’s Gotta Have It à venir. Il va sans dire que Ted Santos et Jeff Bezos ont tout intérêt à associer leurs marques à des personnalités de gauche… mais si celles-ci y gagnent la possibilité de réaliser en toute indépendance les films que tous les autres leur refusent, l’accord ne floue pas la partie artistique.

Durant la guerre du Viêt Nam, à laquelle son opposition lui valut de faire de la prison ferme, Noam Chomsky se fit interpeller dans un entretien célèbre au sujet de son travail au M.I.T, institut de recherche profitant alors à l’effort de guerre. Il donne en réponse l’exemple de Karl Marx, se rendant durant sa période londonienne étudier au British Museum, alors un parangon de l’entreprise impérialiste Britannique. Intellectuels et artistes progressistes auraient tort, dans une grande partie des cas, de refuser les ressources mises à disposition par des institutions injustes. Le purisme dénonçant cette position revient à un réformisme virtuel, où il vaut mieux dès lors ne plus œuvrer à rien. C’est en un sens la morale de l’histoire racontée par Bong Joon-ho, congruente avec le financement de son tournage. De son périple, Mija n’obtient pas tout (elle n’abolit pas l’extermination conduite par Mirando), mais elle ramène Okja sauve, plus un petit rescapé. Elle envoie à la face de l’exploitation le cochon d’or ayant valeur d’échange. Ceux qui veulent un monde meilleur ne savent pas moins que les autres comment s’exécute une transaction commerciale.


OKJA
Réalisé par Bong Joon-ho
Avec Tilda Swinton, Jake Gyllenhaal, Seo Hyun-Han, Shirley Henderson, Paul Dano, Hee-Bong Byun
Sortie le 27 Juin 2017

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