L’édition 2018 du VIFFF accueillait un focus consacré à Eric & Ramzy. Délicat peut-être pour deux humoristes en activité de présenter une rétrospective. Ou peut-être pas. Toujours est-il qu’ils semblaient se questionner sur leur place dans le paysage de la comédie actuelle, entre leurs désirs et ce qui est parfois attendu d’eux. Et le comique est toujours un art de déjouer les attentes. L’occasion d’un entretien, instable et généreux, jubilatoire et inconfortable, avec deux puissances comiques, dont le ping-pong en apesanteur se situe des volées au-dessus d’un simple à qui mieux mieux. Eric & Ramzy s’amusaient parfois à retarder toute réponse (ou la possibilité même d’adresser une question), prenaient les chemins de traverse que leur autorise leur complicité, mais se lit bel et bien en fin de compte, en filigrane ou sans détour, comment chacun d’eux conçoit leur filmographie et le métier qui consiste à faire rire. 


Eric Judor (à Ramzy Bédia, arrivé juste après) : Le garçon me racontait qu’une fois son enregistreur s’est arrêté pendant un entretien. Alors il l’a refait de tête. Il a dit n’importe quoi.

Ramzy Bédia : Comment ça, n’importe quoi ?

E.J : Ben il lui a prêté des propos nazis et tout ça, il lui a prêté des propos antisémites.

R.B : Je vais faire gaffe, j’enregistre. Au cas où les propos sont pas bien…

E.J : Pas bien rapportés ?

Jerry Lewis faisait ça. Il enregistrait tout ce que lui et les gens se disaient…

E.J : Sans déconner ?

R. B : Quand il parlait aux gens normaux ?

Tous ses entretiens, il avait sa propre banque de donnée. Ça l’intéressait sûrement aussi pour lui-même, mais c’est un peu parano…

R. B  : Ah ouais…

E. J : Pas bien dans sa tête… Génial !

R. B : Eh, oui…

J’ai mentionné ça parce que j’avais une question qui passait par Lewis…

E. J. : Par Lewis, sans déconner ? J’avais essayé de le contacter moi, parce que j’avais écrit une comédie sur les personnes âgées. Ça s’appelait La Vieille Évasion.

R. B. : Ah c’est bien, oui… J’aurais pas pensé à Lewis pour faire ça, moi… Je veux dire pour la fuite !

E. J. : Ben pour moi c’est les Jeux Olympiques, il représente quand même, c’est le premier qui a eu…

R. B. : Je pense qu’il est mauvais acteur.

E. J. : Il court encore assez vite…

R. B. :  Tu te rappelles le disque de Carl Lewis ? Moi je l’avais acheté.

E. J. : Ah oui il rappait, non il chantait.

R. B. : Il chantait. Je l’avais acheté à Stocks.

E. J. : Je me souviens de son survêt’, moi… Aux Jeux Olympiques. Blanc, classe, un survêt’ kappa je crois.

R. B. : Hé, en attendant, le seul mec qui s’est pas dopé, hein ! N’empêche. Enfin, on l’a jamais écrit.

E. J. : On l’a pas grillé mais je crois que c’est une histoire d’état. Parce qu’il représentait les États-Unis au sommet, dans les années 80. C’est la gloire de l’Amérique et il fallait pas qu’il se fasse pécho, quoi…

R. B. : Ah ouais, ouais… Judor-TV c’est une chaîne de sports que je regarde tous les matins. J’allais parler de Ben Johnson…

E. J. : Ben lui, il s’est fait cramer… Il avait pas le soutien de la C.I.A.

R. B. : Putain, c’est fou, t’es vraiment Mr. Anecdotes !

E. J. : « Le saviez-vous, le survêtement Kappa a été… » Alors vas-y, une autre question sur Carl Lewis ?

Lewis Jerry, mais…

E. J. : Aaah, putain !

R. B. : Aaah, d’accord !

Il y en aurait beaucoup d’autres, des Lewis encore…

E. J. : Ben alors rien sur Jerry Lewis, moi…

Il avait expliqué que son duo avec Dean Martin…

E.J: Non, mais je rigole, mais j’ai adoré moi, ce livre (ndlr : Dean et Moi : Une Histoire d’Amour de Jerry Lewis et James Kaplan)… (À Ramzy Bédia) Le livre, tu l’as lu ce livre?

R. B. : Le livre de Jerry Lewis ?

E. J. : Ouais… Sur son duo avec …

R. B. : Dean Martin…

E.J. : C’est incroyable. Pendant dix ans ils remplissaient les stades, c’étaient des grosses stars du duo, tu savais ?

R. B. : Bien sûr.

E. J. : Ils faisaient la tournée des États-Unis, c’était blindé de partout. Les gens hurlaient dans la rue. Et leur relation, me rappelait beaucoup la nôtre.

R. B. : Et moi, je suis qui des deux ?

E. J. : T’es plus Dean Martin. (Ramzy Bédia a l’air dubitatif.) Non, mais dans la relation humaine qu’ils avaient.

R. B. : Ah, ouais… Ouais.

E. J. : C’est lui qui a voulu se barrer en premier, c’est Dean Martin. Comme toi.

R. B. : Non. non, non…

E. J. : Il se plaignait des mêmes choses : « Ouais, Jerry Lewis il m’étouffe, et tout. »  C’est ouf, leur histoire. Lis le livre ! Mais je te l’avais filé, il me semble. Mais tu savais pas lire encore, à ce moment-là… Ouais, t’avais à peine trente ans.

R. B. : Non, je savais pas lire, là.

E.J : C’est arrivé à trente-cinq…

R. B. : À quel âge vous avez appris à lire, vous?

Je ne sais pas lire. 

E. J. : Ah, tu sais toujours pas lire ?

Non, il y a plus besoin…

E. J. : Ah oui (indiquant le magnéto du regard), la culture orale. Vous êtes très comme ça, vous, les Africains.

R. B. : Les renois, de façon…

E. J. : Ouais, ouais, vous transmettez, au dictaphone !

R. B. : Vous allez en bas du grand arbre… Eric… il nous aimait bien avant…

E. J. : Ouais, ouais, j’ai vu le regard. « Ah oui, ils sont moins, en vrai… »

R. B. : On l’a perdu, à mon avis.

E. J. : Il doit être vraiment Africain…

Oui, j’ai grandi en Afrique.

E. J. : Sans déconner ?

À Abidjan, en Côte d’Ivoire.

E. J. : J’en étais sûr !

Et j’ai été élevé par un métis.

E. J. : Non ! Du coup t’as l’impression que je suis un peu ton père, quoi ?

R. B. : Celui de Rio en tout cas. Celui qu’on allait écouter sous le baobab.

Non, pas vraiment…

E. J. : Ah oui, d’accord. Je me suis dit qu’il y avait eu un truc à partir du moment ou où on avait vanné l’Afrique. Sérieux, ah ouais, combien de temps t’as vécu à Abidjan ?

Pas si longtemps:  cinq ans, entre trois et huit ans.

R. B. : Il essaie de t’amadouer.

C’était facile.

Eric imite en borborygmes ce qui ressemble à une langue africaine. Qu’est-ce que j’ai dit ?

R. B : Non, c’est du wolof, ça… C’est raciste et c’est du wolof. Ça s’approche du wolof et c’est raciste. Venant d’un renoi, je trouve ça encore pire. C’est raciste ! Tout ça, c’est raciste ! Putain, Eric… Tu peux pas… Les bananes, tout ça, tu peux pas…

E. J : Hé serveur, les quatre bananes c’est pour moi !

R. B. : Là vous l’avez lancé, il est tellement patriote. (Eric Judor fait mine de jouer au tam-tam avec la table.) Ah oui, toi t’es carrément dans le bush, t’es même pas au Sénégal. T’es dans Les dieux sont tombés sur la tête. (Il fait un bruit de noix de coco avec la bouche en prenant la pose d’un chimpanzé.) Excusez, pardon. On s’est pas vu depuis un bout de temps-là, on se revoit maintenant.

Vous ne vous êtes pas déjà vus hier-soir ? (ndlr : c’est à leur hôtel au matin)

E. J. : Avant hier-soir. On est allés voir Malike Bentalha.

Et vous faites beaucoup de junkets aujourd’hui?

E. J. : Non, c’est fini la grande époque. Il y a trois interviews. On a beaucoup de présentations de films en revanche, aujourd’hui…

Vous les avez choisi vous-même?

E. J. : Ils ont choisi, mais on est très contents du choix. C’est super. Steak surtout, j’adore. La Tour Montparnasse Infernale évidemment…

Steak (2007, Quentin Dupieux)

R. B. (tendant son téléphone à Eric Judor) : J’ai reçu ce message,  comme ça  : « Bonjour Mr. Ramzy, je suis la personne qui vous a torturé. » Il est bien, le message.

E. J. : Ah ouais. Ça doit être un film. Ah, mais c’est… le metteur en scène de tortures ?

R. B. : Oui, il m’envoie ce message, je sais pas pourquoi, ils sont très étranges tous ces gens-là. (Un temps.) Pardon.

Je me demande si je termine cette question avec Lewis ou pas, mais je vais essayer…

E. J. : Si, si !

C’est sur la spontanéité, puisqu’il racontait que ce qui faisait leur force et leur charme en tant que duo c’était leur caractère spontané dans le jeu. Et que ça avait été compliqué en arrivant au plateau, sur un tournage, avec la nature industrielle du cinéma…

E. J.: Mais Ramzy, lis-le, c’est fou…

R. B. : Mais je l’ai, ça s’appelle Alice au Pays des Merveilles ! Carroll, Lewis Carroll.

E. J. Et ben, on avait le même problème, nous. Parce qu’on était bordel comme ça, sur scène. Quand on a commencé à faire H, ça nous a vachement perturbé. Je me souviens. Les premiers tournages on était, en tout cas moi je me souviens, j’étais très mauvais. Parce que je perdais, on perdait, tout ce juice qui faisait se déséquilibrer le moment, quoi. Tu vois, comme  par exemple, où rien ne se passe comme prévu. Ni pour toi, ni pour nous. Et ça nous plaît ! Et quand tu répètes des séquences, que tu dois les reprendre, tu rentres dans une forme de…norme. Qui annule cette spontanéité.

Et vous avez retrouvé, à l’écriture, comment retrouver quelque chose de spontané? Dans La Tour Montparnasse Infernale, il y a énormément d’invention langagière, ça devait fuser au moment d’écrire ?

La Tour Montparnasse Infernale (2001, Charles Nemes)

E. J. : Alors oui. Et il faut dire que La Tour Montparnasse était pour le coup un peu plus notre projet que H. On avait plus d’expérience et on commençait à énormément improviser sur le plateau. Beaucoup plus que sur la première saison de HLes saisons suivantes, on a de nouveau libéré les chevaux. On a su se redéfinir. Et en arrivant sur La Tour Montparnasse on maîtrisait très, très bien l’impro filmée. Du coup, j’y vais. (Il se lève et fait un tour du lieu avant de se rasseoir.) Mais oui, ça a été une vraie étape un peu difficile. Passer de la scène, du bordel comme ça, un contre un, ou face à  du public, à… du bordel filmé.

Un point commun entre les films sélectionnés ici ce week-end, c’est qu’il y a aussi un vrai soin au niveau des partenaires comiques que vous avez autour de vous. Ça variait beaucoup d’un film à l’autre, sur ce panel, la décision que vous aviez au niveau du casting ? 

E. J. : C’était des coups de cœur.

R. B. : Ouais, c’est ça, des coups de cœur. De Katerine à Monsieur Fraize, en passant par…

E. J. : Joey Starr, Fred et Omar, vraiment à chaque période…

R. B. : C’est pas des castings lancés. C’est vraiment des coups de cœur. Il faut qu’on se dise : « Ah putain, ce mec… »

E. J. : C’est plus que… C’est pas des castings potes, genre « Oh putain, je vais te faire tourner dans le prochain! » Ce sont des gens qu’on connaît bien et surtout ce qu’ils dégagent artistiquement nous plaisait.

Katerine était assez présent dans votre univers à un certain moment, vous (ndlr: Judor) êtes apparu avec lui en entretien, il est dans La Tour 2 Contrôle et Hibou

Hibou (2016, Ramzy Bédia)

E. J. : Katerine était ARCHI fan de Ramzy…

R. B. : Ah, bon ?

E. J. Ah oui, carrément. Et nous sommes archi-fans.

R.B. : Nous on est fans de lui…

E. J.: Et c’était indispensable de l’avoir à un moment donné comme grand méchant dans notre Tour 2 Contrôle Infernale. Seuls Two et La Tour 2 Contrôle qui font partie des films les plus clivants entre la presse et public. Je me réfère à l’article qui est sorti dans le Figaro, ce matin. Qui raconte, explique, analyse la différence de notation entre la presse et les spectateurs, de plus en plus…

Ça se polarise.

E. J. : Oui. Et bien en fait, Eric & Ramzy sont une catégorie à part entière. Parce qu’on est les plus clivants. On a le plus de films dans le top des films les plus clivants. On en a deux, nous.

R. B. : Deux films…

E. J. Deux films… Et on en a pas mal dans le top 40. On est visiblement extrêmement clivants. Ça veut dire avoir du style non, j’ai l’impression ?

Donc  ça vous flatte… ou vous vous en foutez, ou c’est aussi un souci ?

R. B. : Moi je sais pas encore comment analyser ça. Je vais attendre l’analyse d’Eric et puis je copierai.

E. J. : Je trouve ça flatteur d’un point de vue artistique, mais hyper angoissant pour notre avenir professionnel.

R. B. : Ouais !

E. J. : Parce que ça veut dire que le public il veut pas de ça, quoi. Pas de ça, c’est-à-dire pas de cette forme artistique-là, venant de nous. Ils veulent ce qu’on faisait avant. Quelque chose de plus mainstream.

R. B. : Nous on vieillit.

E. J. : On affine nos goûts.

C’est une question d’âge ?

E. J. : D’expérience, c’est sûr. Plus t’avances, plus t’écris, plus t’acquiers de l’expérience, moins t’as envie de refaire les choses que t’as déjà faites.

R. B. : Ce qu’on fait part d’un humour très enfantin…

Est-ce que ce n’est pas lié aussi à un vieillissement de votre public ?

R. B. : De nous, d’abord. À cinquante piges, ça fait bizarre. On était très, très enfantins. Tu regardes notre premier spectacle, c’est ouf, c’est deux enfants. On peut plus faire ça, moi à trente-deux et Eric à cinquante-cinq.

E. J : T’as quarante-neuf, ou quarante-huit ?

R. B : Ça fait dix-huit ans que je sais lire ?

E. J. : Ça fait dix-huit ans que tu mens en tout cas sur tes capacités !

R. B. : Oui, je pense qu’il y a ça aussi. Et puis ce qui était notre humour de cette époque, ça leur ferait bizarre peut-être de nous voir faire ça (il prend une voix nasillarde de gogol) : « Hé dis-donc, pistache, pistache! »

E. J. : Pourtant, c’est ce qu’ils réclament ! Le gars juste avant, le mec il nous réclamait H.

R. B. : Non, mais Eric, il faut plus faire ça. C’est une discussion entre nous, ça… (Ramzy Bédia fait mine de chuchoter quelque chose à l’oreille d’Eric Judor. Ou peut-être lui murmure-t-il vraiment quelque chose.)

C’était pas très gentil, c’est vrai…

R. B. : Vous avez entendu ?

C’est un sujet de Platane ça.

Platane (2011 – , Eric Judor)

R. B. : Ouh, c’est un sujet un peu chaud, ça.

E. J. : Ben oui, exactement. Je le traite à la comédie : il y a un truc problématique.

R. B. : C’est pour ça que c’est si drôle, parce que c’est vrai.

E. J. : Mais on n’a pas le droit, c’est fainéant aussi, de revenir à ça.

R. B. : Ouais, on va pas refaire les Petites Annonces, quoi !

E. J. : Ça nous fait pas marrer, en plus… Et il faut vivre aussi avec son temps : ça va plus vite aujourd’hui…

R. B. : On a commencé, il y avait pas de portables et pas d’Internet.

E. J. : C’est vrai. Nous on a mûri dans l’écriture. On rit de la blague de la blague. Avant on riait de la blague, maintenant on rit de la vanne de la vanne. Donc c’est du troisième degré vers le public.

Et vous allez souvent plus vers un comique de situation.

E. J. : C’est plus écrit, c’est plus ancré dans une réalité.

C’est plus social, aussi…

E. J : Avant on était totalement en apesanteur, c’est vrai. (Ramzy fait un peu la moue.)

Vous ne pensez pas?

R. B. : Je me rends pas compte.

E. J. : Oh si, si…

R. B. : Et je veux pas, moi, réfléchir à tout ça.

E. J. : T’es quelqu’un qui veut rester dans l’instinct.

R. B. : Je sais que c’est un des trucs dans lesquels je m’en sors bien, ça. Si je commence à analyser mes instincts, moi je suis mort.

Il y a une dispute à ce sujet entre vous : que l’un soit plus analytique et l’autre plus intuitif ? 

E. J. : Ah ben non, c’est complémentaire !

R. B. : C’est ultra-complémentaire, ça. Moi ce qui me manque le plus, quand je fais un projet sans Eric…

E. J. : C’est l’argent ?

R. B. : C’est Eric. Le projet c’est super, je peux faire un truc super, mais il me manque Eric. Donc la personne avec laquelle je suis le plus antinomique. Et pourtant, la plus proche de moi. La personne avec qui ça marche tout de suite. Elle me manquera toujours.

Mais ça c’est un manque comique. Quand vous jouez chez Rabah Ameur-Zaïmeche – pour la deuxième fois et ça a l’air d’être une interprétation plus importante -, il ne doit pas vous manquer Eric Judor? 

R. B. : Ah ouais, alors là putain, c’est des trucs qui me font… (Il enfouit son visage dans l’angle de son coude.)

E. J. : Ça le remue, ça. Il va chercher au fond de…

R. B. : Je vais chercher d’autres trucs. Excuse-moi, mais en comique j’ai fait que Eric Judor. J’ai fait toute ma vie avec Eric Judor en comique.

E. J. : Arrête, t’as fait d’autres trucs!

R. B. : Là dernièrement, mais j’ai commencé avec, j’ai été marqué par, Eric & Ramzy quand même. Je suis formaté Eric & Ramzy. Aujourd’hui j’aime bien aller rire avec d’autres gens, mais de rire à fond, il y a qu’avec Joseph que j’aime bien. C’est pour ça que je vais dans d’autres trucs, j’aime bien voir…

E. J. : En fait quand il dit Joseph, c’est moi. C’est une façon absurde…

R. B: Je vais tester d’autres formes, parce que le rire m’a sacrément marqué avec Eric. Alors je veux bien faire marrer d’autres gens, mais c’est pas pareil.

(ndlr : Un ami était venu filmer l’entretien mais nous avions, peut-être à tort, renoncé de le faire en raison de la musique et du bruit dans le bar de l’hôtel. Il n’est pas intervenu jusqu’alors.)

E. J. : Donc toi, ton rôle c’est de la figuration ?

À la base, je voulais filmer…

E. J. : Ah, voilà ! Parce que je croyais tout à l’heure quand on en a parlé et que tu m’as dit « ouais il y a un pote… », que c’était un autre mec encore. D’accord ! Mais là de façon tu filmes avec les yeux, tout est dans la tête.

R. B. : Tu ressembles au mec qui a gagné le Meilleur Pâtissier l’année dernière.

E. J. : Ah, ah, j’ai pas vu!

Je regarderai.

E. J. : Regarde, du coup!

R. B. : Quand j’ai la dalle, je regarde le Meilleur Pâtissier.

E. J. : Ça te donne la dalle?

R. B. : Quand t’as faim de sucre, à cause des bédos. C’est pas une vanne, c’est un fait.

E. J. : Right… right…

R. B. : Quand on aura fini, je vais aller au centre commercial en face m’acheter des baskets. Elles sont pourries mes grolles (Il lève le pied et montre une paire de Nike sous la table.) Sales. Elles sont sales.

E. J. : Ah oui, c’est vrai.

R. B. : J’aime quand elles sont bien éclairées (ndlr: le lieu est effectivement sur-éclairé). Tu viens avec moi?

E. J. : Si tu veux… Eric & Ramzy vont acheter des baskets.

Est-ce qu’il y a une œuvre comique, ou plusieurs, sur lesquelles vous ayez un sérieux désaccord ? 

R. B. : Sur une œuvre?

E. J. : Quel type de désaccord?

Quelque chose qui ferait rire l’un et pas spécialement l’autre, ou inversement…

R. B : Qu’on a fait nous deux, ou bien…

En tant que spectateurs ?

E. J. : Plein !

R. B. : On est très différents.

Vous parlez beaucoup de comédie, entre vous ?

E. J. : Que, quasiment.

R. B. : Dès qu’il y en a un qu’a vu un truc ouf, il appelle l’autre.

E. J. : En fait, tu dis « plein » mais je suis pas sûr. Dans les choses drôles… Quand t’as un truc qui t’as fait rire, tu me l’envoies.

R. B. : Quand j’ai découvert Monsieur Fraize par exemple…

E. J : Ah, ah, ah !

R. B. : Je te l’ai envoyé tout de suite. Et effectivement, ça a marché.

E. J. : Meilleur moment !

R. B. : Accroche pas dessus, laisse passer ! Non, c’est ce que je disais au début, on est ultra-d’accord sur l’humour.

E. J. : Quand on va raconter ça aux auteurs, ils vont se dire…

(Le gérant de l’hôtel vient les rencontrer et transmet à Eric Judor les salutations d’une connaissance commune. L’attaché de presse s’enquiert ensuite de s’il y a assez de matériau pour l’article.)

Ouais, ouais, c’est bon…

E. J. : Il a encore une question, je pense.

R. B. : La plus importante, la plus personnelle.

E.J. : Sur notre santé.

R. B. : Eric Judor, il a une question pour vous, tout seul.

E. J. : Ah ouais, pour moi ? Ben vas-y je prends!

Seuls Two (2008, Eric Judor)

Vous jouez au milieu d’une voie d’autoroute dans Seuls Two… 

E. J. : Ah, j’adore cette scène!

R. B. : Moi aussi !

… c’était le cas aussi, sauf erreur, à la fin de la Tour Montparnasse

R. B. : Ouais, on est très autoroute, hein ?

E. J. : Tout ce qui est asphalte.

Ça doit être excitant de mettre en place une situation comme ça ?

E. J. : Pour Seuls Two, on a vécu des moments de cinéma… uniques.

R. B. : Raah, quand les voitures nous passaient autour…

E. J. : Moi j’y pense, mais presque tous les jours quand je passe sur la place de la Concorde. Je peux te dire, on l’avait pour nous, vide. Il y a une photo, tu l’as dans les toilettes, je crois ?

R. B. : Non, non, elle est dans mon couloir.

E. J. : Ah mais alors tu chies dans ton couloir, parce que…

R. B. : Tu confonds. Dans mes toilettes il y a toutes les affiches de nos films.

E. J. :  D’accord. Toi tu rebondis pas, ok, ça marche. Tu me donnes l’info, factuelle, de où t’as…

R. B. : Mais, je vais pas…

E. J. : Bref, je passe devant et je me dis, c’est fou qu’on ait eu cette place vide pour tourner… On a eu des moments de grâce pour ce film. Un Paris que personne ne voit, jamais. C’est incroyable !

R. B. : La Tour Eiffel, la nuit… Quand on a dormi à l’Arc de Triomphe…

E. J. : C’était incroyable. La Tour Eiffel, on pouvait… C’est nous qui avions le bouton pour allumer les lumières et éteindre. On jouait avec ça !

R. B. : Mais c’est génial, de le faire.

E. J. : C’est vraiment… Je pense que les gens qui vont lire ça vont être vraiment scandalisés, trouver fou qu’on laisse ça à Eric et Ramzy.

R. B. : Qu’on avait le bouton pour allumer la Tour Eiffel.

E. J. : Mais on l’avait, ce bouton. On l’a maîtrisé.

R. B. : Et pour des parisiens, de maîtriser la Tour Eiffel….

E. J. : Non, mais il y a des choses symboliques fortes. Avoir les Champs-Élysées, même cinq minutes seulement, fermées pour nous, c’était… On pense même pas à ce genre de situations quand on démarre dans le cinéma. « Ouah, on va tourner dans des beaux décors, tout ça », même en se disant ça on se dit pas qu’on nous bloquera les Champs-Élysées. Je pense que c’était le sommet et après ça a été la dégringolade. C’est le sommet de notre carrière.

R. B. : Comme expérience de ouf, moi, je sais que tu partages pas mon avis, j’ai Double Zéro.

E. J. C’était extraordinaire ça, c’était fou. Thomas Langmann nous avait déroulé un tapis… Incroyable.

R. B. : Un des tournages les plus fous qu’on ait vécu… Le lance-roquette, le sous-marin…

E. J. : On a été des enfants très gâtés du cinéma de l’âge… pas l’âge d’or du cinéma français, mais pour nous…

R. B. : Qu’est-ce qu’on a été gâtés !

E. J. : On a eu un moment de grâce, où on a pu faire des choses… On a fait du sous-marin. Le film est pas fou, mais l’expérience humaine est incroyable.

R. B. : Folle. On tournait à Pinewood.

E. J. : Mais c’est ce qui, d’ailleurs, nous a un peu désorienté artistiquement. Qu’on était complètement fans de ce confort : « ouah t’as vu, on fait ça… » Et on faisait plus trop attention ni au scénario, ni à ce que ça allait apporter au public. Nous, on kiffait, tous les deux.

R. B. : C’est vrai.

E. J. : Et c’était l’erreur.

Pour aller vers un comique plus malaisant, non pas que ce soit obligé, ça implique qu’il n’y ait plus de sous-marins ou de Tour Eiffel ?

E. J. : Pas sûr… Je pense que le problème c’est qu’on n’était pas exigeants, à ce moment, artistiquement. On se contentait juste de ce luxe de décors. Il y a pas mal de critiques qui à ce moment-là disaient « Eric & Ramzy sont plus drôles avec un tableau, ou dans une pièce juste tous les deux, qu’avec des hélicos, des lance-roquettes et tout ça. » Je pense qu’on sait être très drôles, enfin j’espère, avec des lance-roquettes et tout ça, mais il faut qu’on soit… consciencieux? Sauf qu’on ne l’était pas, à ce moment-là. Je pense que si on est rigoureux et si on est consciencieux, si on fait attention à ce qu’on fait, d’un point de vue comique, ça sera tout aussi drôle.

Ça exige de prendre en compte plus de paramètres à maîtriser…

E. J. : Oui, ce qu’on sait faire aujourd’hui. On est responsables, on est des comiques responsables. C’est moche à dire, parce que  ça sonne comme des mecs pas marrants « comiques responsables ». Mais je pense que ça veut dire qu’on saurait maîtriser ce type de situations…

R. B. : Et qu’on recycle aussi… (Un temps.)

Merci beaucoup.

E. J. : Merci à toi, cool !

R. B. : Je te remercie pas, toi, parce que t’aurais quand même pu faire un gâteau !

Propos recueillis, avec Jonathan Gross, le 27 octobre 2018. 

Remerciements à Maryke Oosterhoff, Chloé Hofmann ainsi qu’à toute l’équipe du VIFFF.

Photos © VIFFF / allociné

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