Projeté au Toronto International Film Festival dans la section « Découverte », Valley of Shadows du Norvégien Jonas Matzow Gulbrandsen (lire notre entretien ici) en est une fort belle. Choc esthétique, intelligente utilisation de la figure du monstre, plongée psychanalytique dans un espace hautement symbolique… Qui a dit qu’un premier film ne pouvait pas réunir autant de qualités ?


Aslak, six ans, dort paisiblement quand son copain Lasse le réveille à coups de cailloux lancés contre sa fenêtre ; il a quelque chose à lui montrer. Ensemble, ils se rendent dans une étable où gisent les carcasses de plusieurs agneaux, éventrés. Caché dans l’ombre, le jeune garçon observe la brutalité de la scène. Entre incompréhension et fascination, il a besoin de toucher le sang d’une bête du bout des doigts pour se confronter à la réalité de la découverte.  « C’est un loup-garou qui a tué le mouton », lui explique son ami de près du double de son âge, « il reviendra à la prochaine pleine lune ». Pour Aslak, qui vit seul avec sa mère dans une région rurale de la Norvège, il est parfois difficile de distinguer le réel de l’imaginaire. Les carnages sont-ils l’œuvre d’un monstre comme le prétend Lasse ? Ou sont-ils liés à la disparition de son grand frère recherché par la police ? La réponse se trouve peut-être au cœur de la forêt…

L’ambiguïté règne en maître sur Valley of Shadows. Alors que la lecture de son synopsis pouvait laisser croire à (ou redouter) une production horrifique sacrifiant le mystère au bénéfice de l’attraction pure, le film de Jonas Matzow Gulbrandsen se révèle infiniment plus complexe, pour notre plus grand plaisir. En adoptant le point de vue de son très jeune protagoniste, le scénario signé par Gulbrandsen et le Français Clément Tuffreau prend soin de respecter la porosité entre réalité et imaginaire qui définit la perception d’Aslak. Cette focalisation permet au film de se déployer comme un rêve éveillé. Le sérieux avec lequel le point de vue du garçon est adopté témoigne non seulement d’un respect sincère pour un âge dont on oublie trop vite les spécificités mais écarte également la nécessité de l’explicitation. Plus que le « sérieux au jeu » des enfants, c’est de l’être au monde et de la perception de l’enfant dont il est question. C’est ainsi que Valley of Shadows vous rappelle avec quelles difficultés, à l’âge de six ans, vous receviez et compreniez les informations, comment vous approchiez le monde qui vous entourait, en dessinant les limites du réel et des chimères.

Plutôt que de décrypter rationnellement cette perception ambiguë ou pire, la mettre au service de simples effets horrifiques –  qui seraient ici le résultat d’un recul cynique –, le jeune réalisateur la fait sienne et en offre une représentation littérale. De cette manière, la démarche de Gulbrandsen rappelle les propos de Tolkien qui affirmait, dans son essai Du conte de fées, que la question de la vérité des contes ne doit pas être prise à la légère, avant d’ajouter que cette vérité relève de notre imaginaire et non d’une causalité rationnelle : « Les contes de fées se rapportent essentiellement non pas à une “possibilité”, mais à la “désirabilité”. » Lorsque l’enfant s’interroge sur la véracité d’une histoire, il chercherait donc avant tout à savoir si celle-ci a quelque chose d’éclairant à transmettre au sujet de ses propres préoccupations prioritaires. À la question, que tous les enfants ont posé un jour, « est-ce que c’est vrai, le conte dit-il la vérité ? », la réponse devrait donc se soucier des préoccupations actuelles de l’enfant et non des faits réels. Et c’est bien le cadre de référence d’Aslak et non celui des adultes (personnages comme spectateurs) qui est représenté dans Valley of Shadows.

Parce qu’il déploie le monde nébuleux dans lequel son jeune protagoniste évolue sans jamais passer par un décodage redondant, Gulbrandsen nous permet ainsi d’en vivre la portée symbolique. C’est effectivement toute une tradition d’interprétation psychanalytique qui est revendiquée par le Norvégien. L’imposante nature du Sud de la Norvège, à l’image de cette inquiétante forêt embrumée dans laquelle Aslak pénètre, est à comprendre comme le reflet de ses tourments intérieurs. La question n’est plus de savoir si le garçon va effectivement y trouver un loup-garou, mais ce que ce voyage va lui enseigner sur lui-même et son rapport au monde. En ce sens, le traitement du merveilleux de Valley of Shadows correspond parfaitement à ce qu’expliquait Bruno Bettelheim dans sa Psychanalyse des contes de fées :

« Tout conte de fées est un miroir magique qui reflète certains aspects de notre univers intérieur et des démarches qu’exige notre passage de l’immaturité à la maturité. Pour ceux qui se plongent dans ce que le conte de fées a à communiquer, il devient un lac paisible qui semble d’abord refléter notre image ; mais derrière cette image, nous découvrons bientôt le tumulte intérieur de notre esprit, sa profondeur et la manière de nous mettre en paix avec lui et le monde extérieur, ce qui nous récompense de nos efforts. »

Il est bien question de passage à un nouvel âge pour Aslak, lui qui court se cacher en se bouchant les oreilles à chaque confrontation avec le drame qui ronge sa famille et qui va découvrir l’existence de la brutalité, comme le signifie magnifiquement le moment où le sang de l’agneau qui rougissait ses doigts lors de la scène inaugurale est remplacé par le sien propre. Il s’agit pour lui de comprendre et d’accepter la violence de la réalité que seule la présence d’un monstre pouvait jusqu’ici expliquer. L’explication de l’allégorie tient d’ailleurs en une seule réplique : « Ce que nous ne comprenons nous effraie, alors nous avons besoin de monstres à blâmer. » Si le monstre n’est ici pas traité comme une entité clairement définie ou comme un allié/thérapeute, il reste un moyen d’effectuer le chemin d’acceptation de la cruauté de la vie (sur le sujet, voir l’épisode de BiTS dédié à la figure du monstre).

Pour porter ce conte psychanalytique sur un âge de transition, Jonas Matzow Gulbrandsen mise avant tout sur l’esthétique. Dans Valley of Shadows, la parole est retenue et l’essentiel du récit passe par l’image. De ce parti pris résulte un film hautement cinématographique aux forts accents païens. Visuellement, le travail de Jonas Moatzow Gulbrandsen et de son frère Marius (qui officie en tant que chef opérateur) impressionne. Tourné en 35mm et en grande partie en extérieurs, le film parvient à saisir une nature majestueuse. Une majestuosité renforcée par la composition de Zbigniew Preisner et un splendide jeu sur les échelles de tailles : le plan où la minuscule silhouette d’Aslak sort de l’immense forêt que secoue une tempête sur fond de chœurs restera comme l’une des images les plus fortes vues cette année. Ici, les éléments et les animaux occupent non seulement une place importante dans la géographie du drame mais deviennent de véritables acteurs, en témoigne le rôle narratif que remplit la musique de Preisner qui va jusqu’à proposer un thème spécifique à la forêt.

De par sa dimension atemporelle et universelle, Valley of Shadows évoque davantage les classiques du cinéma nordique (de Sjöström à Bergman) que n’importe quelle autre production récente. Si on retrouve une atmosphère similaire à celle de Let The Right One In (dernier grand choc alors signé par un inconnu venu du Nord), en raison de ses éclairages et, bien évidemment, de la thématique de l’enfance, la comparaison s’arrête ici. Le film de Gulbrandsen ne bascule effectivement jamais pleinement dans le genre et préfère voguer sur les eaux troubles de la suggestion. L’entreprise est infiniment plus complexe et s’oppose à la nostalgie régressive des années 1980 qui donne le la d’une grande partie des productions indépendantes actuelles. Mais quand le résultat est au rendez-vous, il n’est pas exagéré de parler de grand film.

VALLEY OF SHADOWS
Réalisé par Jonas Matzow Gulbrandsen
Avec Adam Ekeli, Kathrine Fagerland
Date de sortie en francophonie inconnue

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