À quelques jour de la première mondiale de Valley of Shadows à Toronto (notre critique est à lire ici), nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec son réalisateur, Jonas Matzow Gulbrandsen (à gauche sur la photo, à côté de son frère Marius) via Skype. L’occasion de prendre conscience que ce premier long-métrage est le fruit d’une longue réflexion de la part du Norvégien. 


Valley of Shadows est votre premier long-métrage, quelle en a été la genèse ?

Darek, mon premier court que j’ai tourné en 2009, racontait l’histoire d’un petit garçon. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à être intéressé par le point de vue de l’enfant. Valley of Shadows est le résultat de mon envie de faire un long-métrage entier à partir de ma fascination pour ce genre de point de vue. C’est un grand risque mais j’ai toujours trouvé que les enfants âgés d’environ 6 à 7 ans étaient fascinants parce que, pour eux, la ligne entre la réalité et les rêves n’est pas clairement définie. C’est donc l’esprit de l’enfant en lui-même qui m’intéressait. Ça m’a ensuite pris de nombreuses années de travailler sur l’histoire et sur plusieurs sortes d’expérimentations. Le tournage a également été très long.

Combien de semaines a-t-il duré exactement ?

Oh c’est une bonne question (rires) ! Nous avons commencé à tourner en… 2015. Et ensuite… (un temps) C’est impossible pour moi de dire exactement combien de semaines mais nous avons tourné ça sur plusieurs périodes pendant deux ans. Nous avons donc beaucoup tourné et ça a été un réel combat de venir au bout du film.

Le film s’apparente à une fable gothique. Voyez-vous une filiation avec cette tradition ? 

Oui j’ai toujours été fasciné par le gothique. J’aime des réalisateurs tels que Carl Theodor Dreyer, Victor Sjöström, Bergman bien sûr… Le gothique n’est pas tant utilisé pour parler de cinéma mais plutôt de littérature. J’ai toujours adoré ça car le gothique contient de nombreux éléments qui me parlent. Concernant mon film, c’est difficile de le catégoriser. Il a été étiqueté de « film d’horreur » mais ce n’en est pas un. C’est plus un drame mystérieux qui est difficile de situer dans un genre particulier. J’apprécie le fait qu’on ne puisse pas exactement dire à quel genre de film on a affaire. Je dirais qu’il s’agit d’un drame mystérieux avec des éléments de genre. Et encore, le film n’évolue pas entièrement du côté du genre mais s’en approche. Donc effectivement, « gothique » est un terme qui convient mieux que « horrifique » je pense.

Et vous renouez également avec le genre du conte psychanalytique…

Je suis intéressé par des auteurs tels que Bettelheim [Bruno Bettelheim, auteur de La psychanalyse des contes de fées, ndlr.], Jung et ce genre de gens qui parlent de mythologies, d’histoires archétypales… Parler des contes de fées et les considérer comme des coming of age, ça me fascine parce que ces histoires peuvent être sombres tout en prenant les enfants très au sérieux et nous grandissons avec ce genre d’histoires. Si on les approche de la bonne manière, nous pouvons également implanter ces histoires dans un contexte moderne, puisqu’elles présentent des choses universelles.

Avez-vous hésité à complétement basculer dans le fantastique ou cette ambigüité faisait-elle partie du projet dès le départ ?

C’est une bonne question parce que je n’utilise pas le terme « fantastique », il ne s’agit pas du tout d’un film qui appartient au réalisme magique. Dans les films réalistes magiques il n’y a pas autant d’ambiguïté et ça ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse c’est d’avoir un monde réaliste dans lequel un enfant approche des choses sans qu’on sache si elles sont réelles ou non. Donc oui, cette ambigüité a toujours été là parce qu’on va dans un espace qui est bien plus fascinant, comme notre monde finalement. Ce n’est pas un film « surnaturel », c’est juste l’histoire d’un garçon à un âge particulier. Et quand vous avez cette perspective à cet âge vous ne savez pas vraiment quoi est quoi.

La nature de la « menace » qui plane sur le village est également ambigüe ; en ce sens le film a quelque chose de très païen, aussi par la place qu’occupent les éléments, le vent et la forêt en tête. Ce qui n’est pas sans rappeler Dreyer, que vous citiez…

Oui, je suis un grand admirateur de Dreyer, ce qui a à voir avec la société dont je suis issu. Je viens de la côte sud de la Norvège où le Piétisme est très présent, l’Église occupant une place importante depuis longtemps ici. Tout ceci crée un contraste avec la nature et personnellement j’ai grandi très proche de la nature. Souvent, les personnages de Dreyer et Bergman rencontrent des problèmes moraux qui les tiraillent intérieurement. Leur boussole morale se démène contre les éléments, ce qui est aussi le cas dans mon film d’une certaine manière mais je n’intègre pas autant ça dans un contexte social. Donc oui, on peut dire que la nature est liée à quelque chose de païen, donc connectée à quelque chose qui vient du passé… Il y a ce film de Bergman que j’aime beaucoup : La Source. On y trouve ce point de rupture entre le paganisme et le christianisme mais je ne voulais pas forcément placer des éléments aussi sociaux ou politiques au premier plan de mon film même si je peux tout à fait m’identifier aux éléments culturels qu’ont pu déployer ces réalisateurs. Je peux m’identifier à la culture de ces réalisateurs parce que nous partageons un contexte et une même histoire, surtout quand il s’agit de Piétisme et de notre passé païen. Mon film dégage davantage une grande menace ; à la manière du gothique une terreur silencieuse habite la psychologie des personnages. La lutte intérieure s’exprime par la force de la nature. Si vous avez vu Le Vent de Sjöström, on y voit une fille amoureuse et son conflit intérieur est symbolisé par les éléments qui se déchainent. J’admire cette manière d’utiliser les éléments pour exprimer un stress psychologique ou d’autres sentiments. Les maisons abandonnées, la campagne inhospitalière et ces vastes paysages… Tout ça est très gothique et fascinant, il s’agit d’éléments très cinématographiques.

La figure du chien paraît très importante, c’est lui qui conduit en quelques sortes l’enfant dans un autre monde.

J’aime les personnages de Charles Dickens parce qu’ils présentent un aspect fataliste, ils ne sont pas aux commandes de leur propre destinée. On retrouve ça dans mon film avec cet enfant qui prend part à un voyage parce qu’il cherche quelque chose et qui se retrouve entraîné ailleurs par quelque chose qui le dépasse. Le chien est son ami et peut-être le seul être avec lequel il se sent en sécurité. Concernant son aspect mythologique, le chien l’entraine effectivement de l’autre côté mais quelque chose d’autre peut également le pousser dans cette direction. Je pense que ce point peut être discuté, je dirais surtout que c’est l’aspect fataliste du film au sens où une force supérieure l’entraine vers la forêt. Mais bien sûr le chien joue un rôle, simplement il prend part à un contexte plus grand.

La comparaison entre Valley of Shadows et Stranger Things qui a été faite par quelque médias n’a pas vraiment lieu d’être, et encore moins quand on prend conscience de vos références.

Oui, c’est vraiment une mauvaise compréhension qui est apparue à la sortie de la bande-annonce. Il n’y a rien de comparable avec Stranger Things. Cat People a également été mentionné, et ça n’a rien à voir non plus. C’est un chouette film mais qui n’a aucun rapport avec mon film. Pour être honnête, je n’ai même pas vu Stranger Things, je vais regarder mais on est en plein dans cette mouvance rétro des années 1980 alors que mon film est plus en lien avec le cinéma classique muet des années 1920 et 1930.

Le sujet de la drogue est abordé dans le film, mais jamais de manière très explicite.

Oui, cette histoire a plusieurs facettes mais je ne souhaitais pas insister sur les raisons sociales qui ont conduit ce personnage énigmatique là où il est. Je souhaitais que cette affaire de drogue ne soit jamais au premier plan mais plutôt en arrière-plan, parce que l’enfant ne comprend pas vraiment ce qu’il se passe. On retrouve donc plutôt cette histoire universelle d’un enfant qui est à la recherche d’un temps perdu et de réponses. Je ne voulais pas que les éléments sociaux et politiques dominent le film. Il y a quelque temps, j’ai pris la décision de faire un film plus proche des mythologies universelles et donc d’approcher d’une manière mythologique le parcours d’un enfant qui est confronté à ce genre de problèmes dans sa famille. J’aime le réalisme social au cinéma mais pour ce film je me suis dit qu’il fallait aller dans une toute autre direction. Les gens souhaitent des réponses mais je pense qu’en tant que réalisateur ce n’est pas très respectueux du public de lui donner trop de réponses. Si vous allez au cinéma et que vous prenez part à l’histoire, l’expérience est bien plus grande pour vous. Certaines personnes pensent que c’est en ne racontant pas tout et en ne révélant pas tout que vous manquez de respect aux spectateurs, je pense que c’est exactement l’inverse.

Comment avez-vous trouvé Adam Ekeli, le jeune garçon qui joue Aslak ? Sa performance est impressionnante.

Je n’aime pas tant les castings traditionnels parce que je sais généralement qui je veux. Mais pour le garçon, je devais effectivement le trouver. Il s’agit normalement d’auditionner des centaines d’enfants, mais lui faisait partie des trente premiers. Je me suis tout de suite dit : « ok, c’est lui l’enfant. » Sa présence dans la pièce m’a tout de suite prouvé qu’il pouvait parfaitement remplir ce rôle. Et pour ce genre de film je pense que vous avez besoin de quelqu’un qui a un talent naturel parce que les enfants de cet âge doivent plus être dans le ressenti réel des choses que dans le jeu répété et entraîné. Lui était parfaitement naturel sur le tournage et sentait toujours très rapidement ce qu’il devait faire. Sur les deux ans de tournage il ne s’est jamais plaint, il était toujours très engagé. Je n’aurais jamais pu faire ce film sans lui, puisque tout repose sur sa présence, son regard, son énergie… Son innocence était particulièrement parfaite, il est comme l’agneau qu’il porte. C’était très important pour moi qu’il apparaissent comme l’innocence incarnée parce qu’il est entouré de choses sombres. On retrouve l’opposition entre la naïveté et la brutalité. Sa rencontre avec la brutalité du monde le mène à explorer la vie, d’une certaine manière. Adam Ekeli a beaucoup de frères et sœurs et il est le cadet, il a donc besoin de beaucoup d’attention ce qui fait qu’il était très présent sur le plateau et à l’aise avec la caméra. Il en venait presque à dire « cut » lui-même.

La musique occupe une place très importante dans le film, comment s’est faite la collaboration avec Zbigniew Preisner ?

Quand j’ai fini le film, je savais qu’il fallait une musique mais je ne savais pas qui pouvait la signer. À mes yeux, la seule personne capable de le faire était Preisner car il compose de manière atypique pour des bandes originales, il prend beaucoup plus de place. Et c’est ça que j’aime chez lui, et qui me manque souvent, ces BO longues et narratives. Il est rare que des musiques de films osent prendre part à la narration. J’ai donc écrit un e-mail à son manager, il a aimé le film et une semaine plus tard je travaillais avec lui, que je considère comme un des plus grands compositeurs ! J’adore la touche mélancolique de sa musique. Nous avons donc discuté comment il fallait s’y prendre pour que la musique devienne le dialogue du film, le film ayant très peu de dialogues. La musique devait donc représenter la vie intérieure des personnages et surtout du garçon. Je ne voulais pas non plus que la BO domine le film et je pense que ce n’est pas le cas, qu’elle s’intègre très bien aux images. Le cinéma d’auteur a souvent peur des bandes originales, les films sont souvent très secs, sans musique. Je pense qu’il y a pourtant quelque chose à faire avec la musique et celle de Preisner rend le film plus riche ici, ne serait-ce que dans sa manière de représenter les éléments naturels. Tous les personnages ont un thème et la forêt en a également un.

J’aime beaucoup l’utilisation des chœurs lorsque la forêt est filmée frontalement pour la première fois.

Oh oui, c’est un de mes plans préférés du film. On travaillait à la manière de Kurosawa, en traquant la météo, raison pour laquelle le tournage a pris autant de temps : on cherchait toujours la bonne couleur, la bonne température… Il arrivait que l’équipe technique devienne folle pour quelques jours car on tournait quelque chose à l’intérieur et soudainement le soleil apparaissait et c’est ce qu’il nous fallait pour tourner dehors, donc on sortait. Nous devions donc être prêts à changer le planning chaque jour.

Le vent qui agite la forêt est donc naturel ?

Oui, celui quand il fait face à la forêt est naturel, c’était une énorme tempête. Personne n’avait rien vu venir et j’ai donc attrapé le garçon et j’ai couru… C’était chaotique mais ce fût un des meilleurs moment de toute mon expérience de réalisateur. C’était un moment très vrai.

Surtout que vous avez tourné en 35mm…

Oui, vous tournez en 35 et une tempête arrive, c’était… (rires) Une expérience incroyable ! C’est le genre de choses que vous ne pouvez pas faire en studio, même pour une production hollywoodienne. Sans le digital vous ne pouvez pas ajouter ce genre d’éléments, vous devez donc les attraper. Je pense que les effets analogiques sont bien plus puissants que si vous les simulez. Il n’est pas que question de caméra digitale ou analogique, avec le numérique c’est toute une approche de la réalisation qui change, les solutions deviennent plus simples. L’effet est plus puissant avec l’analogique car le spectateur expérimente quelque chose de plus réel. Voilà pourquoi cette scène est si forte, parce qu’on peut vraiment y sentir la force de la nature.

Quel regard portez-vous sur le cinéma norvégien, assez différent de ce qui se fait dans le reste de la Scandinavie ?

Ouch, sujet délicat pour moi. Je ne suis pas un grand fan du cinéma norvégien en général. Je pense que nous n’avons pas la même tradition que les Danois et les Suédois… Même si maintenant je pense que le cinéma norvégien est sur la bonne direction avec beaucoup de bons réalisateurs qui font surface. Vous savez, le cinéma norvégien a été très influencé par le cinéma américain, beaucoup plus que le reste du cinéma européen. On a toujours été lié à une narration très classique, à l’américaine alors que l’approche européenne est plus expérimentale. J’aime le cinéma américain bien sûr, il m’influence d’ailleurs mais je suis aussi intéressé par les expérimentations. Mais je pense que le cinéma norvégien devient de plus en plus intéressant. Par contre, notre école de cinéma, qui a été créée dans les années 1990 est déjà vieille…

Raison pour laquelle vous êtes allé étudier le cinéma en Pologne ?

Oui. Parce que je me sens proche de la tradition polonaise et de son cinéma mélancolique comme on l’appelle. J’aime aussi leur manière d’aborder l’écriture cinématographique. Quand vous allez dans cette école [la Polish National Film School à Lodz, ndlr.], les réalisateurs et les chefs opérateurs travaillent ensemble très tôt et mon point de vue est que les deux ont une importance égale pour le film. Leur collaboration correspond à une équité organique. J’ai toujours aimé des réalisateurs qui étaient très liés à leur chef opérateur, des réalisateurs dont nous avons parlé : Bergman, Tarkovski, tous ces gens étaient très proches de leur chef op. Je pense que cette relation est essentielle.

Souhaiteriez-vous redynamiser le cinéma de genre norvégien ?

Je me sens plus proche du néo-gothique que du cinéma de genre. Je pense que mon prochain film n’aura peut-être pas tant d’éléments de genre. Le cinéma de genre, et surtout d’horreur, présente souvent des monstres ou ce genre de choses qui ne m’attirent pas trop. Dans mon film, il est simplement question d’imagination. Bien sûr, je pense continuer dans cette voie mais je ne scrute pas tant ce qui se fait actuellement, je suis plus tourné vers le passé qui m’influence. J’aime les films de genre mais je n’ai pas pour habitude de me lancer dans un projet en me disant qu’il s’agira d’un film de genre. On verra ce qui viendra, naturellement, et peut-être qu’il y aura un lien avec le genre… Ou pas. Il s’agit de savoir de quelle histoire il sera question et quels éléments j’aimerais y intégrer. Je ne veux juste pas me définir dans une catégorie, je suis intéressé par la possibilité d’expérimenter et c’est ça que le cinéma actuel peut faire, les frontières entre les genres n’étant pas si claires. Comme pour l’aspect politique : si vous êtes plutôt de gauche vous serez lié aux éléments réalistes et sociaux, et de l’autre côté il sera plutôt questions de choses personnelles et métaphysiques… La discussion que nous avons aujourd’hui, Bergman l’a eu dans les années 1960 et 1970, sur ce que devait être le cinéma : est-il uniquement question de style ou de sujet ? Maintenant je pense qu’on peut mêler ces deux choses. J’aime le genre et le cinéma d’auteurs, je ferai donc ce qui vient naturellement. C’est certainement la meilleure manière de procéder : ne pas se limiter à des principes, qui sont dangereux en art car vous en viendrez toujours à les briser. J’en ai déjà fait l’expérience : au début du film vous vous dites que votre film sera comme ci et connecté à tels principes et en fait c’est beaucoup plus dynamique que ça.

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre prochain film ?

Nous sommes tout au début du processus mais je peux déjà dire que c’est un film important à faire en Norvège selon moi, par rapport à l’histoire du pays. C’est un sujet qui a toujours été « tabou », ou en tout cas controversé, et je pense qu’il est important d’en parler pour ma génération. Je pourrai vous en dire plus dans quelques temps.

Il s’agira donc d’un film historique ?  

Il y aura certainement des parties historiques mais je préfère que ça ait une portée universelle plutôt que simplement être un drame en costumes. C’est toujours mieux quand c’est intemporel, regardez Le Silence des agneaux… Même si c’est marqué par les années 1990, c’est toujours aussi fort aujourd’hui parce que ce n’est pas précisément situé dans le temps.

Propos recueillis le 6 septembre 2017. Un grand merci à Strephen Lan pour avoir permis à cette interview d’avoir lieu.

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