Sorti grand vainqueur de la Semaine Internationale de la Critique 2013 (Grand Prix et Prix de la Révélation), le poliziesco noir Salvo, premier long-métrage de Fabio Grassadonia et Antonio Piazza, reste une œuvre méconnue. Cinq ans plus tard, le duo palermitain confirme leur premier essai avec Sicilian Ghost Story, un mélange improbable de « teen romance », drame et conte fantastique, inspiré d’un fait divers mafieux du début des années 1990 et qui sort ces jours en DVD. Au travers d’un traitement fantastique très latin et du soin apporté à sa direction artistique, cette coproduction italo-franco-suisse tutoie les deux œuvres les plus plébicitées de Guillermo del Toro (L’échine du diable et Le labyrinthe de Pan). Invité au Neuchâtel International Fantastic Film Festival, où Sicilian Ghost Story a été présenté dans la section Amazing Switzerland, Antonio Piazza revient sur la contextualisation et le développement du projet, son traitement atypique et ses références. Le metteur en scène transalpin décortique également ses obsessions thématiques et dévoile son travail de mise en scène.


Sicilian Ghost Story, votre second long-métrage, s’inspire du fait divers de Giuseppe Di Matteo (un enfant de 12 ans enlevé par la mafia en 1993 et retenu captif pendant plus de 779 jours avant d’être assassiné). Comment avez-vous vécu ce fait divers sordide à l’époque ? Et comment avez-vous abouti à un projet cinématographique ?

L’histoire de Giuseppe est peut-être la plus douloureuse des années 1990, qui représente une période de grande violence en Sicile. Les années 1980 et 1990 sont celles de la guerre des mafias, les années de stratégie de massacre de Cosa Nostra marquées par des homicides de juges, de journalistes et de politiciens. Dans ces années-là, avec Fabio Grassadonio, nous vivions à Palerme. Nous avions l’habitude de vivre dans une ville en apparence normale mais qui n’avait finalement rien de normal ! Chaque année, il y avait une centaine de victimes. Nous étions ainsi éduqués à l’indifférence.

La famille de Giuseppe n’a pas dénoncé son séquestre à la police. L’opinion publique italienne a donc découvert son histoire et les circonstances atroces de ce séquestre qu’après sa mort. Ce fut véritablement choquant… À ce moment-là, cet enfant semblait avoir « vaincu » la stratégie militaire de Cosa Nostra car son histoire a obligé tout le monde à prendre position. Les organisateurs de ce délit ont finalement été arrêtés. À la différence d’autres histoires, celle de Giuseppe a été peu à peu oubliée parce qu’elle est douloureuse et intolérable. Ce fait divers impliquait la responsabilité de beaucoup de personnes, parmi lesquelles figuraient également les forces de l’ordre. L’histoire de Giuseppe représentait pour nous un manque d’espoir. Nous étions partis de la Sicile mais nous y pensions souvent. C’était en quelque sorte une obsession mais nous ne pensions pas qu’il était possible d’en faire un film. Traiter de cette histoire de manière frontale nous semblait impossible. Puis nous avons lu une nouvelle issue du livre « Non saremo confusi per sempre » (Nous ne serons pas confus pour toujours) de l’écrivain italien Marco Mancassola. Cette nouvelle, intitulée « Il cavagliere bianco » (Le chevalier blanc), traite de l’histoire de Giuseppe mais elle est racontée du point de vue d’une fille amoureuse de lui. Ce choix d’un point de vue parallèle nous permettait de raconter cette histoire comme un acte d’amour. Nous avons alors décidé d’en faire un film.

À l’image de Salvo, votre précédent long-métrage, Sicilian Ghost Story est une œuvre hybride mélangeant plusieurs genres cinématographiques en les ancrant dans le paysage sicilien. Pouvez-vous nous parler de cette approche ?

La contamination des genres nous intéresse beaucoup. Pour Sicilian Ghost Story, nous voulions trouver une façon de nous rapprocher d’un public jeune. En Sicile, le film a été projeté dans plusieurs écoles et il a été très apprécié !

Le cinéma de genre, nous le ressentons vraiment comme notre cinéma. Nous croyons fortement qu’il peut être un cinéma politique et social. Le point de vue de Luna nous permet d’utiliser le genre. Au travers de ses rêves, elle parvient à créer des visions fantastiques. Nous voulions aller rechercher dans l’obscurité le fantôme de Giuseppe, ce fantôme de la « conscience collective », et le faire retourner vers la lumière.

Comme vous l’avez souligné, Sicilian Ghost Story marie des événements historiques au fantastique. Ce traitement « « latin » l’apparente notamment à L’échine du diable et surtout Le labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro. Quelles sont les références principales qui ont nourri votre second film ?

Oui, sans aucun doute oui ! Guillermo del Toro est un réalisateur que nous apprécions beaucoup. Nous aimons le cinéma mexicain qui est un cinéma vivant et extrêmement intéressant. C’est inévitable d’y penser même si nos deux références principales étaient deux vieux films en noir et blanc. Le premier est un chef-d’œuvre du réalisateur japonais Kenji Mizoguchi, le titre original est Ugetsu Monogatori (1953). Son titre français est très élaboré (Les contes de la lune vague après la pluie). C’est l’histoire d’une rencontre entre l’esprit d’une femme et un être humain. Elle va essayer d’attirer l’être humain dans son monde, celui de la mort. Il y a une atmosphère qui nous plaît vraiment dans ce film. Le second est La Nuit du chasseur (1955), l’unique film réalisé par Charles Laughton. C’est une représentation expressionniste de deux enfants qui fuient à travers une rivière. L’eau est un élément important, comme dans notre film. Il y a également une utilisation très élaborée de deux niveaux de narration. Ce traitement nous fascine beaucoup.

Le soin apporté à la direction artistique vous rapproche une nouvelle fois du cinéma de Guillermo del Toro. Les décors sont au service de la caractérisation des personnages mais s’inscrivent également comme un personnage à part entière.

Ça me fait plaisir que tu le soulignes ! Pour nous, c’est un élément très important car c’est un « conte fantastique » (en français). La direction artistique, et plus particulièrement les décors, font partie de la dimension fantastique de notre film. Nous réussissons à imaginer nos histoires lorsque nous arrivons à les ancrer dans des lieux. Les maisons nous fascinent beaucoup, notamment les escaliers comme dans Salvo.

Les éléments naturels ont une importance dans la narration, notamment la forêt et son lien avec l’état d’âme de Luna et l’eau bien sûr.  

Notre film a été entièrement tourné en Sicile, ce qui a surpris quelques journalistes car c’est une Sicile inédite. Pour les Italiens, la Sicile est liée à un autre type d’imaginaire : la terre aride, le jaune, la mer… Mais il y a également de très belles forêts au centre, non loin du volcan, avec de très vieux arbres. Ça nous semblait un décor parfait pour une fable.

Comme tu le soulignes très justement, la forêt est en harmonie avec les personnages, leurs sentiments et l’évolution de l’histoire. C’est une nature qui change, elle devient plus hostile. À l’inverse des contes traditionnels, comme « Le Petit Chaperon rouge », la forêt est un lieu d’accueil. Dans les contes, la forêt est un lieu dangereux éloigné de la civilisation. Dans notre film, la civilisation c’est là où il y a le mal. Les animaux ont également une forte signification, une symbolique. L’eau est un élément important. Giuseppe était retenu prisonnier près d’un lac. Dans les années 90, ce lac a accueilli les restes de nombreuses victimes de la mafia dissoutes dans l’acide. Il est donc une sorte de cimetière. Nous avons beaucoup pensé à cette « eau des morts » mais finalement ce lac représentait pour nous une sorte de porte d’accès. Chaque fois que Luna touche l’eau, c’est comme si elle se rapproche de Giuseppe et du monde des morts.

Sicilian Ghost Story prolonge des éléments, des thématiques de votre premier court-métrage Rita (2009). On y retrouve comme personnage principal une enfant enfermée dans une certaine solitude.

Merci de le souligner ! Oui, effectivement nous nous sommes rendus compte de ce lien. Notre court-métrage était surtout lié à Salvo car il traite du thème de la cécité. Mais nous nous sommes rendus compte que dans notre court il y avait également les prémisses de Sicilian Ghost Story. Nos trois métrages traitent du thème de la rencontre.  Nous ne croyons pas aux palingénésies politiques et sociales. Même si nous sommes pessimistes, nous croyons qu’une rencontre spécifique entre deux êtres humains peut produire un miracle, un changement violent et radical d’identité. C’est un aspect qui est commun à nos trois films.

Comment vous partagez-vous le travail de mise en scène avec Fabio Grassadonia? Votre méthode de travail a-t-elle évolué depuis Rita ?

Rita était vraiment notre première expérience derrière la caméra car nous avons un background de scénaristes. Nous avons trouvé un mode de fonctionnement sans savoir s’il était vraiment juste. Nous travaillions avec une enfant non-voyante et nous souhaitions que son environnement sonore soit respecté. Nous avions donc décidé que seul Fabio pouvait interagir avec elle et moi je restais derrière la caméra. Cette division des tâches entre nous est restée, elle est même devenue plus structurée. L’élaboration du scénario est un processus qui nous est vraiment commun. Durant un tournage, nous avons un concept de mise en scène prédéfini mais nous discutons beaucoup avec le directeur de la photographie, le chef décorateur et nos autres collaborateurs avant de tourner. Chaque jour, avec le directeur de la photographie, nous nous rendons sur le tournage quelques heures avant l’équipe afin de décider des cadres. Ensuite, lorsque l’équipe arrive, nous nous séparons : Fabio s’occupe des acteurs et moi de la caméra… mais toutes les décisions sont prises communément.

L’une des différences majeures par rapport à votre précédent long-métrage Salvo réside dans l’utilisation de musiques et de sons extradiégétiques. Pouvez-vous revenir sur la conception sonore de Sicilian Ghost Story ?

Dans Salvo, il y a effectivement une seule chanson qui est diégétique. Pour Sicilian Ghost Story, nous avons pensé que la musique était nécessaire car c’est un film qui épouse le point de vue d’une enfant, qui entre dans sa tête. Pour nous, Luna écoute une musique qui est dans sa tête. Nous sommes d’abord partis sur des titres liés aux années 1990. Puis avec Valeria Di Graziano, qui travaille au département de la musique de la société de production Indigo Film, nous avons discuté du groupe Soap&Skin. Leur chanson « Brother Of Sleep » est très proche de l’univers sonore que nous voulions donner à notre film : c’est une cantine obsédante qui change et devient perturbante. Nous avons donc contacté Anja Franziska Plaschg, la chanteuse et compositrice de ce groupe autrichien. Elle a collaboré avec un autre musicien qui s’appelle Anton Spielmann. Ils ont été impliqués très tôt dans le processus. Nous voulions qu’ils assistent au tournage afin de s’imprégner de ces lieux naturels. Un autre acteur important de l’univers sonore de Sicilian Ghost Story est le monteur Cristiano Travaglioli. Cristiano est un monteur atypique car il réalise simultanément le montage visuel et le montage sonore. C’est une approche qui nous a beaucoup plu.

Travaillez-vous actuellement sur un nouveau projet ? Allez-vous explorer la Sicile à travers d’autres genres cinématographiques ?

Nous n’avons pas encore décidé quel sera notre prochain film. Nous avons beaucoup accompagné Sicilian Ghost Story, nous avons donc besoin de nous arrêter et de penser. Et puis surtout nous ne sommes pas des rapides. Personnellement, je n’arrive pas à imaginer une histoire qui se passe en dehors de la Sicile. Je ne pense pas que nous traiterons encore de la mafia des années 1990. Il nous semble avoir fait le tour de la question avec Sicilian Ghost Story, nous avons pu exprimer ce qui nous tenait à cœur.
Les séries nous fascinent beaucoup, comme elles fascinent d’ailleurs de plus en plus de réalisateurs. Il y a une liberté créative inimaginable qui, sur certains aspects, rappelle celle de la littérature. C’est une tentation que nous avons,  nous verrons bien


Entretien réalisé le 12 juillet 2018 au NIFFF,  un grand merci à Antonio Piazza, Bastien Bento, Anicée Willemin et toute l’équipe du NIFFF pour leur disponibilité et leur gentillesse.

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