L’idée nous trottait dans la tête depuis un moment, voici notre nouvelle rubrique consacrée aux sorties DVD et Blu-ray. Le concept est simple : vous conseiller périodiquement quelques éditions et rééditions qui valent le détour selon notre équipe de rédacteurs, que ce soit pour le film, les particularités des bonus ou encore le travail de restauration. Afin d’élargir les horizons, nous avons décidé de ne pas nous restreindre aux éditions francophones.


Le Groupe 5 (Cinémathèque suisse et Radio Télévision Suisse)

groupe-5Alors que le cinéma français jouit depuis longtemps de somptueuses restaurations et que chaque mois pleuvent des rééditions en Blu-ray, le cinéma suisse n’a tristement pas droit à un traitement similaire. Bien sûr, les deux industries ne sont guère comparables et quelques trésors du septième art helvétique ont tout de même obtenu un nouveau coup de projecteur – on pense à Die letzte Chance (Leopold Lindtberg, 1945), présenté en 2016 à Cannes dans sa copie restaurée. Mais c’est sur le marché home video que le bât blesse ; il faut se lever tôt et maîtriser le suisse-allemand pour espérer parvenir à visionner quelques-unes des œuvres majeures du cinéma suisse, et pour les francophones se livrer à un périlleux exercice d’archéologie. On peut donc remercier la Cinémathèque suisse et la RTS qui, depuis leur réédition commune de L’Invitation (Claude Goretta, 1973) et maintenant avec ce coffret dédié au Groupe 5, tentent de combler ce gouffre.

Sobrement intitulé Le Groupe 5, ce coffret paru en fin d’année passée propose de se plonger dans l’univers bouillonnant des cinq Romands ayant fondé ce collectif à l’origine du « nouveau cinéma suisse ». En dépeignant une Suisse contemporaine, Claude Goretta, Jean-Jacques Lagrange, Jean-Louis Roy, Michel Soutter et Alain Tanner ont en effet modifié à tout jamais le cinéma helvétique, non seulement par leur approche sociale et leur effervescence, mais aussi par leur partenariat révolutionnaire avec la télévision, à l’heure où les aides financières étatiques étaient uniquement allouées au documentaire – un trait historique qui, soit dit en passant, en dit long sur la production cinématographique suisse. Aussi révolutionnaire que bref, ce nouveau cinéma aura néanmoins un impact international (pour l’anecdote, Alfonso Cuarón a appelé son fils Jonas en hommage au film d’Alain Tanner, Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000 (1975)) et ses émulations se mesurent encore fortement aujourd’hui – Ursula Meier, Lionel Baier et leurs consorts de Bande à part Films s’affichent comme dignes héritiers du Groupe 5.

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Ce coffret contient cinq films dont deux fictions – L’Inconnu de Shandigor (Jean-Louis Roy, 1967), Les Arpenteurs (Michel Soutter, 1972) – et trois reportages réalisés pour la télévision – Les motards (Claude Goretta, 1972), Docteur B, médecin de campagne (Alain Tanner, 1968) et La dernière campagne de Robert Kennedy (Jean-Jacques Lagrange, 1969). Le livret accompagnant les trois DVD permet de contextualiser ces œuvres et d’apporter un éclairage sur ces personnalités bigarrées, toutes mues par le désir de créer et qui firent fi des obstacles financiers, à l’image de Jean-Louis Roy sur son premier film, L’Inconnu de Shandigor. Inédit jusqu’alors, ce pastiche de films d’espionnage sur fond de science-fiction reste l’une des œuvres les plus improbables du cinéma suisse. Réalisé une année avant la constitution du Groupe 5, ce trip psychédélique unique jouit d’un casting international puisque Serge Gainsbourg y tient un rôle et a même composé un morceau expressément pour le film.

Loin de viser une quelconque exhaustivité, ce coffret se présente davantage comme une invitation à s’imprégner du processus créatif ayant habité ce collectif important et propose une série de documents passionnants. Bien que l’on regrette de ne pouvoir les apprécier en qualité HD, on ne boude pas notre plaisir pour autant et on espère que d’autres éditions suivront rapidement, afin que certains films puissent regagner un peu de visibilité, tel que le fabuleux second film de Jean-Louis Roy, Black Out (1970).

DVD zone 2
Langue : français

Pour gagner un exemplaire du coffret, écrivez à admin@filmexposure.ch

Loïc Valceschini


Rumble Fish (Rusty James), Francis Ford Coppola, 1983, États-Unis (Wild Side)

161123 GABARIT RJNX .inddRumble Fish (bêtement traduit Rusty James en français, ôtant ainsi au titre toute sa dimension symbolique), c’est avant tout le projet d’un cinéaste qui entend prolonger sa fuite à Tulsa après la faillite de sa société de production American Zoetrope causée par le flop monumental de One From The Heart (Coup de cœur). Traqué par ses créanciers après la déconvenue qui participa à la fin du Nouvel Hollywood, Francis Ford Coppola trouva refuge dans la ville d’Oklahoma, loin des ardoises laissées bien pleines à Los Angeles. Après avoir prouvé que l’auteur tout puissant et mégalo pouvait se muer en réalisateur de film pour adolescents rendu dans les temps et le budget avec The Outsiders, Coppola proposa à son équipe et ses acteurs d’enchaîner sur une autre adaptation de l’écrivaine S.E. Hinton, tournée dans la foulée, au même endroit. Mais plutôt que de livrer un film dans l’exacte lignée du précédent (aux résultats honorables), le réalisateur entend cette fois réaffirmer sa posture d’auteur en livrant un film pour ado sur le mode « art et essai ». Ainsi naît l’un des plus beaux films – et sans doute le plus personnel – de la carrière du bonhomme, un film baigné dans le spleen et le vertige existentialiste d’une adolescence qui ne se rend pas encore compte que le temps file à toute vitesse, comme l’exprime la magnifique réplique du personnage de Benny, interprété par Tom Waits :

« Le temps est une drôle de chose. Le temps une denrée très spéciale. Quand tu es jeune, tu es un gosse, tu as le temps. T’as même que ça, le temps. Tu gaspilles deux ans par-ci, deux ans par-là. Tu t’en fiches. Mais avec l’âge, tu te dis “combien il me reste ? Il me reste 35 étés.” Penses-y… 35 étés… »

Autant dire que nous étions excités à l’idée d’une ressortie du film en haute définition, disponible dans une édition de luxe, accompagnée d’un livre signé Adrienne Boutang (selon la même formule que les coffrets de The Night of the Hunter et Gun Crazy, qui bénéficiait du même packaging que l’édition de Sweet Smell of Success, sortie en fin d’année passée chez Wildside). Malheureusement, si le coffret est, comme toujours avec l’éditeur, de belle facture et le livre de Boutang très éclairant sur la genèse du film, on regrette que Wildside ait récupéré le master du Blu-ray britannique de 2012 alors que le film bénéficiera en avril d’une nouvelle numérisation 4K chez Criterion, supervisée par le directeur de la photographie Stephen H. Burum. En l’état, nous avons plutôt affaire à un upscale du DVD. Avec son making-of de 12 minutes, son focus sur la géniale musique signée Stewart Copeland (batteur de The Police) et ses 21 minutes de scènes coupées (pratiquement toutes centrées sur le personnage de Steve, envisagé dans un premier temps comme le narrateur du film), le coffret vaut plus pour le livre et ses bonus que pour le pressage du film. Ceux qui sont peu intéressés par les belles éditions, les « à-côtés » et qui bénéficient d’un lecteur zone A feraient peut-être bien d’attendre quelques semaines, comme en témoigne ce comparatif entre l’édition de 2012 et celle à sortir chez Criterion.

Blu-ray région B
Langues : anglais ou français
Sous-titres : français

Thomas Gerber


La Noire de…, Ousmane Sembène, 1966, Sénégal (Criterion)

852_bd_box_348x490_originalCriterion sort en ce début d’année, dans une restauration 4K, le premier long-métrage d’Ousmane Sembène. Inspiré d’un fait-divers (le suicide d’une bonne Sénégalaise chez ses employeurs en vacances d’été en France méditerranéenne), il signe une charge glaçante contre le néo-colonialisme, autant que l’un des actes de naissance, pour les pays du Sud, de la modernité cinématographique. Diouana (Mbissine Thérèse Diop) est engagée comme nounou à Dakar par « Madame » et « Monsieur » (Anne-Marie Jelinek / Robert Fontaine). Elle les accompagne à Antibes, rêvant de l’Hexagone par ce qu’elle en imagine via les photos dans les magazines. Sur place, loin des siens, elle a tôt fait de déchanter, le petit appartement où ils logent se transformant bien vite en une prison pour cette employée à domicile et à plein temps. Le film, accompagné de son commentaire off, suit l’avancée de son aliénation, de sa révolte murée, ineffective, jusqu’à son effondrement, redoublée par la violence des rapports engendrée par son illettrisme. En suppléments, est proposé un moyen-métrage de Sembène, Borrom Sarret, ressuscité en 2014 par la World Cinema Foundation, sur initiative de Martin Scorsese, ainsi qu’un documentaire de 1994 où le cinéaste expose le projet de son œuvre : parler, via le cinéma, art populaire, à des populations non-urbaines que la littérature ne saurait toucher, en continuation d’une tradition orale. (Il l’accomplira pleinement avec son dernier film, Moolaadé, sur une villageoise s’opposant à l’excision.) A noter que La noire de… existe également, agrémentée d’un livret de qualité, dans la collection Cinéastes Africains d’Arte France. Privilège rare de la disponibilité en galettes variées (Touki Bouki, autre Sénégalais chez Criterion, viendrait à l’esprit) dans un contexte où bien des titres n’ont pas encore une seule copie en vente (pour ne mentionner qu’une attente : quand verra-t-on Waati sur un disque ?). Editeurs, encore de nombreux efforts à fournir pour une couverture à peu près décente du cinéma d’Afrique en DVD (et un grand merci à ceux qui s’y attellent déjà).

Blu-ray région A
Langues : wolof et français
Sous-titres : anglais

Jean Gavril Sluka


Dead Heat, Mark Goldblatt, 1988, États-Unis (88 Films)

dead_heat_slipcaseOn savait déjà que le catalogue de l’éditeur britannique 88 Films était rempli de titres incroyables faisant frémir d’envie les amateurs de cinéma bis (horreur, sexploitation, softcore, catégorie III hongkongaise… il n’y a qu’à demander). Mais avec Dead Heat (connu sous le doux titre français de « Flic ou Zombie »), nos amis d’outre-Manche frappent fort puisqu’ils donnent l’occasion aux cinéphages d’organiser une projection familiale d’un film de série B que tout le monde est en mesure d’apprécier, de votre père à votre petit cousin prépubère, en passant par la grand-mère. Dans celui-ci, deux flics à qui on ne la fait pas (mâchoire carrée, biceps gros comme des cuisses, coupes de cheveux années 80) enquêtent sur une série de braquages commis par des malfaiteurs semblant insensibles aux balles. Lorsqu’ils découvrent que lesdits criminels sont en réalité déjà morts, ils inspectent les locaux d’une mystérieuse entreprise locale, qui se révèle détenir une machine capable de ramener les cadavres (récents) à la vie… ou du moins d’en faire des zombies à la décomposition accélérée ! L’un de nos deux flics étant ranimé de la sorte, il devient crucial pour le tandem de résoudre rapidement l’affaire. Le film est un festival de one-liners foireux, de scènes d’action mal montées et ô combien divertissantes, de maquillages hilarants et d’effets spéciaux bien gaulés compte tenu du budget. On ne peut que vous conseiller de faire l’acquisition de ce parangon du buddy movie déviant, qui restera sans aucun doute à jamais dans vos esprits grâce à une scène se déroulant dans la cuisine d’un restaurant chinois, durant laquelle des carcasses de bœufs, de porcs et de volailles reviennent pour ainsi dire à la vie et tentent d’éliminer nos héros baraqués à grand coups de moignons. Sans compter le rôle improbable tenu par Vincent Price, un vieux corporatiste recherchant l’immortalité. Le film avait déjà bénéficié d’une édition DVD francophone de piètre qualité, ainsi que d’un ancien Blu-ray américain en 2011, mais l’édition proposée par 88 Films (uniquement en anglais, malheureusement), devrait donner une nouvelle jeunesse à cet actioner mort-vivant particulièrement culte. Sortie le 27 février.

Blu-ray région B
Langue : anglais

Alex Rallo


Bring me the Head of Alfredo Garcia, Sam Peckinpah, 1974, États-Unis (Arrow)

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En 1973, Sam Peckinpah a déjà réalisé quelques uns de ses plus grands classiques (La Horde Sauvage, les Chiens de Paille, etc.). Mais à même pas 50 ans, le réalisateur est aussi un homme rongé par l’alcool et les frustrations d’une carrière où les studios semblent s’acharner contre lui. Il se lance dans la réalisation de Bring me the Head of Alfredo Garcia en septembre de la même année. Le seul film de sa carrière où le final cut lui sera accordé.

Bring me the Head of Alfredo Garcia est un drôle de film. L’histoire de Bennie (inoubliable Warren Oates), un pianiste de bar qui s’embarque, avec sa copine mexicaine et prostituée, à la recherche de l’Alfredo du titre, un gigolo qui a eu la mauvaise idée de mettre en cloque la fille d’un homme richissime appelé « El Jefe » (Le Patron). S’ensuit la cavalcade imprévisible et violente d’un homme porté sur la bouteille, qui va passer le plus clair du film à parler à la tête décapitée d’Alfredo Garcia, posée sur le siège passager de sa vieille Ford défoncée. Mais Peckinpah, reconnu pour la violence brute et démentielle de ses films précédents, va prendre ici tout un tas de détours avant de nous faire subir de plein fouet l’odyssée tragique d’un homme qui va tout perdre. Bennie, cet anti-héros tour à tour beau-parleur, amant sincère (voir l’émouvante scène où il demande Isla Vega en mariage), chien fou, prêt à tout pour se sortir de la misère dans laquelle il vit, ne se fera pas prier deux fois lorsque les hommes de mains de El Jefe lui proposeront une rondelette somme pour retrouver Alfredo Garcia. L’opportunité de se payer un petit voyage à travers le Mexique avec son amoureuse donne lieu à une première partie de film légère, où Bennie s’amuse, boit des bières, passe du bon temps. Mais la sordide réalité d’un pays mal fréquenté aura tôt fait de les rattraper lors d’un pic-nic qui tournera au vinaigre, où Bennie tuera deux hommes qui s’en prenaient à lui et à sa fiancée. Dès lors le film n’épargnera plus l’homme qui, de la quête d’argent facile, transformera son voyage en odyssée de vengeance.

Peckinpah dresse le portrait d’un homme brisé, qui tente, tant bien que mal, de recoller les morceaux de sa vie en fantasmant sur un pactole d’argent, mais qui va retrouver, dans son ultime baroud d’honneur, une dignité perdue. Celle d’un pauvre bougre qui vivait en bas de l’échelle sociale, écrasé par le monde autour de lui, humilié par des gangsters qui l’ont appâté avec quelques liasses de billets et qui verra son envie de vengeance croître au fur et à mesure que les mouches envahiront sa voiture pour s’agglutiner sur la tête pourrissante d’Alfredo Garcia. Si le cinéma américain des années 70 est reconnu pour ses films nihilistes, sombres et violents, Bring me the Head of Alfredo Garcia en est peut-être le représentant qui a su le mieux conjurer ce désespoir, cette vision d’un monde qui écrase sans pitié ceux qui tenteraient de s’élever au-dessus de leur condition. Et sans aucun doute le film le plus fragile et émouvant que Peckinpah n’ait jamais tourné.

À noter que le film vient d’être réédité par l’éditeur anglais Arrow dans un magnifique Blu-ray, sur la base d’un nouveau master 4K d’une richesse d’image incomparable. Le grain de la pellicule, les couleurs chaudes et écrasantes du Mexique, les visages burinés des acteurs, tout est mis valeur comme jamais nous n’avions pu le voir avant. Le son est peut-être un peu à la traîne, sujet à des inégalités de volume entre les dialogues, la musique et les effets sonores. Mais le problème reste relativement mineur. Et si cette seule copie ne suffisait pas à faire notre bonheur, Arrow a aussi mis les grands moyens dans un deuxième disque de bonus qui reprend et augmente le documentaire « Sam Peckinpah: Man of Iron » de plus de 10h (!) d’interviews. Autant dire que cette édition s’impose comme la seule valable désormais. Et c’était bien la moindre des choses pour honorer un tel chef-d’oeuvre.

Blu-ray région B
Langue : anglais

Sebastien Gerber

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