La première mondiale de What Happened to Monday (traduit Seven Sisters en France) s’est tenue il y a quelques semaines à Locarno, l’occasion pour nous de rencontrer son réalisateur Tommy Wirkola. Après Kill Buljo, Dead Snow (1 et 2) et Hansel & Gretel : Witch Hunters, le Norvégien signe un drame dystopique dans lequel il dirige Noomi Rapace qui campe des septuplés. L’occasion pour nous de revenir avec lui sur le projet, les défis de mise en scène et son rapport au cinéma de genre. 


What Happened to Monday est votre premier film que vous n’avez pas écrit. Comment êtes-vous arrivé sur le projet ?

Je connaissais l’existence du projet car un de mes amis cinéastes, Morten Tyldum, norvégien également, qui a fait The Imitation Game et Passengers, devait initialement le réaliser. Il a finalement abandonné le projet au profit de The Imitation Game. J’ai donc lu le script, que j’ai beaucoup aimé. Cependant, je préférais l’idée de mettre en scène sept sœurs plutôt que sept frères. J’ai donc pitché l’idée à la productrice, et ai proposé Noomi Rapace dans le rôle. Elle était partante. On a ensuite rencontré des investisseurs français, et le projet s’est développé à partir de là. Mais donc j’en ai entendu parler par l’intermédiaire de mon ami avant tout, et me suis impliqué après son départ.

Pensez-vous que la mise en avant d’une femme est plus efficace que celle d’un homme dans cette histoire ?

Quand j’ai lu le script pour la première fois, il m’a semblé compliqué de distinguer les sept frères entre eux. L’histoire m’a parue plus intéressante avec des sœurs. Et parfois, à la lecture d’un scénario, il arrive qu’un visage vous vienne en tête. Je ne voyais personne d’autre que Noomi pour le rôle. J’étais déjà très fan de son travail, et étais persuadé qu’elle en ferait quelque chose de remarquable. Je la savais aussi sans peur, ce qui est fondamental dans un rôle tel que celui-ci. L’acteur doit être en mesure de s’emparer du personnage sans réserves.

En parlant de Noomi, un des plus grands défis du tournage a dû être sa direction. Comment avez-vous guidé Noomi sur le plateau, comment devait-elle différencier les sept sœurs qu’elle joue ?

On avait deux heures pour se préparer avant les prises, ce qui n’est pas énorme, mais permet de réunir quelques idées. Sur le plateau, je voulais vraiment que Noomi évite de se préoccuper de l’aspect technique, qui est assez compliqué. Pour les scènes réunissant uniquement les sœurs ensemble, Noomi a passé deux mois seule devant la caméra, aidée de balles de tennis, de marqueurs, de fonds verts, etc. Pour elle, l’important était donc de se concentrer sur l’aspect créatif du rôle, car il peut s’avérer frustrant pour un acteur de devoir jouer une scène pleine d’émotions sans personne en face de soi. Donc nous, notre tâche était de la soutenir, de lui rappeler la finalité des scènes et ainsi de suite. On avait fait des répétitions deux semaines auparavant avec des doublures, ce qui nous a permis de planifier la mise en scène. Donc oui, c’était un défi, mais très stimulant.

Votre cinéma comprenait jusque-là une majorité d’effets spéciaux pratiques, réalisés sur le plateau, notamment dans Dead Snow. Cette fois, l’usage des effets visuels en post-production était beaucoup plus important. Comment cela s’est-il passé pour vous ?

C’était un challenge dans le sens où c’est un processus extrêmement chronophage. C’est ce que je disais tout le temps aux producteurs : tout ce dont j’ai besoin, c’est de plus de temps. Parce qu’une scène qui devrait habituellement être tournée en une journée prenait ici deux jours et demi à terminer, en raison du travail nécessaire sur les prises de vue. C’était très stimulant d’essayer de trouver les solutions les plus adaptées à chaque défi. D’ailleurs, un des plans les plus complexes est celui où l’une des sœurs vomit tandis qu’une deuxième lui tient les cheveux et qu’une troisième se trouve sous la douche. C’est un des plans qui a coûté le plus cher, car à chaque fois que les sœurs ont un contact physique, les coûts de production s’envolent. Noomi, comme toute bonne actrice, a tendance à vouloir être très physique, mais il a fallu faire preuve de retenue. Le lien entre moi, le directeur de la photographie, l’assistant réalisateur, le superviseur des effets spéciaux et les autres membres de l’équipe s’est donc solidifié au cours de notre périple pour résoudre ces problèmes.

Ce n’est pas les dystopies qui manquent au cinéma aujourd’hui ; quelles ont été vos inspirations en termes de production design et d’atmosphère ? Comment avez-vous entrepris de différencier votre film d’autres du genre ?

Visuellement parlant, Blade Runner est la référence vers laquelle tout le monde se tourne. Mais il y a aussi Looper et Children of Men, qui ont été imaginés avec un budget plus serré. J’aime beaucoup ces films et nous nous en sommes donc inspirés. Mais j’adore également Paul Verhoeven, et la façon qu’il a d’allier des idées ambitieuses a un humour particulier, tout en affichant son amour pour la violence. Non pas que j’admire la violence, mais je veux dire qu’il a toujours su créer un ton unique dans son cinéma, et c’est ce que j’ai essayé de faire aussi. Donc oui, le film a un noyau émotionnel en son centre, mais il est enrobé d’action. Je voulais en faire un bon divertissement.

Vous vouliez que l’humour vienne contrebalancer la gravité des situations ?

Oui, et le film repose sur un concept de science-fiction audacieux, et c’est ce qui me plait. C’est une idée forte, osée. Donc on a essayé d’en faire un film un peu osé aussi.

Le problème de la surpopulation, thème majeur du film, vous inquiète-t-il ?

Oui, et nous avons fait des recherches lors de la préparation du projet. J’ai notamment lu un livre intitulé « 10 Billion », qui s’intéresse de manière mathématique au futur de l’humanité. D’un côté, ça fait peur. Le film explore bien entendu une version extrême des possibilités futures, mais je pense en effet qu’il s’agit d’une problématique importante.

À la fin du film, le personnage de Glenn Close affirme que personne ne réalise ce qui nous attend. Ce passage semble véhiculer au moins en partie vos idées.

Oui, dans tous ces films de science-fiction, je pense que les antagonistes les plus intéressants sont ceux qui n’ont pas totalement tort. Dans ce cas, les moyens qu’elle utilise pour atteindre son objectif sont réprimandables bien entendu, mais elle a raison sur certains points. L’humanité dans son ensemble attend souvent trop longtemps avant de prendre les décisions difficiles mais nécessaires, et parfois jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Donc oui, on y a beaucoup pensé. Bien sûr, c’est un film de SF et d’action divertissant avant tout, mais j’espère qu’à la fin, les gens pourront au moins entamer une discussion sur le sujet.

C’est amusant que vous ayez mentionné Verhoeven car vous êtes tous deux européens et votre carrière a désormais des chances de continuer aux États-Unis, comme la sienne à l’époque. Vous avez réalisé plusieurs films de genre. Souhaitez-vous travailler sur de tels projets en Europe uniquement, ou envisagez-vous de traverser l’Atlantique ?

J’ai fait un film en Amérique il y a quelques temps : Hansel & Gretel: Witch Hunters. Ce fut une expérience assez difficile, en raison des studios. Les jeunes réalisateurs ont du mal à imposer leur voix. En Europe, il y a plus de libertés mais moins de budgets, à moins de s’appeler Luc Besson et de faire Valerian. Mais pour ce film, on a reçu pas mal de financements français et belges en termes de préventes. C’est un modèle qui fonctionne, à hauteur de 20 à 30 millions de dollars.

Mais souhaitez-vous spécifiquement développer le cinéma de genre en Europe ? Vous en êtes devenu une figure incontournable.

Je vous dirais que j’aimerais bien oui. Bien entendu, tourner un autre film hollywoodien pourrait être amusant, mais je l’ai déjà fait et l’expérience s’est révélée mitigée. Mais qui sait ? Nous verrons bien.

En parlant de ça, il y a un nouveau Hansel & Gretel en préparation, n’est-ce pas ? Est-ce en production ?

Une suite a été envisagée. J’ai écrit un script, mais ne prévoyais pas de la réaliser. Puis il y a eu des changements au niveau exécutif chez Paramount, et le projet a été oublié. Mais on va essayer, avec Paramount et MGM, de le ressusciter sous forme de série TV. Nous sommes en train de travailler sur le pilote. Voyons où ça va nous mener.

What Happened to Monday sera disponible sur Netflix aux États-Unis et au Royaume-Uni avant de sortir en salle dans le reste de l’Europe. Qu’en pensez-vous ?

C’est comme ça que ça marche désormais. Après le festival de Toronto l’an passé, nous avions vendu les droits sur de nombreux marchés. On avait laissé les États-Unis et le Royaume-Uni de côté car il s’agit de territoires lucratifs. Netflix se sont alors manifestés, et ont offert beaucoup d’argent. Donc le film sera mis en ligne sur leur plateforme là-bas, en plus de l’Amérique latine. Dans la plupart des autres pays européens, il sortira en salles. On a le meilleur des deux mondes donc, je suppose. L’avantage de Netflix repose bien sûr dans le fait que beaucoup de monde pourra le voir. Alors que réalistement, si on le sortait en salles aux États-Unis, il y a peu de chances qu’il rapporte énormément, car il n’y a pas de grosse tête d’affiche. Cela impliquerait donc de dépenser des sommes importantes en termes de marketing, ce qui n’est pas évident pour ce genre de productions. Mais sur Netflix, on est sûr qu’il sera vu. En tant que cinéaste, j’aimerais bien que tous mes films soient vus sur grand écran, mais bon. Ce sera au moins le cas en Europe.

Pour quelle raison le titre est-il passé de What Happened to Monday à Seven Sisters ?

Le titre original était bien What Happened to Monday. Seven Sisters a été adopté pour certains marchés comme la France ou l’Allemagne, car il était plus évocateur. Les États-Unis et le Royaume-Uni ont conservé What Happened to Monday, que je préfère.

Il me semble que le titre utilisé chez les Britanniques est Seven Sisters aussi. Une célèbre station de métro londonienne s’appelle comme ça.

Ah d’accord. Mais je préfère le titre original, plus pulpy, plus intrigant et ambigu.

Comment s’est passée la collaboration avec les acteurs chevronnés, comme Glenn Close ou Willem Dafoe ?

Ce que je vais dire est un cliché, mais c’était très agréable de travailler avec eux. Ça permet de se rendre compte qu’ils sont dans l’industrie depuis plus de 30 ans, et leur professionnalisme est exemplaire. Ils sont amusants, et ce sont des gens bien. On entend parfois des histoires sur les stars difficiles de nos jours, mais c’est tout le contraire avec eux. Ils sont constamment sur le plateau et sont investis à 100 %.

Et avec les enfants ?

Il n’y avait qu’une jeune actrice (rires). Elle était parfaite. Lara, originaire d’Angleterre. Après le film, elle a été choisie pour incarner Matilda au théâtre. Elle est très vive d’esprit, et a rapidement compris la gestion des rôles multiples dans le film. Willem s’est très bien entendu avec elle, et il l’a aussi beaucoup soutenue. Bien sûr il y a toujours des contraintes temporelles avec les enfants, donc c’est aussi un défi. Mais techniquement et créativement, elle était incroyable. Elle a 11 ans mais est bien plus mature.

Que pensez-vous du rôle des hommes dans le film ? Surtout celui de l’amant. Son personnage finit par prendre de l’ampleur. Comment voyez-vous sa fonction perturbatrice pour la protagoniste ?

Il remplit la fonction habituellement attribuée aux femmes dans ce genre de films. Cela parait moins naturel que si les rôles étaient inversés. Il est tout simplement amoureux de l’une des sœurs, et lorsqu’il se retrouve embarqué dans cette histoire, il est très vite désorienté. On s’est attaché à rendre leur relation crédible, et sa présence est donc essentielle pour mieux cerner les motivations de Monday. Elle a d’autres raisons, comme cela est révélé à la fin, mais l’existence de son amant est incontournable pour la pousser à agir. Donc on s’est concentré sur la crédibilité de cet amour. La scène dans la voiture, où il la croit morte, est par exemple une de ses plus importantes. Marwan est une star montante. Il travaille beaucoup et est très volontaire.

Par rapport à la grande révélation finale, je me demandais si cela était la même chose initialement, lorsque le script donnait la vedette à un homme.

Lorsque j’ai lu le script initial, j’ai tout de suite pensé que personne ne trahit sa famille aisément, et donc que les raisons derrière ce choix devaient être très convaincantes. Lorsque l’on a changé les personnages, le scénariste d’origine Max Botkin a proposé les altérations qui ont conduit au résultat final. J’ai tout de suite accroché. Les motivations de Monday étaient alors plus tangibles.

Le libre arbitre était-il un des thèmes que vous vouliez aborder ?

Oui tout à fait. On avait plus de flashbacks avec Willem, qui en montraient plus sur leur enfance, qu’on a finalement coupés pour se concentrer sur les sœurs elles-mêmes. J’espère que la révélation sera compréhensible en l’état ! Je pense personnellement que ses motivations sont claires, mais ça ne faisait pas partie du script original.

Entretien conduit par Thomas Gerber, traduit et retranscrit par Alexandre Rallo.
Remerciements à Ursula Pfander ainsi qu’à Richard Lormand pour avoir permis à cette interview d’avoir lieu.

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