56 ans et toutes ses dents, Tom Cruise cimente avec le sixième volet de sa franchise rebootée Mission: Impossible sa place de superstar hollywoodienne, regagnée après un dangereux détour via l’enfer des tabloïdes il y a un peu plus de 10 ans. Ayant redoré son aura grâce à un plan comm’ d’une efficacité remarquable, qui vise à le présenter comme l’alter égo réel du personnage qu’il joue, Cruise a conquis le monde en escaladant des falaises et des immeubles, en s’accrochant au flan d’un avion en décollage, en sautant de toit en toit, et surtout en courant plus vite et plus longtemps que la plupart des gens deux fois plus jeunes que lui pourraient seulement envisager. En prolongeant sa collaboration avec l’ambitieux réalisateur Christopher McQuarrie, la vedette s’assure un succès public et critique à travers une formule évidente, qui semble pourtant avoir été abandonnée par le reste d’Hollywood.


Au milieu de Fallout, Ethan Hunt, notre agent préféré de l’agence d’espionnage américaine IMF, traverse la moitié de Londres à pied en sprintant sur les toits de la capitale. Le travelling latéral est d’une simplicité étourdissante et pourtant, on en viendrait presque à se demander si l’image n’a pas été légèrement accélérée en post-production tant Cruise semble courir avec une vélocité surhumaine. Mais tout s’explique : à ce moment-là, il poursuit un agent double ourdissant une catastrophe nucléaire, en plus d’avoir réveillé de vieux ennemis et de mettre en danger ceux auxquels il tient. En contexte, les cascades insensées du protagoniste sont toujours à leur place, le spectateur se retrouvant entraîné dans l’élan irrésistible d’un scénario qui ne lui laisse aucun répit.

Au premier coup d’œil, l’histoire de Fallout n’a rien de très surprenante : l’espionnage, qui faisait le sel de la série d’origine et du premier volet cinématographique réalisé par Brian De Palma en 1996, demeure perceptible en filigrane, lors des ludiques scènes de révélations et de trahisons qui relient d’immenses séquences d’action toutes plus longues, intenses et impressionnantes les unes que les autres. Le dévouement absolu de l’équipe pour créer du grand spectacle tangible laisse pantois : d’un saut en parachute à haute altitude à une poursuite en hélicoptère au milieu des montagnes du Kashmir, en passant par une course dans les rues de Paris, la physicalité de l’action ne parait jamais truquée d’effets numériques. Un affrontement à mains nues obligeant Hunt et son nouveau collaborateur de fortune Walker à essuyer les coups d’un très habile adversaire se distingue par ailleurs grâce à une énergie enivrante, rarement vue dans le cinéma américain.

Ce qui nous amène à Christopher McQuarrie, qui avait déjà travaillé avec Cruise sur le premier Jack Reacher et le précédent volet de la franchise M:I, et qui signe ici un film d’action de très haute volée, appliqué, dynamique, hypnotisant. On se gardera bien de toute comparaison à Mad Max: Fury Road (une hyperbole plus d’une fois aperçue sur la toile), puisque ce dernier transformait organiquement l’action en mode narratif qui racontait son histoire visuellement, à travers chacune des actions mises en image. Fallout communique une énergie dévastatrice, mais ses séquences d’action ne transcendent pas leur statut de spectacle : les personnages n’évoluent pas à travers elles. Hunt demeure plus retranché que jamais dans ses valeurs de boy scout l’obligeant à rejeter tout compromis à sa moralité banale centrée sur le bien commun, tandis que ses adversaires se présentent comme un anarchiste vengeur redondant et un utilitariste ozymandiesque cliché : aucun d’eux n’est moralement, intellectuellement ou personnellement différent à la fin du film, car si le script donne l’illusion d’une remise en question, celle-ci ne mène à rien d’autre qu’une réaffirmation des positions historiques de la franchise, et les retombées (« fallout ») miroitées s’évaporent finalement face au monumental travail du réalisateur, qui érige l’action à un niveau inédit. Il ne s’agit pas d’une doléance, au contraire : McQuarrie ne prétend pas proposer autre chose que le meilleur actioner à l’ancienne possible, et atteint brillamment son objectif. Son film n’a pas besoin de la comparaison pour exister ; le cinéma mainstream américain ne lui oppose, après tout, aucune concurrence dans sa catégorie, et il parvient à respecter le cœur de la saga tout en la propulsant vers des territoires spectaculaires inexplorés.

McQuarrie a fait preuve, depuis Way of the Gun (2000), d’un soin tout particulier pour la vraisemblance de ses séquences d’action, et cette approche se ressent dans le résultat final, qui s’avère être un exercice d’équilibriste, jouant sur la limite qui sépare la simple extravagance de la fantaisie. Oui, en théorie, tout ce qu’accomplit Ethan Hunt est humainement possible (mais il n’y a que Tom Cruise qui puisse le faire). Cet équilibre permet un crescendo toujours plus puissant dans les péripéties montrées, sans que cela mette en péril la suspension d’incrédulité. Pour mettre en scène tout ça, McQuarrie opte pour un style vif et lisible, usant beaucoup de caméra portée dans les corps à corps mais sans tomber dans le travers de la shaky cam. Son découpage est logique, pragmatique et efficace. Certes, le cinéaste n’a pas développé de style visuel immédiatement identifiable et opte pour une mise en image plus neutre que ses prédécesseurs, loin des plans cassés et des contre-plongées de Brian De Palma, des ralentis, duels balistiques et romances hyperboliques de John Woo, de la platitude télévisuelle et des lens flares de J. J. Abrams, ou de l’élan cinétique de Brad Bird. McQuarrie ne se retrouvera pas au chapitre des génies du cinéma d’action dans les futurs livres d’histoire, mais il occupera une confortable place dans les rangs des artisans talentueux. Parfois, il intègre même à ses scènes de jolies idées visuelles, comme lorsqu’il exprime clairement le statut de double négatif d’Ethan Hunt qu’occupe Walker (Henry Cavill) dans l’intrigue, à travers une habile utilisation des miroirs juste avant que commence le combat dans les toilettes du Grand Palais.

Cependant, McQuarrie montre toute l’ampleur de ses compétences dans la conception de séquences étendues, et notamment lors de l’acte final, lorsqu’il s’agit d’invoquer des images grandioses : avec le sommet d’une montagne du Kashmir en arrière-plan, le réalisateur décentre l’hélicoptère auquel Hunt est suspendu pour composer un plan à l’ampleur jamais vue dans la franchise, et globalement peu vue au cinéma. L’échelle donne le tournis. Le cadrage et les couleurs finissent d’achever un spectateur vidé de son énergie, comme s’il avait couru aux côtés du protagoniste.

La fabrication des poursuites haletantes intéresse très clairement le cinéaste, qui se permet par ailleurs de s’inspirer de The Dark Knight de Christopher Nolan lors de la mise en place progressive de l’embuscade à Paris. Le nombre de similarités ne saurait tromper : convoi de police transportant un détenu, route bloquée par les terroristes, même plans à l’intérieur du van blindé, musique de Lorne Balfe singeant très ouvertement le score mécanique de Hans Zimmer, etc. Fort heureusement, alors que tout est en place pour que commence la course poursuite, McQuarrie contourne les attentes provoquées et court-circuite la stratégie en place au profit d’une séquence repositionnant Hunt et ses alliés en position de faiblesse. C’est là que se trouve la force d’un scénario à l’hyper-structure banale (terroristes, plutonium, bombe) : à chaque fois que l’histoire risque de retomber dans un confort narratif pépère, les héros sont remis en danger immédiat. Les ressemblances au film de Nolan ne s’arrêtent pas là, Fallout reprenant une structure scénaristique proche qui multiplie les péripéties découlant d’une seule et même problématique. Le thème du choix impossible (Ethan devant choisir entre sauver le monde ou son plus vieil ami en début de film) se fait catalyseur des conflits mais, contrairement à son modèle nolanien, le film ne cède jamais à la tentation du « réalisme » moral et affirme avec fierté (mais non sans difficulté) que les choix impossibles n’en sont pas : sauver le monde ou sauver ses amis, pourquoi choisir ? Ethan Hunt, en tout cas, peut faire les deux.

La construction du film se démarque toutefois de ses prédécesseurs à travers une conscience intertextuelle plus prononcée. Après un rêve annonçant le retour de vieux ennemis, Hunt, en planque à Belfast, reçoit la visite d’un homme anonyme amorçant l’énonciation d’une citation tout aussi anonyme :

Fate whispers to the warrior: « A storm is coming. »
The warrior whispers back: « I am the storm. »

Dans sa version originale, le destin ne murmure pas au guerrier qu’une tempête se lève, mais « You cannot withstand the storm »  (« Tu ne survivras pas à la tempête »), véhiculant un pessimisme initial bien plus prononcé. Hunt déballe un exemplaire de l’Odyssée d’Homer, en sort un appareil, et écoute attentivement ses instructions. Tout est annoncé dans cette introduction : le retour de la femme et de la némésis d’Ethan Hunt, sa confrontation (gagnée d’avance) avec les éléments, et l’enrobage homérique de cette promesse. McQuarrie intègre par ailleurs à son script plusieurs renvois aux précédents épisodes de la franchise : Hunt fait la rencontre de la Veuve blanche, qui révèle en passant être la fille de Max, personnage important du film de De Palma ; une scène d’escalade de falaises faisant suite à une poursuite en hélicoptère semble faire référence aux deux premiers films successivement ; Julia, ex-épouse de l’espion, fait son retour à l’écran au-delà du caméo ; le plan de l’antagoniste s’avère être quasiment identique à celui de Ghost Protocol, et plusieurs personnages de Rogue Nation sont de la partie. Étrangement, Luther Stickwell révèle à Ilsa Faust qu’Ethan a eu des sentiments pour deux femmes en tout et pour tout, ce qui n’est pas vrai compte tenu des deux premiers films.

En dehors de quelques scènes dans lesquelles les acteurs jouent très bizarrement (Angela Bassett a l’air de se demander ce qu’elle fait au Trocadéro), la bande originale de Lorne Balfe constitue peut-être le point le plus faible de l’entreprise. Pas qu’il soit honteux, mais il demeure trop dérivatif pour avoir un impact similaire aux images. Sorti de l’écurie Zimmer, Balfe s’appuie trop souvent sur les percussions martiales de son maître, bien qu’il infuse à son travail assez de singularités pour s’y attarder un peu : au-delà de ses nombreuses reprises du thème principal, Balfe reprend également le thème secondaire The Plot de Lalo Schifrin, par exemple sur la piste Steps Ahead, qui s’impose comme une relecture post-zimmerienne d’une composition classique. Les meilleurs passages se révèlent être ceux où il ose subvertir la rythmique militaire de la scène d’action à l’aide d’une mélodie au piano venant donner un ton de thriller conspirationniste à son univers sonore, comme dans le très réussi morceau Stairs and Rooftops. Le musicien propose enfin une mutation électronique de son modèle, possiblement inspirée du score de Tron: Legacy (écouter Should You Choose To Accept/Change of Plan), qui permet à son travail de rester efficace le temps du film.

Au final, Mission: Impossible – Fallout s’inscrit dans la tendance de réflexion englobante ayant affecté la plupart des franchises cinématographiques d’aujourd’hui : en rappelant le passé, en augmentant les enjeux émotionnels, en conversant avec son héritage, le film ambitionne de synthétiser l’esprit de la saga tout en proposant quelque chose de jamais vu. Le défi consistait d’abord à éviter l’écueil de la mythologisation outrancière, qui tend à rendre les franchises opaques pour les nouveaux spectateurs devant « rattraper » leur retard, et surtout à trouver une tonalité appropriée qui allierait premier degré et humour sans jamais faire preuve de cynisme. C’est réussi, et haut la main : non seulement Fallout peut se regarder indépendamment en dépit de ses références, mais la tension n’est jamais affaiblie par l’intrusion de passages humoristiques, qui s’effacent entièrement lorsque cela s’avère nécessaire narrativement parlant. Au jeu de l’équilibrisme, Cruise et McQuarrie parviennent à nous faire miroiter et envisager des répercussions immenses, pour finalement offrir ce à quoi devraient aspirer tous les entertainers hollywoodiens : un spectacle gargantuesque, généreux, qui croit entièrement à son récit et en la capacité du public à faire de même. Le monde ne va pas disparaître, mais faisons semblant quelques instants. Alliée à un dévouement kamikaze au cascades réelles, cette approche fait sans mal de M:I 6 le meilleur blockbuster sorti des studios américains depuis quelques années.

MISSION: IMPOSSIBLE – FALLOUT – Sortie le 1er août 2018 en francophonie
Réalisé par Christopher McQuarrie
Avec Tom Cruise, Henry Cavill, Rebecca Ferguson

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s