Mermaid posterTout le monde connaît Stephen Chow. Tout le monde a vu ou entendu parler de Crazy Kung Fu et de Shaolin Soccer. Certains connaissent même le Chow exubérant et sans limite de God of Cookery et King of Comedy. Pourtant, depuis Journey to the West: Conquering the Demons, sorti en 2013, on pouvait sentir un changement dans le style de réalisation du cinéaste. Sa relecture de l’épopée chinoise proposait un savant mélange de respect du texte et de subversion, résultant en un film globalement moins exigeant pour le spectateur, lui demandant de faire moins de concessions à la suspension d’incrédulité. Bien sûr, certaines scènes sans pareilles au monde subsistaient (comme cette séquence avec le démon porcin), mais le traitement d’ensemble se rapprochait lentement d’une structure de film héroïque plus traditionnelle. Avec The Mermaid, plus gros succès chinois de tous les temps après moins de 20 jours à l’affiche, Stephen Chow continue dans cette recherche d’un équilibre entre le blockbuster mainstream et la comédie mo lei tau subversive.


Le film raconte l’histoire de la sirène Shan, envoyée par son peuple pour séduire et assassiner un jeune et riche industriel du nom de Liu Xuan, qui vient d’acquérir la baie dans laquelle les êtres marins sont forcés de vivre suite à l’implantation de sonars destructeurs dans les eaux alentours. Liu souhaitant transformer ladite baie pour des raisons financières, il devient essentiel pour Shan de mener à bien sa mission, seulement voilà : les deux êtres ne mettent pas longtemps à tomber amoureux l’un de l’autre…

Si vous pensez que le concept et son traitement sont relativement banals, vous avez raison. Tout le monde peut se faire une assez bonne idée, après l’exposition des personnages, du déroulement de l’histoire, et ce jusqu’à sa conclusion. The Mermaid n’est donc pas imprévisible dans sa structure ou son scénario, comme ont parfois pu l’être les précédents films du réalisateur. Cependant, cela ne signifie pas que le film ne réserve pas de nombreuses surprises aux spectateurs. L’exposition se concentre sur le protagoniste mâle, Liu Xuan, incarné par Deng Chao. Le personnage est un capitaliste obsédé par l’argent, mais qui vient du « petit peuple », une origine dont il ne parviendra jamais à se défaire, comme le soulignent certains dialogues (et qui correspond quelque peu à la personnalité publique de Stephen Chow : un riche comédien étant resté « populaire »). C’est évidemment sous cet angle que Shan, la mignonne petite sirène jouée par l’inconnue Lin Yun, va s’attaquer à lui pour gagner sa confiance. S’en suit alors une romance humoristique familière mais très efficace, enchaînant les séquences téléphonées de manière frénétique (la rencontre improbable, la tentative d’assassinat en comédie slapstick dévastatrice, la découverte des goûts pour le poulet, le partage de moments inoubliables dans une aire de jeux pour enfants, la naissance de la flamme, la révélation, etc.).

Le rythme du film est ainsi si soutenu que les 90 minutes dont il est constitué paraissent largement insuffisantes pour traiter complètement l’histoire et offrir aux personnages des développements dignes de ce nom. En l’état, le récit est efficace et va droit au but, mais il laisse rarement la place au spectateur de souffler, ou de profiter pleinement de certaines scènes tant l’impératif narratif semble prendre le pas sur toute autre considération. Cela ne signifie pas que le film est difficile à suivre ou peu engageant, seulement qu’il ne prend pas son temps comme le métrage précédent de Chow avait su le faire. Ceci dit, The Mermaid contient son lot de séquences déjantées qui portent fièrement la marque de leur auteur. Par exemple, le premier acte est marqué par une séquence durant laquelle Liu Xuan invite ses partenaires financiers à célébrer son achat de la baie. Parmi eux se trouvent un milliardaire excentrique en jet-pack, une femme fatale sans merci dont le rôle se révélera central, ainsi qu’un vieil ami bienfaiteur incarné par un Tsui Hark qui semble prendre un malin plaisir à venir faire un peu le clown pour son pair.

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À la fin de la scène en question, l’homme au jet-pack tente de s’en aller mais son appareil est activé par inadvertance, ce qui le fait décoller à l’intérieur du manoir. En résulte alors une scène de comédie visuelle hilarante, se déroulant presque entièrement en arrière-plan ! Une preuve de plus, s’il en était besoin, que Chow est capable de remplir son cadre de détails riches, et même de superposer deux niveaux narratifs simultanés (dans la scène en question : le gag du jet-pack et la discussion se déroulant au premier plan). La séquence est également très représentative du style cinématographique du réalisateur, qui injecte un rythme délirant à son montage, alternant entre mouvements de caméra dynamiques et plans fixes inévitables pour créer des scènes dont l’énergie les ferait passer pour des numéros de comédie musicale sans chanson ! Ce qui ne l’empêche bien sûr pas de s’offrir un véritable morceau chanté en plein milieu de son film (on n’en attendait pas moins).

Pour accompagner ses images, le cinéaste fait appel à la musique de Wendy Zheng, qui avait travaillé sur seulement quelques films, comme le Badges of Fury de Jet Li. Le résultat n’en reste pas moins probant, puisque le score parvient à réconcilier les passages orchestraux grandioses à la Kenji Kawai, avec des partitions plus inventives rappelant parfois la période années 1990 de Danny Elfman. Rien qui ferait penser à un chef-d’œuvre musical, mais le travail accompli demeure parfaitement adapté aux différentes situations. Les morceaux les plus mémorables interviennent sans doute lors des scènes les plus ouvertement humoristiques. La comédie de Chow se base, comme d’habitude, sur un mélange d’absurdité, de décalages et de sadisme physique envers ses personnages. Ainsi, le spectateur aura droit à une discussion toute en sous-entendus sexuels à base de poulet, à des hommes de main complètement idiots, à des gags de situation découlant de l’inadaptabilité des protagonistes par rapport à leur environnement, ou encore à des séquences de torture physique à la fois désopilantes et douloureuses (et parfois également culinaires, friture de tentacules d’homme-poulpe à l’appui). Il va sans dire que quelques références risquent de passer au-dessus de certains spectateurs en Occident, comme lorsque la présence d’un disque d’Adam Cheng en arrière-plan (un acteur de télévision et chanteur de cantopop très populaire à Hong Kong) provoque l’hilarité chez les connaisseurs.

La référence en question fait d’ailleurs partie de la seule scène durant laquelle Chow se permet enfin d’épaissir sa mythologie en octroyant un passif historique aux sirènes, dont l’existence remonterait au moins à la dynastie Ming (XIVe – XVIIe siècles), sinon encore plus tôt. Dans les faits, la première référence écrite à une telle créature en Chine remonte au IVe siècle avant J.-C., dans le Shanhaijing, ou Livre des monts et des mers. Avec de telles possibilités, l’on peut regretter que Chow n’ait pas été plus intéressé que ça dans l’exploration de la légende dont il traite. Le film se contente ainsi de faire allusion à un précepte évolutionniste, dépeignant les humains et les humanoïdes ichthyoïdes comme les descendants séparés du singe.

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Cela peut s’expliquer par le fait que le cinéaste dévoue une partie importante de son temps à articuler le message écologique et anticapitaliste sur lequel le film appuie avec lourde insistance à plusieurs reprises. Il s’agit de la première fois que Stephen Chow explicite aussi ouvertement l’objectif de son histoire, au point de le traiter comme moteur même du récit, ne cherchant jamais à faire illusion et n’osant pas introduire toute sous-intrigue susceptible de faire perdre ce sujet de vue. La problématique est évidemment cruciale pour la Chine, qui doit affronter d’importants problèmes liés au climat et à la pollution, mais l’approche sans détour du film le fait se rapprocher d’œuvres ayant autrefois traité du même sujet, comme le film pour enfants The Ozone Layer Vanishes (Feng Xiaoning  ; 1990), et l’inscrit par conséquent dans le genre de la fable écolo moralisatrice.

Un tel handicap aurait pu se révéler catastrophique pour nombre de films. Heureusement, la virtuosité du réalisateur derrière sa caméra et à l’écriture permet d’élever The Mermaid au rang de grand divertissement, fort d’une héroïne archétypale incarnée par Shan, rappelant par intermittence les meilleures réussites en termes de personnages féminins de ces dernières années (Neytiri en tête, toutes proportions et caractéristiques culturelles gardées). Enfin, Stephen Chow n’est pas avare de grand spectacle et, armé d’un final réellement spectaculaire, il prouve une fois de plus qu’il sait abandonner l’humour pour laisser place aux émotions le moment venu.

Alors certes, Stephen Chow semble encore être à la recherche de quelque chose. Dans son film, à la recherche de l’équilibre entre sermon au sceau officiel et comédie d’action romantique fantaisiste (tout ça à la fois, bien entendu) aux tons subversifs, se jouant des conventions et des règles. Dans son art, à la recherche d’un équilibre entre la fureur virtuose et parfois éreintante habitant ses anciennes œuvres, et l’accessibilité de son approche narrative à un public toujours plus large et toujours plus international. En résulte le film le plus populaire et le plus abordable du cinéaste, mais également celui dans lequel il n’atteint aucun extrême de folie ou d’inventivité. Certains diront que c’est dommage ; d’autres, que cela reste bien supérieur à la majorité des productions sinophones. Les deux affirmations sont vraies. En ce qui nous concerne, on continuera avec plaisir de l’accompagner dans ses recherches.

THE MERMAID
Réalisé par Stephen Chow
Avec Deng Chao, Show Luo, Zhang Yuqi, Lin Yun
Date de sortie inconnue en francophonie

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