Le VIFFF (Vevey International Funny Film Festival) projette, peu avant sa sortie romande, En Liberté ! de Pierre Salvadori. Retour sur le dernier film d’un cinéaste à la discrète défiance, auteur d’une œuvre dont l’exigence vis-à-vis d’elle-même contraste avec la comateuse médiocrité de la comédie française le plus ordinairement.  


Dans la Cour contenait une scène étonnante où le personnage interprété par Catherine Deneuve conviait tout son voisinage d’immeuble à une projection d’images catastrophistes supposées illustrer, à la consternation et l’embarras de tous, un discours pseudo-scientifique au fort potentiel anxiogène. L’effondrement redouté du lieu, de possiblement tout, révélait son délabrement intime, elle se fissurait ainsi publiquement, un embryon de psychose étant donné à voir au collectif. L’œuvre de Pierre Salvadori est allée se lover au cœur du désastre, contemple l’hébétude, fêlures et fissures, les traces de la folie ordinaire. Avec En Liberté ! cette déglingue prend des dehors plus maniaques et extériorisés. Comédie rêche et survoltée, elle réaffirme au sein de sa filmographie une forme de comique fondé sur l’agression physique, qui s’inscrirait plus dans une brusque lignée entre Jackass et Observe and Report que dans l’héritage revendiqué de Lubitsch et de LaCava (il faut dire que Salvadori aime aussi Walsh). Il y a une énergie punk-rock à cette fable où le cinéaste fait un peu son film en cuir (l’insistance sur les masques, un léger fétichisme des souliers…), exprime une saine envie de ruer l’air de rien dans les brancards (enfin une bonne blague sur Daech dans une comédie française), qui pourtant n’exclut pas la beauté du geste (le texte est souvent délicat). Ce dérèglement anarchique sert moins une forme de contestation directe (encore qu’il s’agisse bien de déboulonner une statue) qu’il n’autorise la circulation du désir, une aporie morale sur quoi faire de la bête en soi quand la vie nous accule. Il y a bien quelque chose du moraliste, au sens le plus noble du terme, chez ce réalisateur ironiste.

Yvonne Santi (Adèle Haenel) est la veuve d’un policier, Jean (Vincent Elbaz) célébré en grande pompe pour son action héroïque – et fatale – en 2009 suite au casse d’une bijouterie (plane quelque chose de l’affaire du bijoutier de Nice sur ce postulat, le film s’intéressant à l’usage de la force en France). Policière elle aussi, elle est proche de Louis (Damien Bonnard), collègue et ami du trépassé, visiblement amoureux d’elle. Après qu’il ait ramené au commissariat quelques hurluberlus en tenues SM suite à un raid dans un donjon, Yvonne découvre par l’un d’entre eux, bijoutier, ignorant qu’elle n’était pas impliquée, que la courageuse action de feu son mari était un coup monté : une arnaque à l’assurance qui lui aurait permis, n’y aurait-il pas laissé sa vie, de s’en tirer avec diamants et fortune… cette même fortune sur laquelle elle est depuis huit ans assise (c’était un ripou à plein-temps). Il s’ensuit que l’homme emprisonné depuis pour le braquage, Antoine (Pio Marmaï), artisan-joaillier dans l’établissement était innocent. Celui-ci sort de son incarcération deux semaines après, dans un état psychique pas exactement rassurant et plutôt porté sur la violence infligée à autrui. Motivée par sa culpabilité, Yvonne se mue en ange gardien qui de loin en proche, le protège, efface ses traces quand il le faut, répare à sa place les pots cassés. Traduisant l’injustice dont il a été victime dans le langage du droit, elle les lui donne tous en retour, en premier lieu celui d’être un salaud plutôt qu’une victime. Peut-être plutôt que cette division éventuellement convenue, faudrait-il dire qu’elle lui donne le droit à ce que l’épouse qu’il retrouve, Agnès (Audrey Tautou), désigne comme la cruauté des victimes. Tout cela est un peu fou, la fait vriller également. L’histoire qu’elle raconte le soir à son fils Théo (Octave Bossuet) pour l’endormir, celle d’un père héros local, varie désormais de soir en soir, comme s’il était impossible de se départir de cette scène inaugurale sans qu’il soit possible de lui substituer une version alternative audible et cohérente non plus (c’est bien le propre de la névrose que de rejouer sans cesse la même scène inacceptable mais irremplaçable). En Liberté ! traite, assez finement, d’indulgence et de culpabilité, des contradictions où l’on peut finir par s’empêtrer quand on formule l’idée d’un droit à la colère, à la violence – et de la séduction de cette image. Par un déplacement malin, ce n’est pas pour l’homme qu’elle couvre qu’Yvonne ressent soudainement de l’affection et de l’attirance (elle accepte bien qu’il l’embrasse un coup, il n’a visiblement toutefois pas très bonne haleine), mais pour l’ami de son mari, seul à la relier à un commissariat qu’elle répudie.

Pour un film prenant pour cadre un univers où les personnages occupent des métiers normés et des fonctions à haute charge symbolique, ces derniers paraissent drôlement flotter, ne jamais être tout à fait à leur affaire (qu’est-ce qu’un commissariat décoré avec une affiche du Samouraï ?). Déphasés, ces êtres d’une intelligence plutôt vive se trouvent comme pris d’idiotie devant l’absurdité du réel. Un gag à répétition veut qu’ils se montrent incapable de voir ou d’entendre qui ils ont devant les yeux et à portée d’oreille, s’agirait-il de questions de vie ou de mort (le brave sanguinaire qui vient, à plusieurs reprises, se dénoncer de lui-même pour se voir éconduit), d’aveux qui pourraient changer leur existence (Yvonne distraite de la déclaration de Louis par la carcasse d’une bagnole de course, la composition du plan rappelant un gag sentimental des Apprentis). Vient toujours un moment chez Salvadori ou ne reste plus que la possibilité de faire les gros yeux, un attrait et une angoisse devant l’aberration, ce difficile et beau moment où on ne sait plus trop que dire. Il expliquait avoir remarqué Adèle Haenel pour son rougissement en réaction à une question indiscrète sur un plateau. Actrice toujours impeccable, il y a chez elle, au-delà du caractère volontaire ou de la street cred’, l’affirmation de quelque chose de l’ordre d’une pudeur et d’une probité. C’est également un plaisir de retrouver Damien Bonnard, dans le registre occasionnel (après le french-lover arrogant de C’est qui cette fille ? ou le marin à lunettes noires très sûr de lui de 9 Doigts) de la tendresse ahurie. Jouxter ce binôme à Pio Marmaï ou Audrey Tautou (comédiens qui ont aussi une pudeur intéressante) dit quelque chose d’un territoire idéal, concrètement incertain, où le cinéaste cherche à s’inscrire entre cinéma d’auteur et production populaire.

Tout n’est pas réussi dans En Liberté ! (les flash-backs fantasmés, malgré beaucoup d’idées stimulantes, telles les incursions gore, sont en-deçà du segment contemporain). C’est un peu le drame de Salvadori que son comique fondé sur la précision et la rigueur (où la réussite ou non d’un gag tendrait, si on rêve, au plus proche d’une forme d’objectivité basée sur des critères de rythme et de gestion de l’espace) tende logiquement (et volontairement) au « ça passe ou ça casse ». C’est un formidable inventeur de situations, dont la mise en scène vérifie (ou, heureusement plus rarement, infirme) la validité d’une hypothèse (« ça, ce sera vraiment drôle »). Il se retrouve dans des enjeux de maîtrise où chaque aspect du film devient saillant et dès lors redouble dangereusement d’importance (si l’usage du I wanna be sedated des Ramones est plaisant, l’accompagnement musical peut s’avérer pauvre à l’occasion). Il y a une folle exigence à cette forme de comédie, celle du metteur en scène qui s’y consacre étant d’ordre à la fois esthétique et moral. En déréglant les paramètres d’une légende édifiante pour en tester les conséquences brutales, il en vient à poser la question de la bonne vie, de ce que ce serait que de se faire du bien sans faire du mal aux autres. « J’aime ta présence. Elle me calme et elle me trouble. » Dans l’oxymore de la sérénité et de l’inquiétude partagées, il réfléchit à l’union de deux êtres (par l’influence d’un tiers turbulent) comme un enjeu de ce qui serait bon ou non pour leur personne. Il est touchant que le cinéaste ait recours à autant d’ingénierie, de sophistication dans le comique de situation, pour en arriver au besoin primaire d’être déplacé par l’autre. Touchant aussi que ce souci pour une personne s’adresse sous cette forme à une protagoniste elle-même soucieuse de quelqu’un d’autre, motivée par autre chose que le souci de soi.

EN LIBERTÉ !
Réalisé par Pierre Salvadori
Avec Adèle Haenel, Damien Bonnard, Pio Marmaï, Audrey Tautou, Vincent Elbaz
Sortie le 31 octobre 2018

 

 

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