Lors de la création du monde, Devî, déesse de l’abondance, enfanta 160 millions de progénitures. Son premier-né, Hastar, rongé par l’avarice, collecta l’intégralité de sa fortune en pièces d’or avant d’essayer de dérober sa nourriture. C’est alors que sa fratrie se retourna contre lui, l’empêchant d’apaiser sa faim. La déesse sauva la vie de son aîné à la condition que son nom disparaisse dans les limbes du temps et qu’il ne soit jamais vénéré. Mais au crépuscule du XVIIIe siècle, une famille réveille la divinité oubliée en créant un sanctuaire en son honneur. Quelques années plus tard, en 1918, un jeune garçon apprend tout de ce passé, et se fait la promesse de récupérer le trésor d’Hastar. Devenu adulte et lui-même père, il entreprend d’accomplir son destin, même s’il lui faudra pour cela descendre dans le ventre même de la déesse créatrice pour affronter sa descendance.


S’il y a bien une chose qu’on espérait de la part du cinéma d’horreur indien, c’est qu’il prenne de nouveaux risques. Aussi divertissantes et dynamiques les grosses productions indiennes comme Miruthan et la saga 1920 puissent-elles s’avérer, le lissage des codes du genre sous la pression des nécessités commerciales favorise peu la variation conceptuelle et idéologique. Produit par sa star Sohum Shah, déjà derrière le drame Ship of Theseus dont on a chanté les louanges un peu partout, Tumbbad s’impose comme une exception notable dans le paysage cinématographique hindi, créée en marge des grands studios.

Avouons que le synopsis avait tout pour nous intriguer, revenant aux sources mêmes de l’univers pour mieux se faufiler dans les entrailles morales de l’humanité ; une mise à nue de l’homme par voie de paganisme primordial. Les images, elles, ne prennent pas longtemps à accaparer l’attention : certes, les effets de synthèse utilisés en introduction ne découlent pas exactement du fleuron de la technologie, mais la solennité employée par le narrateur accapare immédiatement l’attention. Il ne faut ensuite que quelques plans aux réalisateurs Rahi Anil Barve et Adesh Prasad pour établir leur univers visuel : un monde à la fois morose et hypnotisant, où les couleurs sont inlassablement noyées par des tons ternes faisant un efficace usage des contrastes. La pluie sans fin s’abattant sur le village isolé de Tumbbad, assombrissant les pierres des bâtiments pour la plupart abandonnés, l’on aura rarement vu plus directe présentation de la décrépitude morale d’une diégèse. Les teintes vives sont généralement réservées aux éléments conductifs du récit : le jaune des pièces d’or, le rouge du ventre divin originel, etc. Dans ses plus puissants moments, le film propose des plans subjuguants, autant pour les spectateurs que les personnages.

En remontant aussi loin que le folklore traditionnel hindouiste le permet, Tumbbad s’inscrit dans l’héritage d’un cinéma mythologique dont l’importance culturelle est incontournable en Inde. Dans son ouvrage Filming Horror: Hindi Cinema, Ghosts and Ideologies, Meraj Ahmed Mubarki décrit le rôle du genre ainsi :

« Car elle permet de transcender les barrières linguistiques et de s’adresser à tous les groupes du pays, l’imagination cinématographique a offert de nouvelles formes à l’hindouisme, […] proposant une synthèse homogène de diverses constructions mythologiques. »

Cette consolidation de l’identité indienne traversant le cinéma national de part en part est depuis toujours en conflit avec son rapport à la science moderne, partiellement dérivée des colons britanniques et qui tend à encourager l’abandon des croyances ancestrales du pays. Les films fondateurs du genre en Inde, comme Mahal (Kamal Amrohi, 1949) et Madhumati (Bimal Roy, 1958), qui ont établi un cadre esthétique et idéel, constituent des exemples prototypiques du rationalisme laïque nehruvien perméant la société d’alors, et cherchant à soumettre le spirituel au temporel. Si les films d’horreur indiens plus récents rétablissent le folklorisme comme dominant de la science, celle-ci n’est pas pour autant rejetée, comme le précise encore Mubarki :

« Dès les années 1990, les scientifiques sont devenus redondants ou ont été assimilés aux principes mythiques. Toute approche anti-occidentale n’implique cependant pas le rejet complet de la science, mais plutôt une réarticulation de la rationalité scientifique selon les traditions indigènes. »

C’est ce que l’on observe notamment dans la saga 1920 ou dans Haunted (Vikram Bhatt, 2011). Tumbbad ose toutefois s’aventurer sur un terrain peu défriché, hérité à la fois du genre mythologique nationaliste et de l’horreur contemporaine anti-scientifique, mais repousse les possibilités d’une telle fusion jusque dans ses retranchements notionnels. Dans Tumbbad, la science n’a pas sa place. Les voitures arrivées dans les centres urbains, révolution technologique de l’aube du siècle dernier, sont évoquées en passant et reléguées au statut d’affabulations pour les habitants des campagnes. La religion, elle non plus, ne semble être qu’une arrière-pensée. Le protagoniste, obsédé par l’idée de récupérer la fortune du dieu oublié, croit sans équivoque aux déités concernées sans jamais intégrer cette croyance à un système ritualisé, sans jamais la transformer en foi. Science étrangère laïcisante et mythologie indigène cohésive : Tumbbad réduit les deux forces principales du cinéma fantastique indien à néant, remettant en question la solidité culturelle de sa diégèse, ainsi que ses fondements intellectuels. Pour Vinayak, notre héros, il n’existe ni pays ni logique : seules les pièces d’or qu’il peut aller dérober au dieu déchu importent. Il y a bien quelques signes que l’Histoire continue de suivre son chemin en toile de fond, mais elle ne prend réellement pied dans le récit que lorsqu’elle a un impact direct sur les personnages : l’indépendance de l’Inde regagnée, les terres sur lesquelles se trouve l’entrée vers le ventre primordial sont menacées de réappropriation, forçant le protagoniste à accélérer ses plans.

En ce sens, la colonisation offre un statu quo désiré par l’homme, qui se complait à ignorer totalement le monde qui l’entoure au profit d’un égoïsme absolu ; une approche rare dans un cinéma mythologique marqué par l’affirmation d’une puissante identité culturelle. Peut-être cette désillusion totale est-elle imputable à la nature embryonnaire des forces païennes en action ici, et dont la force naturelle terrasse l’humain tant physiquement que mentalement ? Après tout, comment les hommes pourraient-ils immerger moralement grandis d’un bourbier mythologique défini par l’avarice et la violence ? Le plan en plongée au sommet de l’arbre ayant poussé à partir des entrailles d’un corps humain condamné à ne jamais mourir malgré la décrépitude de l’âge restera à jamais gravé dans les esprits, annonçant la supériorité indétrônable d’un ordre naturel qui ne se laissera pas courber aisément. D’un côté, Vinayak résiste à toute tentative d’identification avec le public : une raclure cupide ne s’intéressant ni aux siens ni au destin de sa nation ne saurait en effet gagner notre sympathie, et est condamnée à ne servir que la caution éthique d’un récit didactique. Et pourtant : sa détermination inébranlable lui confère un courage unique, qui le mènera jusqu’au centre matriciel de la vie et lui permettra pour ainsi dire de se retrouver face à face avec les dieux. Débarrassé de sa morale cartésienne imposée par le monde moderne et de son éthique sociétale héritée de croyances millénaires, l’homme pourrait-il transcender sa nature en cédant à l’appel primitif de ses désirs incontrôlés ? Nous serait-il impossible de nous élever par-delà nos limites à moins d’accepter de replonger dans le placenta civilisationnel ? La réponse des cinéastes tend vers la négative, embrassant finalement la forme du conte moral cyclique, mais pas sans avoir auparavant laissé entrevoir la possibilité d’une issue différente.

La caractère horrifique du film peinera certes à effrayer tout spectateur ayant déjà regardé quelques longs métrages dans sa vie, mais la valeur symbolique des souffrances physiques que la Terre déifiée inflige aux victimes transporte le récit vers les frontières de l’horreur cosmologique. On regrettera que le deuxième tiers du film se perde en digressions pseudo-humoristiques dans les rues de la ville de Pune, mais la conclusion de l’arc ainsi entamé s’avère au moins percutante. Malgré l’inexpérience relative de ses réalisateurs, Tumbbad profite d’une mise en scène travaillée, augmentée par une direction artistique remarquable. Loin des clones commerciaux produits en série à Bollywood, Sohum Shah s’offre une œuvre splendide et participe à un croisement des genres audacieux, s’attribuant avec aisance une portée que peu de films parviennent à évoquer.

TUMBBAD – Présenté à la Mostra de Venise 2018
Réalisé par Rahi Anil Barve et Adesh Prasad
Avec Sohum Shah, Deepak Damle, Harish Khanna

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