Nous avons rencontrés Laurent Cantet en coup de vent à l’occasion du FFFH (Festival du Film Français d’Helvétie) à Bienne. Il venait présenter son nouveau film, L’Atelier, nominé dans la sélection Un Certain Regard à Cannes cette année (notre critique est à lire ici). Nous avons eu le temps de parler des liens qui existent entre ses films, de mise-en-scène ou encore de sa collaboration avec Robin Campillo (120 Battements par minute). 


Il y a un rapport assez évident entre ce nouveau film et Entre les Murs (Palme d’Or en 2008). La classe, les élèves, la confrontation avec l’enseignant…

…la transmission, le portrait d’une tranche d’âge…

Oui voilà. Mais ce lien entre les deux films, c’est aussi une sorte de miroir renversé. Dans Entre les Murs, autant les profs que les élèves n’ont pas vraiment le choix, ils sont obligés de venir en classe et de vivre tout ce que cela implique. Dans L’Atelier, ils sont là par choix et décident d’eux-même de participer à cette classe d’été. Est-ce que l’on pourrait voir L’Atelier comme la continuité d’Entre les Murs ?

Je pense qu’il y a toujours une continuité. J’ai des idées que je cherche à approfondir, à comprendre, que je cherche à remettre en question à travers les films que je fais. Là l’idée importante que je retrouve dans les deux films c’est une question sur la formation, la transmission, comment est-ce qu’on peut former sans induire trop de choses de soit auprès de celui qu’on forme. Former sans déformer, pour aller vers une formule plus claire. Et c’est vrai que à la fois le prof d’Entre les Murs et Olivia [Marina Foïs] de L’Atelier sont à l’écoute mais sont aussi dans une espèce de mission de transmission. Et peut-être qu’ils ne cernent pas tout à fait l’importance de ce qu’ils sont en train de faire. Dans tous les cas, que les choses leurs échappent à un moment, qu’ils réfléchissent à ça l’un et l’autre.

Tout à fait. D’ailleurs, dans le film il y a un revers de situation où le personnage d’Olivia en vient presque à quitter sa mission avec cette remise en question…

… par Antoine [Matthieu Lucci], oui. Mais qui la remet en question aussi au niveau du rôle qu’elle joue là en face de lui. Il lui reproche d’être la marionnettiste qui fait d’eux ce qu’elle veut. On est vraiment là dans l’expression la plus basique de ce que j’essayais de dire tout à l’heure: « Vous voulez qu’on soit comme vous ». Et puis elle est remise en question aussi par l’intelligence de ce jeune homme. La façon dont il va se mettre à critiquer son livre. « Mais attendez, les choses il faut les éprouver un peu avant de les écrire ». Et d’un seul coup, ce qui m’intéresse aussi, c’est que dans une situation d’enseignement de ce type, on ne sait pas trop qui forme qui. Je pense que les adultes ont aussi des choses à apprendre. Et c’est ce que j’essaie de faire, moi aussi, quand je fais un film. C’est à dire que j’ai évidemment une idée précise, mais j’essaie aussi toujours de vérifier mes hypothèses en travaillant avec ceux dont le film parle. Et là il s’avère que c’est avec ces jeunes gens que j’ai travaillé. Et que c’est leur parole que j’ai essayé d’écouter avant de la mettre en scène.

D’ailleurs, pour parler des acteurs, le fait que vous intégriez dans le casting des non-professionnels, ça rejoint ce que vous dites, d’apprendre d’eux, de voir ce qu’ils peuvent apporter avec leur vécu…

…oui oui. Même si je ne leur demande pas d’être eux-mêmes devant une caméra. Ce n’est pas un documentaire sur eux. On fabrique les personnages, on les fabrique à partir de ce qu’ils peuvent apporter, de leur manière d’être, de parler. J’écris mes dialogues sans essayer de parler jeune, en me disant qu’il faut leur laisser cet espace de liberté qui va faire que l’on va croire à ces dialogues et qui vont avoir l’énergie juste parce que c’est une énergie que eux-mêmes ont l’habitude de développer dans leurs discussions.

Vous parliez de ne pas donner un aspect trop documentaire au film, mais quand l’on regarde Ressources Humaines ou Entre les Murs, L’Atelier aussi dans une moindre mesure, c’est quelque chose qui ressort malgré tout. Comment trouvez-vous cet équilibre entre fiction et cinéma documentaire ?

Alors la seule chose, c’est que je pense que je me méfie d’un film qui serait trop didactique ou trop sociologique et uniquement sociologique. Et que j’ai toujours envie que ce message là, ce message sociologique et documentaire, qui moi m’intéresse, arrive un peu entre les lignes, à travers une histoire qui va nous porter. Parce que ce qui m’intéresse c’est la façon dont on peut appréhender un monde aussi complexe que le notre. Et les questions politiques m’intéressent quand elles sont vécues par un personnage. Pour moi ce n’est pas une abstraction. Et plus il y a de subjectivité dans la façon de raconter cette histoire, plus il y a de subjectivité dans la façon de la vivre par les personnages, plus j’arrive à les partager.

Concernant l’écriture, cela fait maintenant plusieurs films que vous collaborez avec Robin…

…oui Robin Campillo, qui part ailleurs montait mes films. Il n’a pas monté celui-là parce qu’il montait son propre film[(120 Battements par minute, Grand prix et Queer Palm à Cannes cette année].

Comment se passe votre collaboration ?

Je ne sais pas, on n’arrive pas à le raconter. On est amis depuis l’école de cinéma, il y a plus de 30 ans maintenant. Ça fait mal à le reconnaître (rire). Et je pense qu’on partage des points de vue et sur le monde et sur le cinéma qui nous ont réunis depuis l’époque et qui ont nourri notre amitié. Après on se retrouve, on discute beaucoup, on part dans tous les sens, et de temps en temps on prend quelques notes et puis d’un seul coup quelqu’un propose un début de scène qu’on essaie de développer et à partir de là on développe. C’est vraiment une écriture à quatre mains, que l’on n’arrive pas à vraiment disséquer. Après moi ce que j’aime bien, ce que quand je doute il est là pour me conforter dans ce doute et à ce moment là on se dit qu’on va aller ailleurs. Ou quand l’un doute, l’autre est là pour servir de caisse de résonance à ce doute. Et c’est très agréable.

Il y a dans L’Atelier ce groupe de jeunes qui travaille à l’écriture d’un polar. Et à un moment, l’histoire (du film) bascule dans ce genre là, lors d’une scène charnière. Est-ce que ce type de cinéma, le polar, le cinéma de genre, c’est quelque chose qui vous attire ?

Oui bien sûr tout à fait. Tout à l’heure vous parliez du rapport de ce film [L’Atelier] et Entre les Murs. Moi il y a un autre film auquel j’ai beaucoup pensé en le faisant, c’est L’Emploi du Temps. Avec ce personnage qui ment à tout le monde, qui erre dans ce paysage sans but, parce qu’il ne sait pas où il va, qui il est et je pense qu’on peut aussi trouver un lien avec ce film là. Et déjà dans L’Emploi du Temps j’avais envie de créer ce suspens, cette attente que peut générer le genre. Dans Foxfire, qui est un film qui a été moins vu, là aussi il y a un fait divers qui structure l’histoire. Parce que d’abord c’est dramatiquement toujours très fort et que je pense que ça permet d’aller vers des choses plus fortes… enfin, ça permet d’exprimer les choses de manière plus forte que ce que ma pudeur me contraindrait à traiter un petit peu par en dessous.

C’est vraiment quelque chose que j’ai beaucoup aimé dans le film. Ce glissement vers un autre genre…

…et là y a vraiment une réflexion qui moi m’intéresse sur la différence entre le monde de la pensée et ce qu’on peut vivre. Pour Antoine, la différence entre la violence requise pour l’écriture et la violence qu’il pourrait avoir envie de développer dans la vraie vie n’est peut-être pas très marquée au début. Et tout le travail qu’il fait pendant la durée du film et toute la crise qu’il va traverser dans cette relation compliquée avec Olivia, va lui permettre d’abord de mettre des mots sur son mal-être et du coup de dépasser cette violence et de comprendre quelle part elle représente. À la fin [de la scène] il jette son flingue. Et je pense que c’est vraiment là-dessus que le film est construit. Comment les mots peuvent prendre la place de la violence parce qu’on a réussit à mettre les bons mots.

Si on parle de mise-en-scène, dans quelques uns de vos films, il y a parfois cette approche assez brute, caméra à l’épaule, des cadrages proches des acteurs. Avec L’Atelier, la mise-en-scène semble plus cinématographique, avec des plans plus composés. Est-ce que ces différences de traitement sont conscientes et si oui comment préparez-vous votre mise-en-scène ?

Non je n’ai pas le sentiment qu’il y a une grosse différence de traitement entre mes films. Parce que filmer la parole c’est aussi du cinéma et c’est aussi de la mise en scène. Décider de la distance à laquelle on va se mettre d’un personnage, décider de la longueur d’un plan, etc.. c’est du même ordre quel que soit le sujet auquel il s’applique. Ce qui moi me dirige le plus quand je met en scène, c’est d’abord les comédiens. C’est leur laisser le maximum de latitude. C’est être le plus proche possible d’eux sans être non plus intrusif. Et tout ça, ça s’éprouve au fur et à mesure du tournage.

Mais c’est vrai que dans L’Atelier, une des composantes du film est ce rapport au paysage, qui a d’un seul coup généré l’envie de plans plus larges, parce que c’est des choses qui sont à la fois des souvenirs de jeunesse et (à cause de) mon rapport à ces lieux, qui parlent aussi de la solitude qu’on peut y trouver. Mais je n’ai pas de stratégie. Chaque scénario, chaque plan s’impose comme ça.

Il y a quelques plans très forts, très visuels dans le film, qui résonnent avec ces images de jeux vidéos que l’on retrouve à plusieurs moments aussi. Est-ce que le jeu vidéo, ou éventuellement d’autres influences, auraient nourries ce film ?

Alors c’est sûr que le parallèle entre le jeu vidéo et ces paysages, pour moi est évident. C’est pour ça que j’ai eu envie de commencer le film par cette séquence de chevalier errant, qui par ailleurs me renvoie aussi à Antoine déjà. Elle me définit déjà une espèce d’univers. Mais non, là ce qui m’a guidé c’est plus des souvenirs de jeunesse. Ces calanques la nuit sous le clair de lune, c’est un endroit, c’est quelque chose que je faisais régulièrement quand j’étais à Marseille et que là, grâce à un nouvel appareil Sony [le modèle Alpha 7, ndlr], on arrive à filmer à 16’000 ISO [ ce qui permet donc de filmer de nuit, sans éclairage artificiel, grâce à la luminosité de la lune, ndlr]. Et ce que j’avais envie de restituer depuis très longtemps dans un film, d’un seul coup était faisable. De la même manière que l’arrivée du numérique m’a permis de tourner comme j’ai envie de tourner maintenant. C’est à dire en laissant tourner la caméra, en commençant la scène au début, en allant jusqu’à la fin, pour que les acteurs soient vraiment dans la scène et pas juste dans « Ah tiens il faut que je dise ça et ça ». Donc oui c’est vrai que la technologie me nourrit beaucoup. Mais je ne cultive pas de références conscientes.

Propos recueillis par Sébastien Gerber.
Remerciements à Laurence Gogniat du FFFH et à Diana Bolzonello Garnier pour avoir permis à cette interview d’avoir lieu.

Photo: FFFH / Guillaume Perret

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