Cannes 2026 — Sheep in the Box, l’arbre du vivant
Rarement un film sur l’intelligence artificielle aura paru aussi profondément humain.
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Rarement un film sur l’intelligence artificielle aura paru aussi profondément humain.
Présenté en compétition au Festival de Cannes, Sheep in the Box marque un tournant discret mais fascinant dans la carrière de Hirokazu Kore-eda. Pour la première fois, le cinéaste japonais s’aventure ouvertement du côté de la science-fiction et de l’intelligence artificielle. Une évolution qui pourrait inquiéter chez n’importe quel autre auteur contemporain tant le sujet semble désormais condamné aux variations paresseuses autour de la dystopie technologique, du techno-catastrophisme ou du sermon moral. Or, Kore-eda fait exactement l’inverse.
L’histoire de du film se situe « dans un futur pas si lointain », comme nous l’indique la première image. De fait, le monde de Sheep in the Box ressemble presque trait pour trait au nôtre. Quelques drones ont remplacé les facteurs, environ 3000 foyers auraient déjà adopté des robots conversationnels, mais rien ici ne relève de la fascination futuriste. Otone et Kensuke vivent depuis deux ans avec la disparition de leur fils Kakeru, affaire classée comme un « accident » malgré une série inquiétante d’enfants disparus. Lorsqu’une société leur propose de recréer leur enfant grâce à une intelligence artificielle logée dans un corps synthétique, le couple accepte progressivement cette impossible cohabitation avec une présence qui tient à la fois du revenant, du simulacre et de l’enfant réel.
La plus grande beauté du film tient précisément à la manière dont Kore-eda refuse d’utiliser son robot comme un concept de science-fiction. Là où le cinéma contemporain transforme presque systématiquement l’IA en métaphore hystérique de l’effondrement civilisationnel ou du remplacement de l’homme, Sheep in the Box retrouve quelque chose de beaucoup plus simple : l’intelligence artificielle n’est ici qu’un détour pour mieux parler des humains, du deuil et de la nature du vivant.
En cela, le film apparaît comme l’antithèse absolue de cette esthétique Black Mirror devenue le langage automatique de la majorité des fictions technologiques actuelles. Kore-eda ne cherche jamais à « mettre en garde » le spectateur contre les dérives de l’IA. Il ne transforme pas ses robots en menace existentielle ou en allégorie de l’aliénation numérique. Ceux-ci sont avant tout des révélateurs émotionnels. Ils permettent de libérer la parole des endeuillés et de se redécouvrir (la référence à Saint-Exupéry ne désignant pas forcément qui l’ont croit). Lorsque le Kakeru synthétique informe froidement sa « mère » que 68% des mamans ont déjà exprimé leur volonté de ne plus être la mère de leur enfant, le moment n’a rien d’une provocation cynique. La statistique agit au contraire comme un miroir brutal permettant enfin de verbaliser ce que la culpabilité empêchait de penser. Le robot ne crée pas le drame : il révèle une donnée qui le précède parce qu’elle est propre à l’humain.
Le texte qui suit révèle quelques éléments de l’intrigue
Beaucoup de critiques moqueuses ont hâtivement comparé le film à un mauvais épisode de la série de Charlie Brooker. Le point de vue de Kore-eda sur l’intelligence artificielle se rapproche pourtant beaucoup plus de Her que des dystopies paranoïaques et moralisatrices. Comme l’OS Samantha chez Spike Jonze, les robots de Sheep in the Box se détachent progressivement de l’humanité. « Même les insectes vivent sans les humains », affirme l’un d’eux avec une douceur désarmante. Mais là où Her conservait encore une approche fondamentalement technologique et abstraite de cette transcendance, Kore-eda injecte dans son récit une dimension profondément animiste. Chez ce dernier, l’au-delà technologique prend la forme d’un arbre monumental et transforme le film en conte shintoïste sur le retour à un tout vivant. Là où l’imaginaire occidental de l’IA représente généralement le réseau ou la machine froide, Kore-eda imagine au contraire une forme de réenracinement cosmique où la technologie finit paradoxalement par retrouver la nature.
Artisan travaillant le bois, le père de famille Kensuke est persuadé que les arbres possèdent une âme. Dès lors, pourquoi les robots n’en auraient-ils pas une également ? Cette intuition traverse tout le film et lui donne une ampleur spirituelle extrêmement rare dans le cinéma traitant de l’IA. À travers cette idée d’un monde vivant où consciences biologiques, végétales et artificielles appartiennent peut-être à un même continuum, Kore-eda retrouve quelque chose de spécifiquement japonais : cette capacité à abolir les frontières rigides entre êtres animés et matière inanimée. La trajectoire d’émancipation des robots — certains ayant même rejoint une minuscule communauté clandestine après avoir désactivé leurs puces GPS, accompagnés de chats fugueurs — devient alors infiniment plus émouvante que n’importe quel discours transhumaniste. Lorsqu’un robot affirme : « Nous ne sommes pas le passé de l’humanité, mais son futur », le film ne cherche pas à produire un effet inquiétant. Il énonce presque une évidence. Quant à l’évolution des personnages humains, elle rappelle beaucoup ce que Kiyoshi Kurosawa avait proposé avec Vers l’autre rive et vient effacer une autre frontière, celle qui sépare la mémoire et la présence.
Le film glisse d’ailleurs plusieurs signes discrets laissant entendre qu’un véritable changement d’épistémè est peut-être en train de naître sous nos yeux. À un moment, un robot tient entre ses mains Les Mots et les choses. Furtive, la référence n’a évidemment rien d’innocent. Chez Michel Foucault, l’épistémè désigne précisément ces structures invisibles qui déterminent à une époque donnée la manière même dont les êtres pensent le monde, classent le vivant et définissent ce qu’est un sujet. Or, tout le film semble hanté par cette idée : et si l’apparition d’intelligences artificielles autonomes ne constituait pas seulement une révolution technologique, mais une mutation ontologique comparable à celles qui ont jadis déplacé la place de l’homme dans le cosmos ? Kore-eda ne théorise jamais frontalement cette intuition, mais il la laisse flotter partout dans le film comme une intuition calme.
Le cinéaste traite d’ailleurs ces idées vertigineuses avec son habituelle délicatesse antidramatique. Fidèle à lui-même,il refuse les explosions émotionnelles et les grandes démonstrations conceptuelles. Les sujets les plus graves semblent constamment effleurés plutôt qu’assénés. Une disparition d’enfant, la culpabilité d’un père amateur de pachinko : tout avance par petites touches presque anodines jusqu’à cette conclusion bouleversante selon laquelle la responsabilité du drame n’incomberait peut-être à personne.
Cette douceur irrigue également les scènes les plus théoriques du film. Lorsque Kakeru ne comprend pas pourquoi sa mère architecte conserve les maquettes intermédiaires de ses projets, elle lui répond : « Je veux me creuser la tête, mais tu ne peux pas comprendre. » Le robot ne saisit pas l’expression. « C’est ce qui m’amuse. C’est la vie », ajoute-t-elle. En quelques lignes de dialogue, Kore-eda résume tout ce qui sépare encore l’humain de la machine : non pas l’intelligence ou la performance, mais cette étrange capacité à accepter l’imperfection et l’hésitation.
Rarement un film sur l’intelligence artificielle aura paru aussi profondément humain. Là où tant d’œuvres contemporaines utilisent l’IA pour parler de contrôle, de domination ou de dépendance, Kore-eda y voit avant tout un miroir spirituel permettant de réinterroger la parentalité, le deuil et notre rapport au monde. Sheep in the Box est moins un film de science-fiction qu’un drame métaphysique. Certains l’auront trouvé naïf, il touche pourtant à quelque chose d’essentiel : la douleur universelle de voir partir ceux qu’on aime, parce qu’ils meurent ou qu’ils grandissent et l’espoir qu’une trace d’eux continue malgré tout à vivre quelque part. Et pourquoi pas dans la forêt.
Sheep in the Box
Réalisé par Hirokazu Kore-eda
Avec Haruka Avase, Daigo Yamamoto, Rimu Kuwaki
Sortie en francophonie prévue le 16 décembre 2026