Sur une proposition du Conservatoire National, Guillaume Brac a fait tourner, durant trois semaines de Juillet 2016, une volée d’élèves dans trois courts-métrages – un par semaine – écrits et réalisés au fur et à mesure d’une collaboration laissant une part à l’improvisation. Si le premier de ces courts n’a pas été retenu, les deux seconds qui en ont résulté chacun d’une demi-heure, sont montrés accolés sous un titre générique, Contes de Juillet. Brac ne concevait pas une obligation de montrer le résultat de cet atelier si celui-ci ne se conformait pas à une certaine exigence artistique. Satisfaire les comédiens rencontrés n’était pas la seule raison justifiée de le rendre public : les deux films retenus sont l’un et l’autre d’une stricte et solaire brillance.


Une journée de la première moitié de Juillet. Milena (Milena Csergo) et Lucie (Lucie Grunstein) se rendent au point d’eau de Cergy-Pontoise (en un rappel immanquable de L’Ami de mon Amie, assumé jusqu’au carton introductif, de ses dynamiques faisant plus que friser le territoire de la rivalité). Milena, plus avenante que Lucie, attire l’attention de Jean (Jean Joudé), leur moniteur de ski nautique, qui propose, une fois son job d’étudiant du dimanche après-midi bouclé, de lui faire visiter son « île magique ». Lucie saisissant que l’invitation ne lui est pas en premier lieu adressée et, se voyant déjà dans la position du boulet de service, refuse d’accompagner son amie… qui feint en retour de ne pas saisir qu’elle obligerait l’autre à lui tenir la chandelle. Ayant recours à des tensions symétriques, les deux films exploitent plusieurs situations de mauvaise foi, d’aveuglement volontaire quant à ses propres motivations. En tout état de cause, Milena finit par partir seule avec Jean, pour une promenade qui se conclura pathétiquement (après l’avoir rembarré sur ce lieu merveilleux, elle tombe nez-à-nez avec la légitime du moniteur-kiné, trop imaginative dans sa jalousie bien-fondée). Lucie, d’abord esseulée, fait de son côté la connaissance d’un charmant escrimeur dans une clairière. À la parade calculée répond une rencontre coïncidente. Lucie a vraiment quelque chose à apprendre de celui qui la guide (un sport noble : l’escrime), quand le dragueur que Milena n’a pas reconnu (il était dans sa classe, on l’appelait Bouboule) doit feindre d’avoir quelque chose à lui apporter (une protection dans les bois : il y a des sangliers…). Au retour, les deux amies se « réconcilient » (si tant est qu’elles aient été vraiment brouillées), préparant un canevas que le second film rejouera de manière plus dramatique. La rencontre hasardeuse n’y sera, cette fois, pas heureuse.

Hanne (Hanne Mathisen Haga) a la mauvaise surprise de découvrir au réveil Andrea (Andrea Romano) se branler sur elle au pied de son lit. Cette étudiante norvégienne en séjour à Paris (logeant dans la Cité Étudiante… Maison de la Norvège) a accueilli pour la nuit, en tout bien tout honneur selon elle, cet autre universitaire, italien, qui l’a eue la veille par les larmes. Au défilé de ce 14 Juillet, précédant d’un jour son retour au pays natal, elle est abordée par Roman (Roman Jean-Elie), lui proposant de voir les feux le soir en sa compagnie, avec les méthodes du pick-up artiste qui ont visiblement encore cours pour les BG dans le cinéma français. Au moment où celui-ci vient la chercher en scooter à son logement, Andrea, de plus en plus intrusif, s’en mêle et frappe ce second prétendant… qui dramatise en retour le coup reçu, se croyant le nez cassé au bord de perdre connaissance. L’incident est l’occasion pour une colocataire présente (Salomé Dienis Meulien) de faire la connaissance du secouriste inutilement appelé à la rescousse : Sipan (Sipan Mouradian) un brave type qui n’a jusqu’ici pas eu de contact plus rapproché avec les étudiants desquels il est au service. Il est invité le soir, en compagnie d’Andrea et Hanne, pour un repas à la Cité qui, selon un modèle désormais rôdé dans cet univers instable, se barre à des motifs de compétitivité bien en couille quoique pour personne en coucherie. Nous sommes en 2016, année des attentats de Nice, que la télévision vient rappeler (pour les protagonistes : annoncer). Hanne, comme prévu, part au matin suivant.

Sur un modèle segmenté proche des Rendez-Vous de Paris, Brac élabore deux « petits » films dialoguant mutuellement sur leurs motifs et préoccupations. Si le cinéaste évoque Hong Sang-soo en inspiration du climat universitaire de la deuxième partie, il se rapproche plus structurellement de Hong par une écriture accompagnant et ne précédant pas le tournage. Brac découvre ainsi, au même moment que ses acteurs, les attentats de Nice qui, s’ils ne sont pas immédiatement dramatisés, par un ajout au montage sont inclus. Dans une optique fondamentale pour le cinéma moderne, le tournage est lui-même commenté, la fabrication incluse dans le résultat montré (plus angoissé, à bien y regarder, que nonchalant). La référence, très simple, à la tuerie en question, dit à la fois, et comment un évènement médiatique colore la vie affective de qui en est témoin (les larmes de Hanne prennent un sens plus riche montées après cette référence), et comment ces interruptions de la vie comme elle va, de sa dérision continuelle, ne la changent pas du tout au tout. Le – petit – monde des jaloux et des pourchassées ne s’arrête pas de tourner pour autant. Il est toutefois remis en perspective.

Il y a une logique à ce que ce soit Brac, en trois fois rien, qui ait filmé (en fait même pas : monté avec une voix-off du TJ) une des rares allusions pertinentes aux tueries françaises. Il est lui-même un maître à filmer la violence. Non pas ses extrémités, celles qu’un téléjournal prendra en charge, mais ses racines – tristement banales, drôlement humaines. Celles de l’ordre du harcèlement quotidien. Son œuvre est remplie de conflits, d’ordre amoureux dans son cas, virant au pugilat ou à l’inexcusable. Son regard est particulièrement attentif aux moments où l’ordinaire de rapports mal foutus – avilissement de celui (ou celle) qui aime, ou simplement désire, contre sensation d’étouffement de l’autre – bascule dans l’extraordinaire de ce qui pourrait, dans certains cas, appeler à une action légale. Il saisit mieux que beaucoup d’autres un fait dérangeant sur ces moments : avant de révéler toute son horreur, une situation violente paraîtra souvent de prime abord étrangement amusante. Il y a, de même, un amas d’affects – trop – compréhensibles en qui s’apprête à lever la main, hausser agressivement le ton, ou à refuser de partir. La civilisation est un contrat, personne n’est à l’abri d’impulsivement l’oublier. Les sentiments ne fondent pas dans ce cinéma un droit. À voir la ronde de ses Contes, entre filles réduites à souffler le chaud et le froid et garçons qui ne prennent pas un non pour un non, paraît transparaître une instabilité quotidienne, des placements inégaux que le cinéaste pointe sans se priver d’une occasionnelle vachardise (le film est étonnamment franc dans son usage de disparités physiques entre ses interprètes), la possibilité qu’une communauté se désintègre en guerre de tous contre tous. Il y aurait-il quelque chose de pourri en République française ?

Brac explique avoir initialement prévu, en s’entourant de jeunes personnes, se confronter avec elles au climat politique français de l’année 2016 : Nuit Debout, une agitation partagée… Le retour d’une contestation aux motivations vives mais aux explications incomplètement articulées, le sens d’une insatisfaction collective, la possibilité pour des incidents de tourner au conflit public. Ne sachant faire que ce qu’il sait (à peu près mieux que quiconque actuellement) faire, le résultat s’est peu à peu apparenté à des marivaudages tels qu’il en a déjà filmés. Outre quelques allusions explicites venant de l’étudiant italien (traitant son rival issu d’une École de Commerce de sale bourgeois capitaliste, proposant comme accompagnement d’une danse à la guitare une chanson de protestation évoquant les CRS), cette volonté de se coltiner la « France d’aujourd’hui » ne s’est diluée qu’en apparence. L’inégalité, dès la bonne humeur de Milena se heurtant au maussade de Lucie, est au cœur des frictions de ses deux films. Dans une bonne partie des cas, cette inégalité (et son corollaire : la jalousie), le sentiment d’un désavantage, s’avère tenir à, à tout le moins se voir alimenté par, une différence de classes. Ce qui se joue est de l’ordre du rapport, soudainement exhibé dans sa crudité, sa brutalité, de forces que personne n’a, à proprement parler, choisi.

Une période de durcissement idéologique est délicate pour un « cinéaste du marivaudage », soucieux de transmettre une vérité des rapports humains, de ne pas apparaître retiré dans une tour d’ivoire du discours sentimental, de garder sa pertinence sans abandonner son angle d’attaque, soit sa propre sensibilité, pour céder à la mode. Cette approche non-grandiloquente, mais précise, ancrée dans une concrétude (l’inégalité d’une société traverse tous ses rapports), n’est de loin pas la moins honnête et révélatrice. On a oublié de nombreuses fictions françaises se voulant haut et fort politisées. Les films de Rohmer tiennent – et ils en disent encore long. C’est un fait connu que la modestie ne saurait s’appliquer consciemment à soi-même : vous n’êtes pas vraiment modeste s’il vous vient à l’esprit que vous êtes en train de l’être. Disons-le donc pour Brac : à tourner en dérision l’illusion que ce soient les violents qui l’emportent, laisse-t-il espérer que ce soient les modestes qui, inversement, l’emporteront.

CONTES DE JUILLET
Réalisé par Guillaume Brac
Avec Hanne Mathisen Haga, Andrea Romano, Sipan Mouradian, Salomé Denis Meulien, Roman Jean-Elie, Milena Csergo, Lucie Grunstein, Jean Joudé, Théo Chedeville, Kenza Lagnaoui
Date de sortie inconnue

Images  © Unifrance

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