Dire qu’on ne l’avait pas vu venir est un euphémisme. Et pour cause, le précédent film de Kirill Serebrennikov, Le Disciple, gâchait son potentiel furieusement subversif par un propos péremptoire rabâché au point d’en devenir tristement binaire. On craignait alors que le Russe, absent à Cannes car inculpé pour une affaire de détournement de fonds publics, ne sacrifie la (fausse) candeur de son nouveau sujet sur l’autel du pamphlet autoréférentiel. Nous faisant mentir sur tous les tableaux, Serebrennikov signe un film d’une douceur inouïe sans jamais oublier le contexte politique dans lequel il évolue. Retour sur un des grands oubliés du palmarès du 71e Festival de Cannes.


Léningrad, début des années 1980, trois jeunes filles s’introduisent en douce dans une salle de concert. Le temps de se planquer dans les toilettes des hommes afin d’échapper aux vigiles, elles passent par les coulisses pour finalement s’asseoir dans les premiers rangs. Sur scène, le groupe Зоопа́рк (Zoopark) mené par son chanteur Mike Naumenko (renommé Vassilievitch) balance son tube Дрянь (« Ordures ») dans une version survitaminée (et un brin anachronique, plus proche de la reprise par Krematorii). Calquée sur la démarche pressée des trois silhouettes féminines filmées de dos, la caméra se faufile avec dextérité dans les couloirs et les backstages avant de saisir la formation sur scène par un ample mouvement circulaire. Le rock énervé de Zoopark contraste avec le calme qui règne dans le public, exclusivement composé de (très) jeunes adultes, tous assis. Ces derniers osent à peine tapoter des doigts sur leurs genoux. C’est que des pions veillent à ce que la salle ne s’emballe pas trop. Une fan commence à danser timidement sur sa chaise ? Une autre brandit une pancarte auréolée d’un cœur ? Il n’en faut pas plus pour que les surveillants surgissent et étouffent ces « débordements ». La séquence se termine dans les loges, où Mike retrouve Nastasia, sa compagne qui n’est autre qu’une des trois resquilleuses. Cette ouverture en noir et blanc (comme l’essentiel du film) suffit à annoncer la mutation culturelle et générationnelle traversant l’URSS à l’aube de la perestroïka. Le commissaire politique, qui peine à déglutir à l’écoute des paroles « sulfureuses » de Zoopark, a beau tenter de sauver les apparences, la jeunesse vibre déjà aux sonorités influencées par le rock de l’Ouest.

Le temps d’un premier intermède coloré sur « Broken-Hearted Blues » de T. Rex, nous plongeons dans une forêt côtière. Deux jeunes, guitare au dos, avancent vers la mer d’un pas décidé. Ils espèrent taper dans l’œil du chanteur de Zoopark avec leurs chansons. Sur la plage, Mike entonne un Лето (« L’été ») entouré de groupies s’improvisant choristes. De son côté, Nastasia ne semble pas goûter à la mièvrerie ambiante et aux excès d’assurance de son compagnon. Baignée de soleil, révélant un splendide format 2.76:1 qui recrée la largeur de l’Ultra Panavision 70, la séquence marque la première rencontre entre un Mike au sommet de sa gloire et la future icone du rock russe Viktor Tsoi, fondateur du groupe Кино (Kino). Derrière l’apparente insouciance juvénile qui berce la scène, c’est la fin d’une époque qui s’esquisse. À peine arrivée dans le cadre, la figure de Viktor Tsoi (le germano-coréen Teo Yoo, dans son premier rôle majeur) inonde l’image de mélancolie. Mike n’est plus le centre de gravité. Éclaté, le cercle se reforme autour de Viktor et de son acolyte. Les deux illustres inconnus interprètent Мои Друзья (« Mes amis »), une ballade    désenchantée au rythme martial qui rompt avec la candeur de la chansonnette estivale que vient de servir Mike. Les regards des amis et admiratrices de ce dernier en disent long. Chacun essaie de mesurer la réaction de la star, cachée derrière ses lunettes de soleil. Mike ne peut que reconnaître le talent des deux néophytes, décomplexant l’assemblée qui demande immédiatement un autre morceau. Et Viktor d’enchaîner sur la complainte entrainante Бездельник (« Glandeurs »). Bienveillant mais pas encore décidé à céder sa place, l’aîné se permet d’interrompre Viktor pour lui suggérer un ajout au refrain. Un tube générationnel est né, entonné et hurlé jusqu’au bout de la nuit autour d’un feu de joie digne de L’eau froide.

Contrairement à ce que certains critiques ont pu affirmer au lendemain de la projection cannoise, Leto n’a rien d’opaque pour les néophytes qui ne connaissent pas ce microcosme. Serebrennikov est loin de se contenter de décrire la scène underground soviétique qui évoluait dans l’ombre des méga stars d’Aquarium ; il tisse avec délicatesse les relations amicales et amoureuses d’un trio à la Jules et Jim. Il faut effectivement remonter presque aussi loin qu’au film de Truffaut pour trouver un tel apaisement et une telle douceur dans un triangle affectif. Rapidement, Mike prend Viktor sous son aile et endosse le rôle de mentor avenant, acceptant sans broncher que Nastasia l’embrasse. Dans un bloc soviétique qui montre ses premiers signes de faiblesse, la priorité n’est pas à la gloire personnelle mais à l’expression d’une rage adolescente et collective. Encore couvée et étouffée, cette colère s’exprime au travers d’une première séquence musicale fantasmée. D’autres suivront, pour symboliser le besoin d’évasion de Viktor et Nastasia ou la nostalgie d’un Mike bientôt relégué au second plan, relationnellement comme artistiquement. Toutes construites sur des tubes américains (des Talking Heads à Lou Reed en passant par Iggy Pop) et signalées par des incrustations qui rappellent Irma Vep, ces parenthèses fonctionnent comme soupapes politiques et émotionnelles. C’est qu’ici il n’y a pas que les velléités politiques qui sont réprimées, les sentiments sont pour l’essentiel contenus dans les regards (celui d’Irina Starshenbaum n’a pas fini de nous hanter). Alors oui, l’amitié qui lie bientôt Mike à Viktor ne personnifie pas le drame politique comme c’était le cas avec l’image des peuples frères divisés incarnée par Jules et Jim, mais il est bel et bien question de « sérénade à trois » dans un contexte brouillé par des enjeux qui limitent autant qu’ils nourrissent les inspirations. Et si les titres de Kino n’évoluent pas comme les leitmotivs de George Delerue, la musique n’en dirige pas moins le récit dans Leto, où les traits asiatiques de Tsoi font écho à l’accent autrichien de Jules.

Par des adresses aux spectateurs, Kirill Serebrennikov répond d’ailleurs à ceux – fans de Kino en tête – qui verraient en Leto un « simple » biopic musical. Lorsque Teo Yoo apparaît pour la première fois, un personnage brise le quatrième mur pour nous dire que l’acteur ne ressemble pas au vrai Viktor Tsoi. En revenant sur la génèse du premier album de Kino, le réalisateur lance un appel punk à une jeunesse désormais peu encline à sortir du cadre. Habité par une mélancolie dévastatrice, Leto brasse une émotion universelle en revenant sur ces existences condamnées à brûler trop vite. « Je sais que l’arbre que j’ai planté ne vivra pas une semaine. Je sais qu’il est condamné dans cette ville, mais je passe tout mon temps à ses côtés », chante Viktor dans une déchirante version de Дерево (« Un arbre ») sous l’œil de Mike qui comprend définitivement que le témoin est passé. Frappée par la funeste évidence du destin qui se dessine devant elle, Nastasia admire une dernière fois Viktor avant que le générique ne boucle la boucle sur Кончится Лето (« L’été finira »), premier titre de l’album posthume de Tsoi, mort dans un accident de voiture à 28 ans alors qu’il venait d’enregistrer la piste de chant. Un an plus tard, ce sera au tour de Mike de périr dans d’étranges circonstances.

À la sempiternelle question « plutôt Beatles ou Rolling Stones ? », nous avons désormais notre réponse. #teamkino ! Et on se retrouve sur Discogs à commander des vinyles en Russie.

LETO
Réalisé par Kirill Serebrennikov
Avec Teo Yoo, Roma Zver, Irina Starshenbaum
Sortie en francophonie le 5 décembre 2018

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