Dans le troisième acte du film 1. April 2000 (Vienne, premier avril an 2000), la présidente de l’Union mondiale déclare au premier ministre autrichien que « La pire des paix vaudra toujours mieux que la meilleure des guerres ! », comme pour lui faire comprendre que l’asservissement à un système politique contraignant mais assurant une paix forcée reste préférable à une liberté des peuples qui pourrait mener à la guerre. Exhumer un film comme celui-ci amène à se poser une question troublante : comment se fait-il qu’aujourd’hui, 65 ans après sa sortie, les peuples d’Europe bouillonnent à l’idée qu’une certaine Union européenne soit devenue trop tentaculaire pour leur accorder la liberté qu’ils réclament, comme l’avait fait l’Autriche en 1952 avec ce film-plaidoyer en faveur de l’indépendance.


Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’Autriche est partitionnée en quatre zones par les Alliés. Si ces derniers ne se permettent pas autant d’ingérence qu’en Allemagne, ils gardent toutefois un œil scrutateur sur la vie politique du pays et y conservent un puissant droit de veto. En bref, l’Autriche est sous contrôle extérieur, un groupe de nations étrangères s’étant proclamées plus à mêmes de diriger le gouvernement. Désireux de faire évoluer les choses, les Autrichiens décident de financer publiquement un film qui aiderait à promouvoir l’innocence, la beauté et l’importance de l’Autriche afin qu’elle regagne sa liberté, son droit à disposer d’elle-même.

En résulte la production de 1. April 2000, une comédie de science-fiction politique faisant figure d’exception dans le paysage cinématographique autrichien. L’intrigue est simple : le premier ministre autrichien proclame illégalement et sous les yeux des haut-commissaires alliés l’indépendance de son pays. Le peuple s’en réjouit, tandis qu’un conseil de l’Union globale – une sorte d’alliance planétaire des nations – vient déposer son drôle de vaisseau au cœur de Vienne, sur la Heldenplatz, pour sécuriser le pays en déployant ses soldats affublés de costumes inconfortables les faisant ressembler au bonhomme Michelin. Les « nations unies » ayant envahi physiquement la capitale autrichienne (au même endroit qu’Hitler avait utilisé pour proclamer l’annexion du pays à son Reich), le premier ministre et son peuple sont littéralement traînés devant la justice, leur acte de défiance étant considéré comme un affront, voire une déclaration de guerre (!) adressée au reste du monde.

Pour se défendre face à la mise en procès de leur liberté, les Autrichiens décident d’utiliser acteurs et soldats pour reconstituer les grands épisodes historiques de leur pays, et faire remonter à leurs accusateurs la riche histoire culturelle de la nation. Ainsi voit-on nombre de faits notables : les soldats du Saint-Empire romain germanique partir en croisade, et Otton II s’allier par mariage à une princesse byzantine ; les Germains former une fraternité avec les peuples du royaume de Bohème ; les sujets du Saint-Empire faire preuve de ténacité face à la peste noire ; et même quelques scènes évoquant la défense séculaire des Européens face aux invasions des Huns et des Turcs. Le but du ministre est, dans un premier temps, de prouver que l’histoire militaire de l’Autriche, ponctuée de victoires et d’alliances, a contribué à bâtir la grandeur de l’Europe et par conséquent du monde. Ne s’arrêtant pas là, il continue en parcourant le riche patrimoine culturel de son peuple : de Mozart à Strauss (les opéras Die Fledermaus et Die lustige Witve sont joués), en passant par les innombrables merveilles architecturales jonchant le sol de son pays, son dirigeant formule une exaltante défense de sa culture.

Il ne fait nul doute qu’il s’agit là d’un film de propagande nationaliste soutenu par le pouvoir en place (le fait que les événements et acteurs de la Seconde Guerre mondiale soient passés sous silence n’est pas un hasard). Contrôlés depuis sept ans par les Alliés, les Autrichiens craignaient se trouver dans la même situation à l’aube du millénaire suivant. On notera par ailleurs que si les adversaires désignés de l’indépendance sont les pays extérieurs, leurs peuples sont uniquement vus comme des amis potentiels qui ne s’opposeraient pas vraiment aux réclamations des opprimés. C’est pourquoi les soldats français, britanniques, américains et soviétiques parcourant Vienne se voient offrir des présents lorsque l’Autriche est courageusement déclarée libre en début de film, et rejoignent quasiment les festivités : il faut attendre que l’Union globale débarque (après avoir confondu Autriche et Australie…) pour qu’une réponse militaire survienne. De même, les soldats-Michelin de l’Union se laissent aller à la bonne humeur régnant en Autriche et se saoulent à la bière locale avec les autochtones malgré leurs ordres stricts. Rarement le cinéma aura donné vie à pareille démonstration de la volonté des peuples d’Europe d’être maîtres de leur propre destin. La plus puissante expression de cette résolution se retrouve dans un nouvel hymne national commandité par le premier ministre, et chanté par le pays tout entier (vraiment tous les Autrichiens sans exception), retentissant à travers les rues des villes et les grandioses paysages alpins des campagnes.

C’est une scène enivrante, à peine croyable, réunissant des centaines de figurants qui scandent des paroles à la gloire de l’Autriche et réclament son indépendance immédiate. Son existence étonne encore plus lorsque l’on sait que le réalisateur du film, Wolfgang Liebeneiner, est un Allemand ayant travaillé sous le IIIe Reich d’Hitler. Armé d’une photographie qu’il doit en partie au légendaire Fritz Arno Wagner (Nosferatu, M le Maudit, Dr. Mabuse, etc.), le cinéaste livre un film certes didactique et rigide, mais aussi drôle et soigné. La nature du projet le transforme en hybride de plaidoyer politique et de publicité touristique, mais les deux aspects impliquant d’une part un engagement ferme et d’autre part des moyens importants, le résultat ne saurait laisser indifférents ceux qui savent entendre l’appel à la fierté civilisationnelle.

Imaginé en 1948, 1. April 2000, pourtant, est écrit par Ernst Marboe, membre de l’ÖVP (les anciens chrétiens-sociaux), et Rudolf Brunngraber, un social-démocrate. Le duo, tout anti-nazi soit-il, ne peut se résoudre à dépeindre une Union globale sous un bon jour, et choisit plutôt d’en faire une vile organisation mondialiste n’ayant aucun respect pour la souveraineté des peuples vivant sur leurs terres. Leur scénario va jusqu’à en faire un groupe d‘individus prêts à vider complètement l’Autriche de sa population pour la transformer en camp de concentration pour alcooliques et déchets humains. Pour eux, les Autrichiens sont la cause de tous les maux ayant déchiré l’Europe un demi-siècle avant l’an 2000, et rien dans l’histoire du pays ne saurait trouver assez de grâce à leurs yeux pour envisager d’accorder au peuple son autonomie.

Bien que l’historique du cinéma de SF autrichien soit limité, le film de Liebeneiner n’est pas la seule production de genre (et de l’époque) à tenter de bâtir et célébrer l’identité de l’Autriche à travers le prisme du fantastique. En effet, comme le décrit Thomas Ballhausen dans son essai Exposed: A Short History of Austrian Science Fiction Film :

« Après les horreurs de la guerre, l’industrie cinématographique nouvellement reformée a cherché son salut à travers un cycle de films de déculpabilisation pensés pour reconstruire l’identité du pays et promouvoir politiquement l’Autriche. De telles stratégies n’ont bien entendu pas épargné les films fantastiques, ni ce qui restait de leur héritage. Ainsi, dans The World Turns Backward (Die Welt dreht sich verkehrt) de J.A. Hübler-Kahla, sorti en 1947, un agaçant fonctionnaire viennois est renvoyé dans le temps à l’aide d’un anneau magique. Armé d’une confiance à toute épreuve et d’une bouteille de vin, il revit le Congrès de Vienne de 1815 en tant que chroniqueur local, il survit au siège ottoman de 1529 sous les traits d’un héraut et découvre la Vienne romaine en jouant le rôle de maire. Le message politique de ce film est limpide : les Autrichiens pacifiques, quoi que parfois grincheux, ont toujours été les victimes d’agressions extérieures. Le même argument est exprimé dans une production commanditée par le gouvernement et réalisée par Wolfgang Liebeneiner, à savoir 1. April 2000 (1952). »

L’impact qu’a eu 1. April 2000 sur la création éventuelle du Traité d’État autrichien, qui accorde enfin son indépendance au pays, fut probablement minime sinon inexistant. Le film demeure cependant, au-delà de ses détails visuels amusants, un exemple singulier de l’expression cinématographique de l’identité historique, culturelle et civilisationnelle d’un fier peuple d’Europe, mécontent de devoir vivre une paix d’apparence imposée artificiellement par des forces extérieures. Et si l’on se doute bien qu’aucun film de ce genre n’émergera du vieux continent dans les années à venir, il est toujours possible de se demander si, face à la tyrannie mondiale, les hymnes nationaux retentiront bientôt entre les murs des cités européennes.

1. April 2000
Réalisé par Wolfgang Liebeneiner
Avec Hilde Krahl, Josef Meinrad, Waltraut Haas, Curd Jürgens

*Source :
Ballhausen, Thomas. “Exposed: A Short History of Austrian Science Fiction Film”, in European Visions: Small Cinemas in Transition (dir. Tobias Nagl, Janelle Blankenship). Transcript Verlag, 2014.

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