Dans le cadre de FFFH, nous nous sommes entretenus avec Noémie Merlant, qui tient l’un des rôles principaux dans le film de Marie-Castille Mention-Schaer Le ciel attendra. Elle y joue Sonia, une jeune fille qu’on découvre déjà radicalisée, prête à partir en Syrie pour combattre aux côtés des islamistes et qui va suivre un processus de désembrigadement. Alors que nous travaillions déjà sur notre dossier consacré à l’islamisme au cinéma, nous avons profité de cette rencontre pour récolter l’avis de cette jeune comédienne sur la question. 

Qu’est-ce qui vous a attirée dans le projet du Ciel attendra ?

Ce qui m’a attirée, c’est déjà Marie-Castille [Mention-Schaar, ndlr.], avec qui j’avais déjà travaillé sur Les héritiers et j’aime beaucoup cette femme, en tant qu’être humaine, et son travail. Ensuite j’ai lu le scénario et en le lisant, en prenant connaissance du personnage de Sonia, je me suis rendu compte à quel point c’était nécessaire de faire ce film et de le partager. Parce qu’il apportait des éléments de compréhension, il m’apprenait des choses que je ne connaissais pas et j’avais l’impression d’avoir un peu plus de clés. En le faisant je me suis dit qu’on serait dans l’action et pas uniquement dans cette peur, à subir ce qui se passe, on essayerait d’agir pour mieux comprendre et d’ouvrir le dialogue avec les autres. C’est ça qui m’a attirée, et c’est aussi l’espoir, parce que Marie-Castille propose toujours de l’espoir dans ses films et je trouve ça bien, parce que je pense qu’il y a toujours de l’espoir dans la vie, en tout cas il faut s’accrocher aux choses positives. Et le fait qu’on voit, par le personnage de Sonia, qu’il y a des méthodes, un processus de désembrigadement que je ne connaissais pas. Je trouvais ça important de le savoir, de voir comment ça se passe et de voir qu’il y a des choses qui sont possibles.

Vous parlez de « film nécessaire » et ce n’est pas la première fois que vous participez à un projet qui propose un regard réflexif sur la société, après Les héritiers et aussi La crème de la crème de Kim Chapiron. Est-ce une composante importante pour vous quand vous choisissez vos films, avez-vous cette volonté de proposer des films « utiles » ou des films qui offrent un regard complexe sur le contexte économique, social ou religieux ?

C’est vrai que je suis plutôt du genre à chercher à amener du sens dans ma vie. C’est quelque chose qui m’importe parce que ça peut assez vite m’angoisser… J’ai moi-même des angoisses, j’ai besoin de donner du sens, je suis en quête de sens et mon travail d’acteur me permet déjà de me mettre à la place de l’autre, en ça c’est un cadeau parce que ça me permet d’enrichir mon empathie, en se mettant à la place des autres, en essayant de les comprendre. Ça permet de s’enrichir soi-même et de se comprendre mieux soi-même. Et quand on a des films comme ça qui parlent de notre société, qui sont engagés et qui ouvrent au dialogue, j’ai l’impression de donner du sens à ma vie et de peut-être en donner à d’autres aussi, lorsqu’ils voient le film. J’aime bien participer à ça. Après j’aime bien aussi les films de divertissement, ça fait du bien et je pense qu’on en a tous besoin aussi (rires).

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La structure narrative du Ciel attendra est assez complexe, la chronologie des évènements ne s’éclaircit que sur le tard. Comment s’est passé le tournage, avez-vous tourné vos scènes dans l’ordre chronologique ?

On a plutôt tourné dans l’ordre. Pour mon personnage et celui de Naomi [Amarger, ndlr.] aussi. On a eu une grosse préparation avant le tournage. Marie-Castille a suivi Dounia Bouzar, des familles, des jeunes filles. Ensuite j’ai parlé avec Marie-Castille qui me rapportait un peu tout ce qui se passait et j’ai ensuite rencontré Dounia Bouzar, j’ai participé à des groupes de paroles, c’est là que j’ai vu que ça arrivait dans tous les milieux, dans toutes les familles, toutes les religions, cultures et milieux sociaux différents et ça m’a frappée, je n’avais pas connaissance de ça. Finalement j’ai rencontré une jeune fille qui était en processus de désembrigadement avec qui je me suis liée très vite. Elle était dans cette démarche positive – même si elle était encore fragile – de nous aider, de se dévoiler et de m’aider à composer mon personnage. J’ai trouvé ça très beau, ça m’a donné de la force aussi parce qu’elle ne voulait pas que ça arrive à d’autres et se livrait donc avec douleur. Il y a ensuite eu l’apprentissage des prières, le visionnage des vidéos de Daech et on a commencé le tournage deux jours après les attentats du Bataclan… Ça a été un choc, on a mis le film entre parenthèses et puis on s’est tous vus et on s’est dit « on va le faire ce film parce qu’on ne va pas rester dans cette peur, on va la combattre, nos armes c’est qu’on ne va pas que subir mais on va aussi être acteur et essayer de comprendre et être unis ». Donc Marie-Castille a fait un « cercle de l’amour » le premier jour du tournage, où tout le monde, l’équipe, les techniciens, les acteurs, elle-même, se tenait les mains pour faire passer ce fluide, cette énergie et cette union qu’on a dans le film, cette envie de comprendre et d’avoir aussi de l’espoir c’est ce qu’on voulait partager avec le public.

Vous dites que c’est une problématique qui peut toucher les gens de n’importe quel milieu, de n’importe quelle religion et votre personnage dans le film est présenté comme étant déjà radicalisé, on ne sait pas, au contraire de celui de Mélanie, ce qui l’a mené là. À votre avis, quelles sont les composantes déterminantes qui peuvent mener à ça ?

Ça ne sera que mon avis à moi, je ne suis pas spécialiste même si je m’y connais peut-être un peu plus maintenant. Pour moi il y a plusieurs composantes. Ça peut arriver à tout le monde. Avoir un moment de fragilité, pour moi ça peut arriver dans toutes les familles. 40% des jeunes qui se font embrigader sont des filles et dans ces 40%, la moitié sont des converties et la plupart sont issues de familles athées. Ce que j’ai remarqué dans cette jeunesse en parlant avec ces filles et surtout cette jeune fille, c’est cette quête d’absolu et de sens dans la vie. Ce malaise dans cette société de plus en plus superficielle avec une image de la femme quand on est adolescent qu’on nous montre et qui peut être difficile à assumer, à comprendre. À l’adolescence on est plus fragile, tout est beaucoup plus fort, quand on tombe amoureux, quand on a des chagrins, quand on voit des injustices et on a besoin de s’affirmer, de se rebeller, on a les premières angoisses de la mort… Et donc ce manque de spiritualité dans nos sociétés ce sont des choses qui reviennent et que moi-même je ressens. Toutes ces vidéos de Daech qui montrent des complots ce sont des choses qui me rendent folle et il n’y a pas beaucoup de contre-discours par rapport à ça. Eux s’engouffrent vraiment dans une brèche, grâce aux réseaux sociaux. Ils font des vidéos très efficaces, qui parlent aux jeunes et qui sont montées comme à Hollywood et en utilisant des questionnements qui sont vrais en mettant des réponses fausses. Quand on est dans l’intimité d’une chambre, qu’on visionne de plus en plus des vidéos comme ça, qu’on est seul… on parle plus facilement depuis sa chambre sur Internet. En plus la personne en face est mystérieuse, quelque chose se crée. Donc c’est des filles qui peuvent aussi tomber plus facilement amoureuses. Et quand elles tombent amoureuses, l’aveuglement peut se faire plus vite. En plus le personnage de Mélanie perd sa grand-mère donc la personne en face utilise ça, à chaque fois elle se cale sur des petites failles, des brèches, et s’y engouffre.

FFFH vendredi

Et la question de l’Islam dans tout ça ? Finalement, pourquoi est-ce que c’est vers l’Islam que ces jeunes se tournent pour trouver cet absolu. Vous disiez dans une interview que vous vous étiez beaucoup renseignée sur cette religion pour le film, que vous aviez lu le Coran, que vous aviez rencontré un imam. Quel bilan en tirez-vous ? Est-ce que vous arrivez à comprendre pourquoi on a tendance à se tourner vers cette religion pour exprimer des pulsions violentes ?

En tout cas cette recherche était importante pour moi parce que je ne connaissais pas l’Islam. Je n’avais pas envie d’apprendre ces prières uniquement par l’islamisme, qui n’est pas l’Islam. Pour moi ce n’est pas une religion l’islamisme donc j’ai fait ce travail pour moi, parce que j’ai trouvé que c’était important et j’ai trouvé que l’Islam était une très très belle religion, j’ai adoré découvrir ces prières. Mais en fait, pourquoi l’Islam ? Je ne saurais pas dire. De toutes façons, quand on est adolescent on est capable d’être embarqué dans beaucoup de choses. Il n’y a pas que l’islamisme radical, il y a d’autres choses qui existent aussi. Mais je ne saurais pas expliquer pourquoi c’est ça qui prend de plus en plus d’ampleur. En tout cas, ce que je sais c’est que le manque de spiritualité joue un rôle. Je trouve ça important, la spiritualité. Je ne parle pas de religion je parle de spiritualité et on en manque. On en manque et moi aussi je le ressens car, comme je le disais, j’ai besoin de mettre du sens dans ce qu’on fait et la religion peut amener ça, quand on s’éloigne un peu des dogmes et qu’on prend l’essence – moi en tout cas c’est ce que je fais – il y a des choses qui me rassurent, qui me font du bien. Donc je peux comprendre qu’on soit dans cette quête de foi et de spiritualité et Daech utilise cette religion. J’imagine que ça aurait été une autre religion, à un autre moment, peut-être, je ne sais pas.

Vous dites que l’islamisme n’est pas l’Islam, pourtant, à en croire Abdennour Bidar, philosophe musulman, l’islamisme est bel et bien une émanation de l’Islam. Il y aurait donc un problème à régler à l’intérieur même de cette religion, une réforme pour que l’Islam ne permettre plus ça. Qu’en pensez-vous ?

Quand j’ai découvert l’Islam, je me suis rendu compte que, comme pour toutes les autres religions, ce n’est pas l’essence qui est mise en cause. C’est très compliqué et je n’ai pas l’habitude de répondre à ce genre de question (rires) mais pour moi c’est ce qu’on en fait, c’est l’interprétation qui est dangereuse, pas la religion en elle-même. On ne va pas entrer dans les détails mais il faut toujours remettre une religion dans son contexte historique, il y a tout un travail à faire quand on s’intéresse à une religion, pour moi il ne faut pas tout absorber comme ça, c’est toute une recherche. Alors ce que Bidar dit… moi, en tant que comédienne, je n’ai pas encore fait mon cheminement là-dessus.

Vous évoquiez votre besoin de sens et de spiritualité… Comment est-ce que vous le comblez en tant que jeune dans la société actuelle ?

Eh bien déjà en faisant des films comme ça parce que ça me donne l’impression que ça me donne un sens. Et en fait, je me suis réintéressée à ma religion de départ qui est la religion catholique. Je me suis intéressée aussi à la religion bouddhiste et l’Islam maintenant. J’essaie d’aller cherche l’essence de tout ça et je ressors toujours la même chose : vivre dans le moment présent. C’est quelque chose qui ressort dans toutes ces religions selon ma propre interprétation. Être dans le moment présent et aimer ses ennemis, qu’ils soient extérieurs ou intérieurs. C’est un travail difficile, même moi j’ai du mal à le faire mais je sens que c’est par là que j’essaie de tendre. C’est les discussions, les dialogues avec les gens, aider quand on peut aider, faire toujours du mieux qu’on peut. C’est des choses que j’essaie de faire au quotidien, au jour le jour et de voir toujours les choses positives parce que personnellement, au départ, j’ai plutôt tendance à être dans la peur et à voir le négatif donc tous les jours je me force à ça. Il y a de plus en plus de choses qui me touchent. Comme les documentaires en quête de sens, comme le documentaire Demain.

Ce n’est donc pas un hasard si vous allez tourner avec Mélanie Laurent…

 Oui j’étais super contente parce que c’est dans ce genre de choses que j’essaie de faire mon chemin.

Il y a quelques années vous parliez de votre envie d’écrire des scénarios voire même de réaliser. C’est toujours d’actualité ?

Oui, j’écris toujours, un peu tous les jours. J’ai un projet en particulier qui est toujours le même d’ailleurs. Mais j’ai le temps, on verra si ça se fait.

Propos recueillis le 16 septembre 2016, à Bienne dans le cadre du 12e Festival du Film Français d’Helvétie. Un grand merci Diana Bolzonello Garnier. 

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