loving_onesheetSur le papier, Loving semblait annoncer un énième biopic historique, socialement engagé (pour la conscience), inspiré de faits réels (pour toucher plus) et prenant place dans l’Amérique profonde du milieu du XXe siècle (pour la carte postale au charme sépia). On se demandait alors ce que venait faire Jeff Nichols dans cette histoire de mariage interdit entre un Blanc et une Noire, tous deux habitants de l’État encore ségrégationniste de Virginie. En effet, le jeune réalisateur américain s’était jusqu’ici distingué par des films extrêmement personnels (voir Shotgun Stories ou Take Shelter, pour ne citer que les deux premiers). Allait-il succomber aux sirènes du mélo noyé dans un sentimentalisme sirupeux et aux leçons de morale faciles ? Loin de là.


De films « à portée sociale et politique », nous en avons rarement vus de plus humbles. Et pour cause : là où le commun des cinéastes se serait jeté à corps perdu dans l’opportunité de signer un « grand film citoyen », Jeff Nichols prend le contre-pied de cette approche en racontant cette histoire d’amour rendue illégale de l’intérieur de la cellule familiale uniquement. Plutôt que de se servir des personnages de Richard et de Mildred Loving, le réalisateur leur rend un vibrant hommage en les filmant pour ce qu’ils sont (deux êtres qui s’aiment) et non uniquement pour ce qu’ils ont permis (l’arrêt « Loving v. Virginia »). La démarche est d’autant plus appréciable quelques jours avant la sortie du stupidement militant The Birth of a Nation de Nate Parker et quelques années après le dégoulinant The Help (La couleur des sentiments) de Tate Taylor.

Quand Parker réduit tous ses personnages à leur couleur de peau (y compris les noirs, savourez l’ironie), les vidant de toute substance pour en faire de simples moyens au service d’une hargne raciste et d’un symbolisme lourdaud, Nichols les considère de la première à la dernière minute comme des fins en soi. En filmant essentiellement le quotidien des Loving, faisant planer sur plusieurs séquences une menace qui ne se concrétisera finalement pas, ce dernier renonce systématique au geste démonstratif. Une volonté qui explique d’ailleurs la bande-originale plus discrète (mais non moins percutante) qu’à l’accoutumée de David Wingo, comme l’explique Nichols dans son entretien accordé à La septième obsession : « Dans Loving, je ne voulais pas que la musique oriente trop le spectateur. […] Je souhaitais m’assurer de l’authenticité des émotions. La bande-originale vous fait parfois éprouver des émotions qui n’existent pas forcément dans le film. Cela participait de mon projet de ne pas manipuler le spectateur et de faire un film honnête. »

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Selon ce crédo, dans Loving les émotions sont toujours intériorisées, le propos social on ne peut plus retenu (voire carrément fui par le personnage de Richard), et au lieu du très académique « film de procès historique qui a changé la face d’une nation », nous assistons à un drame d’une humilité et d’une pudeur bouleversantes, sans naïveté aucune sur les intentions et motivations – bien personnelles – des avocats ravis de se saisir du dossier qui leur offrira l’ultime privilège de se rendre à la Cour suprême des États-Unis, au risque de mettre les deux principaux intéressés en danger. L’étonnement d’un des représentants de l’association pour les droits civiques devant le refus de Richard de se rendre dans le temple du pouvoir judiciaire en dit long. Preuve ultime du caractère inhabituel de cette approche, le film n’a connu aucune nomination pour les Oscars exceptée celle pour son actrice principale.

« Cela donne une histoire qui touche à l’humanité derrière la sociopolitique. Aux États-Unis, quand on parle de ces questions, que ce soit les Noirs tués par la police, les immigrés ou le mariage gay, cela devient vite animé. Chacun campe sur ses positions et on perd de vue les gens au centre de ces discussions. Le couple Loving est un exemple parfait de ce genre de personnes, car ils n’ont pas de revendications politiques. » – Jeff Nichols, entretien publié dans les Cahiers du cinéma n⁰730

Certains reprocheront au film son manque d’agressivité idéologique. L’approche du cinéaste se justifie pourtant pleinement, les Loving n’ayant jamais revendiqué la portée politique de leur mariage. Méfiant à l’égard des journalistes qui commencent à s’intéresser à eux, Richard se montre ouvertement embarrassé par la dimension politique qu’on confère, bien malgré lui, à son histoire. On comprend mieux ce qui a intéressé Nichols dans ce projet, lui qui déclare avoir « presque intentionnellement évité le thème racial » dans ses quatre premiers films. L’attitude de ce couple lui offre l’occasion de traiter le sujet de manière apolitique, l’incarnant avec authenticité dans des personnages qui le subissent plus qu’ils ne s’en préoccupent.

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Contre toute attente, Loving est ainsi l’occasion pour Jeff Nichols de signer un film hautement personnel. En plus du très rousseauiste retour à la nature réclamé par Mildred – qui rappelle bien évidemment Mud –, c’est dans l’instinct protecteur du père qu’on reconnaît le plus la signature du cinéaste de Take Shelter et Midnight Special. Désintéressé par les revendications tapageuses, Richard ne souhaite finalement qu’une chose : prendre soin de sa famille et lui offrir un refuge. De cette simplicité naît une émotion dévastatrice.

Porté par un impressionnant Joel Edgerton quasi mutique et une Ruth Negga au visage capable de mille nuances, splendidement cadré et photographié, Loving est un véritable tour de force. Un retour à un classicisme formel et à une pureté de l’émotion qu’on pensait que seul Clint Eastwood maîtrisait encore. Avec son cinquième film et à seulement 38 ans, Jeff Nichols prouve définitivement qu’il est le plus jeune des grands réalisateurs américains.

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Réalisé par Jeff Nichols
Avec Joel Edgerton, Ruth Negga, Michael Shannon
Sorti le 15 février 2017

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