arrival-posterLe cinéaste canadien Denis Villeneuve continue sur sa lancée hollywoodienne après deux films ayant rencontré le succès, dont un dernier à l’impact certain. Artiste à la carrière faite de hauts et de bas, il n’est étranger ni aux tentatives d’explorations idéelles (Enemy), ni aux intrigues mécaniques quelque peu artificielles (Prisoners). Avec Premier Contact (Arrival en anglais), Villeneuve met de côté la nervosité et l’âpreté psychologique de Sicario et essaie de viser entre le thriller émotionnel languissant et une proposition conceptuelle digne des plus grandes œuvres de science-fiction. Cette adaptation d’une nouvelle de Ted Chiang, Story of Your Life, représentait-elle un matériau adapté à cet objectif ?


Louise Banks est une linguiste émérite dont la vie est marquée par la perte de sa fille, morte d’un cancer à l’adolescence. Son quotidien d’enseignante est interrompu lorsque douze immenses objets spatiaux apparaissent à divers endroits de la Terre, et qu’elle est engagée par l’armée pour déchiffrer le langage des extra-terrestres. Collaborant notamment avec le physicien Ian Donnelly, elle doit trouver un moyen de communiquer efficacement avec les visiteurs avant que d’autres nations ne perdent patience et entament les hostilités…

L’introduction du film en donne en quelques sortes le ton : un montage d’instants intimes entre une mère et sa fille, où le bonheur garde l’ascendant sur la tragédie qui nous est vite révélée. Peut-être inquiet d’aller trop vite, Villeneuve placarde le morceau de violons larmoyant On the Nature of Daylight de Max Richter sur ses images. Il s’agit bien sûr d’une composition très réussie en elle-même, mais qui trahit de manière bien trop évidente les intentions du réalisateur : signer une œuvre mélancolique, voire immanquablement émouvante.

On salue sans faute l’effort de narration épuré en dialogues (qui sera réitéré une ou deux fois ensuite). Malheureusement, le film n’abandonnera jamais vraiment son didactisme écrasant, et tout son déroulement finira par ressembler à une démonstration académique. Ainsi, la crise déclenchée par l’arrivée des vaisseaux extra-terrestres donne lieu à de longues scènes d’exposition dialoguées, suivies de développements et de retournements dont l’écriture laisse le schéma trop en évidence. Le script est en fait très inégal car habité de notions fascinantes, elles-mêmes enrobées d’une intrigue fastidieuse et de personnages pour ainsi dire inexistants.

Le long-métrage se révèle réellement captivant lorsque l’intrigue s’efface et laisse le cinéaste explorer à son rythme les découvertes proposées au spectateur. La première visite des protagonistes dans le vaisseau alien constitue, par exemple, l’occasion de jouer avec la gravité et les perceptions des personnages. La séquence est assez longue, détaillée, prenante. Villeneuve prend son temps mais n’oublie pas la dimension ludique du médium, et stimule l’engagement du public en le désarçonnant juste ce qu’il faut. Ce sont ces moments qui font toute la force d’Arrival, or leur nombre reste finalement limité.

Trop procédural, trop obsédé par un souci superflu de vraisemblance absolue, le film est toutefois porté par Amy Adams, qui livre une bien belle performance malgré le manque de chair dont souffre son personnage. La photographie de Bradford Young (déjà derrière A Most Violent Year) s’allie parfaitement aux plans aérés et souvent fuyants de Villeneuve ; en résulte une œuvre à la beauté plastique saisissante, distinguant le présent assez monochromatique des souvenirs plus colorés du docteur Banks. Le score de Jóhann Jóhannsson, à la fois éthéré et pesant, s’accorde efficacement au ton accablant visé par le réalisateur.

On regrette donc un certain manque de fluidité, d’organicité dans l’écriture (signée Eric Heisserer, responsable du remake des Griffes de la Nuit, de Destination Final 5, de préquel de The Thing et de Lights Out…), d’autant plus que l’aspect science-fictionnel du film renferme quant à lui un immense potentiel.

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Attention : le texte qui suit révèle des éléments clés de l’intrigue. Il est fortement recommandé d’avoir vu le film avant d’en poursuivre la lecture.

Ce potentiel s’exprime à travers une ambition conceptuelle vertigineuse, reliant entre elles des notions de science-fiction et de philosophie importantes, voire indispensables. Le premier contact, que les auteurs de SF ont souvent vu comme point de départ à une nouvelle ère pour l’humanité constitue uniquement le cadre d’Arrival, le dernier acte étant articulé autour des notions d’éternalisme et de relativisme linguistique. Liées l’une à l’autre, ces idées rares au cinéma suggèrent que l’accès à la langue des visiteurs (un « langage universel » comme précisé dans le film) se fera véhicule d’expansion pour la perception humaine, ce qui permettra finalement à la protagoniste (et, cela est sous-entendu, au reste de l’espèce) de comprendre la véritable nature du temps : un temps non linéaire, mais circulaire, éternel, dans lequel le futur existe déjà et le passé existera toujours – une proposition jamais revue à ce degré de limpidité au cinéma depuis Abattoir 5. Nous avions longuement exploré la question auparavant, mais Heisserer parvient cette fois à rendre l’idée parfaitement appréhendable sans passer par le voyage dans le temps. Il réussit également à illustrer avec efficience l’interconnectivité des époques et la répercussion du futur sur le présent. Villeneuve emploie à cet effet un montage remarquable, qui lui donne aussi l’opportunité de transformer ce que l’on pensait être des analepses en prolepses, adaptant ainsi la structure de son long-métrage à la question métaphysique qui le sous-tend.

Toute cette stratégie mène, évidemment, à une explosion de scènes censées bombarder le spectateur d’émotions. Le deuil, l’amour, la parenté, la fatalité du déterminisme ; ces sentiments s’entremêlent pour célébrer la vie et inviter à repenser la perception que l’on s’en fait. En ce sens, Arrival contient assez de matière pour happer sans faute les amateurs de science-fiction ou de philosophie du temps, mais son exécution déborde trop manifestement sur le drame sentimental pour sembler tout à fait naturelle. Sans compter le fait que la justification diégétique des prolepses (Louise Banks se souvenant de scènes futures en raison de son immersion dans la langue universelle) rend inexplicable la séquence d’introduction, alors forcément réévaluée, a posteriori, comme une note d’intention sentimentale.

L’on n’échappe pas, sans surprise, à un dénouement appelant à la vague union de l’humanité face à un problème commun. La barrière politique séparant les diverses puissances mondiales est elle aussi mise à l’épreuve et définie comme un frein à la communication éclairée entre les espèces, transférant graduellement la notion d’aliens de l’échelle extra-terrestres/terriens à celle des peuples habitant la Terre. Bref, qui sont vraiment les aliens par rapport à nous ? Ces bonnes intentions sont cependant mises en perspective par le fait que le problème posé par l’absence d’un leader planétaire n’est pas résolu. À peine le film laisse-t-il entendre que l’acquisition d’une nouvelle perception permettra de changer l’évolution de notre espèce, et de surmonter tous les obstacles liés à nos différences d’expression et de réflexion.

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Mais tout cela reste une toile de fond, au même titre que les aspects de film d’invasion militariste, recalés au rang d’arrière-pensée tant le métrage s’efforce de demeurer sobre, minimaliste et propice aux questionnements (soit l’exact opposé d’une dinde cinématographique telle que ID4: Resurgence). Certains y verront peut-être un cousin d’Interstellar, réussissant plus ou moins bien que ce dernier à articuler une problématique émotionnelle autour de concepts de SF. Si la comparaison n’est pas irrecevable, elle est tout de même limitée : les appareils narratifs déployés ont fort peu en commun, et la finalité idéologique n’a surtout rien à voir.

Les aliens aux airs de Cthulhu proposés par Denis Villeneuve sont porteurs d’immenses idées ; des idées incontournables, que certains scientifiques espèrent un jour voir acceptées dans la pensée ordinaire. Et si la structure du film sait s’y adapter, son intrigue et ses personnages souffrent de carences indéniablement handicapantes. Pour une œuvre centrée sur la redéfinition des perceptions à travers l’évolution des modes d’expression, le film échoue à communiquer organiquement ses desseins. Encore une fois, l’ambition et la maîtrise visuelle du cinéaste sont entravées par une écriture lacunaire, qui impose au métrage de flotter sans certitude entre le statut de métaphore ambulante et celui de thriller émotionnel.

Arrival s’envole réellement lorsque son réalisateur se permet de manipuler ses notions science-fictionnelles sans se soucier des péripéties : au début du film, l’introduction se termine par un plan de Louise Banks quittant l’hôpital dans lequel résidait sa fille mourante, à travers un couloir incurvé, rappelant toute partie d’un cercle. Il faudra au spectateur terminer le visionnage pour comprendre qu’il s’agit là du moment le plus chronologiquement avancé mis en scène par le film. Et le motif apparaît alors comme les vaisseaux apparaissent ensuite : le cercle, ou socle du langage universel déterminant notre évolution – couloir circulaire et infini du temps. Si le script suit, on ne se fait désormais plus trop de souci pour Blade Runner 2049

PREMIER CONTACT
Réalisé par Denis Villeneuve
Avec Amy Adams, Jeremy Renner, Forest Whitaker
Sortie le 7 décembre 2016 en francophonie

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