14915391_419720194819105_4030881345483579976_nOn leur doit les meilleurs moments de la chaîne Canal+. En sept films coréalisés ils sont parvenus à dynamiter le cinéma français et les sens du rire. Malgré leur succès, ils restent d’une gentillesse confondante et d’une seine simplicité. Eux, c’est Benoît Delépine et Gustave Kervern, réalisateurs d’Aaltra, Louise-Michel ou encore de Mammuth, Le Grand Soir, Saint-Amour et créateurs (avec Jules-Édouard Moustic) de Groland. Autant dire que le Vevey International Funny Film Festival a frappé un grand coup en les invitant pour sa seconde édition. Nous avons pu rencontrer le duo grolandais (qui travaille actuellement sur un film réunissant Jean Dujardin et Yolande Moreau) la veille de leur apéro public et deux jours avant qu’ils ne s’annoncent parrains officiels du festival. Voici le compte-rendu de notre discussion, menée un verre de rouge à la main, forcément.


Que vous évoque le rire ?

Benoît Delépine : Le rire ? La peur. Le rire est vraiment une réaction naturelle face à la surprise. On ne s’attend pas du tout à telle image ou à tel mot et ça nous sidère. Du coup on rit. C’est prouvé par ceux qui s’intéressent aux animaux, aux singes en particulier.

Gustave Kervern : C’est prouvé par les scientifiques ! Il est abonné à Science & Vie.

BD : Ouais, je sais énormément de choses. Très peu de choses mais sur plein de sujet. (Rires)

GK : Le rire ? Ouais, c’est la peur. Pour nous c’est la peur de ne pas faire rire quand on fait des gags.

Bergson disait que le rire c’est quand de l’automatisme, du mécanique survient dans l’humain. Daniel Sibony ajoute que le rire c’est aussi quand de l’humain survient dans du mécanique.

BD : C’est le deuxième qui a raison. C’est dans une projection de l’imaginaire de ce qui est prévisible que tout à coup il y a un accident. Mais c’est un peu des deux, on va dire. La projection étant purement humaine, l’accident c’est la réalité qui vient casser cette projection.

GK : Écoute, par respect pour Bergson, je ne dirai pas le contraire. (Rires général)

BD : En plus en Suisse ! Dans un pays du mécanisme. C’est extraordinaire de voir que même les artistes ont ça en eux. La dernière fois que j’étais venu, je suis allé voir l’expo Tinguely. J’adore tout ce qu’il a fait mais il y a toujours ce mécanisme de la montre qui est là. Et aujourd’hui il y a un artiste qui expose à Vevey et il y a aussi cette idée de mécanisme. C’est intéressant de voir que le rire c’est peut-être aussi un mécanisme qui s’enraye.

Pays du mécanisme mais aussi pays du rire, la Suisse ?

GK : Le Petit Journal passe sans arrêt votre Conseiller fédéral qui parle du rire. C’est déjà bon signe, c’est très drôle. Mais ce qu’on constate, même si on ne vient pas souvent et pas longtemps, c’est qu’il y a une frange de francs-tireurs suisses, grolandais et alternatifs qui sont très vivaces ici, peut-être même plus qu’en France. Il y a quelques dingues en liberté en Suisse qu’on est heureux de rencontrer.

BD : Ça a toujours été une terre d’accueil, un peu comme le Groland. Une terre d’accueil pour les gens rejetés ailleurs et il en reste quelque chose. La Suisse n’est pas aussi policée qu’on l’imagine.

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On vous qualifie souvent de punks…

BD : C’est vrai que la première fois que j’ai vu Gustave à la TV, il était reporter hirsute sur la route des concerts punk. Mais je pense qu’on est punk au sens où on fait du cinéma comme les punks ont fait de la musique. C’est à dire sans savoir en faire, comme nous on ne savait pas faire de cinéma. Donc on est parti à l’assaut, un groupuscule, en se débrouillant et en faisant feu de tout bois mais sans essayer de vraiment apprendre le métier plus que ça.

GK : Et ça, ça ne plaît pas aux gens qui sont établis, certains journalistes qui trouvent qu’on déboule dans leur pré carré. Ça continue à emmerder certains. C’est ridicule parce qu’il faut de tout. Des gens qui ont fait des études de cinéma c’est bien mais l’art brut ça reste toujours un art étonnant. Je trouve que c’est bien qu’il y ait des personnages comme ça, comme nous qui déboulons, et qui essaient de faire du cinéma.

BD : Oui, comme les punk, avec une sorte de panache, d’inspiration. En prenant la réalité à bras-le-corps, sans chichi.

GK : En essayant de gueuler de temps en temps…

Il faut gueuler contre quoi aujourd’hui ?

BD : Oh, il y a matière. Dans tous nos films, on montre les failles du système mais on montre aussi des êtres humains qui sont censés être au bas de l’échelle mais qui finalement ont une énergie et une vie que tous ceux qui sont « en haut » pourraient leur envier parce qu’ils sont tous indépendants, étonnants… ils sont beaux quoi.

On n’est pas loin de Bruno Dumont…

GK : Moi j’adore Bruno Dumont. Ce qu’il fait est à chaque fois étonnant. Là il est en train de faire une comédie musicale… Il part toujours dans tous les sens, c’est bien. Il est toujours productif, imaginatif et ce qu’il fait est toujours beau esthétiquement.

BD : Oui, c’est un vrai cinéaste parce que ses plans ressemblent à rien d’existant. Il essaie de faire preuve d’inventivité. C’est pas seulement de l’écriture, c’est très cinématographique : chaque plan, chaque scène, présente toujours une idée, quelque chose de différent.

GK : Et il a aussi un côté punk parce que c’est le seul cinéaste à qui j’ai envoyé un SMS en lui disant que j’aimerais bien tourner avec lui et il ne m’a jamais répondu. (Rires)

On lui reproche régulièrement de se moquer des gens qu’il montre, surtout depuis qu’il a opéré son virage dans la comédie. Vous en pensez quoi ?

GK : C’est une très bonne question.

BD : Il serait fou de rage s’il m’entendait dire ça, heureusement tout ça restera entre nous, aujourd’hui il n’y a pas internet donc ça ne se saura jamais… Mais dans ce film [Ma Loute], ça m’a gêné pour la première fois. C’est comme Chatiliez en fait. Quand il avait fait les Groseilles [la famille modeste dans La vie est un long fleuve tranquille], on sentait qu’il connaissait bien les bourgeois, il les peignait très bien mais avec les Groseilles il était grossier, on sentait qu’il ne les connaissait pas. Et dans le dernier film de Bruno Dumont, c’est l’inverse : il est vraiment bien avec les gens d’en-bas mais j’ai trouvé qu’il avait un traitement des bourgeois qui était plus que caricatural et c’est vraiment pathétique, ridicule. On se demande si c’est une volonté de se moquer des bourgeois ou de tuer les acteurs qu’il avait embauchés. Du coup… Ça m’a mis le doute… Je me suis mis à espérer qu’il ne traitait pas les autres comme ça… Mais je ne pense pas parce qu’il a toujours beaucoup d’humanité et de bienveillance. Même quand il filme les choses les plus sordides. Mais Lucchini et Binoche, j’étais gêné pour eux. Les pauvres.

GK : Peut-être qu’ils ne s’en sont pas rendus compte, ils étaient contents.

BD : Je ne suis pas sûr. Franchement…

Et vous, est-ce que c’est quelque chose qui vous travaille ? Ne pas représenter la France profonde avec cynisme ou mépris.

BD : Non. On est content d’aller travailler avec eux, d’aller sur des lieux de tournages habités par les gens qu’on montre dans nos films. C’est vraiment nos amis et c’est des endroits qu’on aime. Non seulement on n’a aucun cynisme mais au contraire, on les aime tous. Quand on tourne, on est avec nos potes. C’est plutôt les gens qui ne viennent pas de ces milieux-là et qui regardent le film qui ressentent un problème.

GK : C’est un reproche qu’on nous a souvent fait et qui nous exaspère parce que ça prouve que les gens ne regardent pas bien nos films. Si on les regarde bien, on voit qu’il n’y a aucune moquerie. Si on s’évertue à faire des films là-dessus c’est que ça nous plaît de côtoyer ces gens-là. Ce serait donc un reproche ridicule.
Par contre, je ne suis pas sûr que Bruno Dumont aille manger régulièrement avec ses acteurs une fois le tournage terminé. Alors que nous… Voilà ma petite vengeance pour Bruno Dumont qui ne m’a jamais répondu. (Rires)

BD : Oui, tu vois, le week-end dernier j’étais encore sur les Terrides, à 500 bornes de chez moi pour faire la vendange d’un gars qui a eu cette idée folle de faire du vin dans le Nord-Pas-de-Calais et je suis trop content d’y aller. Retourner dans les bars où on allait pendant le tournage d’Avida, avec ces gens qui sont très chaleureux… C’est un vrai bon moment.

GK : Comme quoi, on peut voter Front National et être chaleureux ! (Rires)

C’est effectivement des couches de population qui votent beaucoup FN…

BD : Ça n’a jamais été dans nos critères de demander aux gens pour qui ils votaient.

GK : Quand on va dans une région pour faire des repérages avant un film, ce qui est toujours un bonheur, nous on aime aussi aller dans les bars, rencontrer tous ces gens extraordinaires. C’est fou, la vie des gens est extraordinaire à écouter. C’est vraiment passionnant si tu es un tant soit peu curieux. Il y a des richesses incroyables dans la nature des gens et dans ce qu’ils font. Et on ne cherche pas ça à la manière d’ethnologues ! On est simplement curieux et on adore voir des gens, les rencontrer…

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En parlant de bar et de vendanges… Ce qui nous amène forcément à parler d’alcool.

BD : On a réussi à mettre un coup de frein à main. On arrive à boire quelques verres sans aller jusqu’au bout de la bouteille. C’est bien ! C’est le résultat d’un long travail sur nous-mêmes.

GK : Ouais… Avant on aurait peut-être pissé sur le comptoir du théâtre… (Rires général)

BD : Non mais là, dans la patrie de Chaplin, on ne pouvait pas… Il fallait qu’on fasse quelque chose avant.

Benoît, pour terminer, si je vous dis Gustave Kervern ?

BD : Je dis… énormément de talent. Le talent pur mais avec beaucoup de franchise et de timidité en plus. Je ne sais pas… C’est difficile.

GK : C’est déjà pas mal hein !

Et vous Gustave, si je vous dis Benoît Delépine ?

GK : Le talent pur. Avec beaucoup de franchise et de timidité. (Rires général)

BD : Et comme il est plein de franchise, je le crois ! (Rires général)

Propos recueillis le 28 octobre 2016, à Vevey dans le cadre du 2e Vevey International Funny Film Festival. Un grand merci Chloé Hofmann et à toute l’équipe du VIFFF.
© photos : Laura Morales

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