Depuis quelques années maintenant, de jeunes auteurs, scénaristes, cinéastes français s’emparent du cinéma de genre (policier, fantastique, horreur, etc.) pour dynamiser leurs récits et insuffler une nouvelle énergie aux images. Des artistes élevés au cinéma populaire des années 70 et 80, qui ne cachent pas leurs influences et les intègrent avec un naturel déconcertant dans des films pourtant bien ancrés dans la tradition cinématographique hexagonale. Des oeuvres comme Les Rencontres d’après minuit de Yann Gonzalez, Les Combattants de Thomas Cailley, Nos Héros sont morts ce soir de David Perrault ou encore Simon Werner a disparu… de Fabrice Gobert. Une liste bien entendu loin d’être exhaustive, mais qui fait montre d’un renouveau conscient et exaltant du genre en France, après une période moribonde, au début des années 2000, où ce cinéma se résumait à des films d’horreurs médiocres, ersatz d’un cinéma américain qui peinait lui-même à retrouver une réelle dynamique. Il semble donc qu’il ait fallu au cinéma français une période d’acclimatation, une prise de conscience qui aura donné naissance à des films qui ne sont pas seulement des redites de ce qui a déjà été fait avant, mais des créations ayant enfin une identité affirmée, où les influences et références sont là pour nourrir le récit et la mise en scène et non plus servir de substitut au manque d’idées.


Hubert Charuel est de cette génération de cinéastes. Des gens qui ont été à la fois bercés par le cinéma des salles populaires et par les derniers sursauts des vidéothèques, avant de faire leurs classes dans les écoles pour y découvrir d’autres cinémas. Petit Paysan, son premier long-métrage, s’inscrit dans cette approche. On y découvre Pierre, un éleveur laitier d’une trentaine d’années, qui a repris, seul, la petite exploitation de ses parents. Une maladie s’attaque aux troupeaux de vaches en Europe et Pierre est rapidement convaincu que l’une de ses bêtes pourrait être malade. Ceci pourrait avoir des conséquences désastreuses sur son avenir, car cela obligerait le service vétérinaire à venir abattre tout son troupeau par mesure de précaution, faisant alors perdre à Pierre sa principale source de revenus. Ses craintes se verront confirmées lorsqu’il comprendra que la vache suspecte est effectivement malade. Effrayé par cette découverte, il abattra l’animal lui-même, sans avertir qui que ce soit. Ce sera le début d’un engrenage paranoïaque où Pierre perdra peu à peu la raison, trop obsédé à vouloir sauvegarder son troupeau et son monde, coûte que coûte.

Dès la première séquence du film, l’obsession de Pierre pour ses vaches est évidente. Lors d’un rêve, il se projette dans sa maison, envahie par les bêtes, et peine à se frayer un chemin entre son lit et sa cuisine. L’éleveur, trop obnubilé par son troupeau, ne sera même pas capable de répondre correctement aux avances de la jeune boulangère du coin qui lui fait du charme, ni de prendre en compte les conseils de sa sœur, vétérinaire pour les éleveurs alentours. Le réalisateur va d’ailleurs prendre la peine de nous faire découvrir ce monde paysan duquel il est lui-même originaire. Un contre-pied de ce que l’on avait pu voir, par exemple, dans la trilogie paysanne de Raymond Depardon, qui décrivait une ruralité vieillissante, mourant à petit feu. Chez Charuel, rien de tout cela. Il filme les éleveurs, paysans, vétérinaires, les artisans, tous dans la trentaine, qui ont repris les entreprises familiales. Il les cadre avec simplicité, aidé par une photographie lumineuse, ne s’embarrasse pas trop de surcharger sa mise en scène, plante un décor simple et laisse son petit monde s’affairer autour de Pierre.

Mais l’éleveur, qui ne peut empêcher la contamination progressive de son troupeau, en viendra à se fier aux élucubrations conspirationnistes sur Youtube d’un autre éleveur (Bouli Lanners) qui, lui, a tout perdu. Charuel retranscrit ici un phénomène relativement récent, qui a pris un essor important grâce aux nombreux réseaux sociaux, où n’importe qui peut colporter des théories fumeuses. Puis, d’un drame marqué par les probables conséquences économiques de l’abattage du troupeau de Pierre, le film se mue alors en thriller aux relents quasi-horrifiques. La maladie qui tue les vaches se manifeste par des saignements sur la colonne vertébrale de l’animal, symptôme qui touchera bientôt Pierre dans sa chair. Le cinéma de David Cronenberg nous vient à l’esprit l’espace d’un instant. Hubert Charuel ressert alors son cadre, se rapproche de son personnage et le guide peu à peu vers la sortie de route.

Petit Paysan nous raconte la fin d’un monde, celui de Pierre, mais aussi celui d’une manière de travailler, proche de la nature, proche de l’animal, où le contact n’est pas que le fait d’une machine. C’est aussi – et le dernier plan le dit avec une belle humilité – l’adieu du réalisateur à ce monde paysan, qu’il a décidé de quitter pour le cinéma. Le film, après avoir jonglé avec les genres et amené son personnage dans ses derniers retranchements, se laisse finalement rattraper par un pragmatisme rural, cruel peut-être. Difficile de nier que Hubert Charuel épate pour son premier film. Une œuvre solide, finement écrite, ciselée et implacable. Tout au plus pourrions-nous regretter le peu de place laissé aux seconds rôles qui sont pourtant régulièrement présents à l’écran. Souvent des figures-prétextes qui servent à faire avancer l’intrigue sans avoir le temps d’exister (dommage de ne pas avoir eu droit à d’autres scènes entre Pierre et la jeune boulangère, qui auraient pu générer une dynamique supplémentaire dans la résolution de la crise), et qui disparaissent aussi vite qu’elles sont apparues. Mais là, au centre de cette spirale de contamination, Pierre, interprété par un Swann Arlaud habité, restera un magnifique personnage de cinéma, tantôt protecteur de ses bêtes, tantôt chien fou qui ne peut accepter l’inéluctable. Et qui finira par comprendre que si lui veut vivre, le sang des bêtes doit couler.

Retrouvez notre interview de Hubert Charuel et Swann Arlaud à l’occasion du FFFH ici.

PETIT PAYSAN
Réalisé par Hubert Charuel
Avec Swann Arlaud, Sara Giraudeau, Bouli Lanners, Isabelle Candelier
Projeté le 17 septembre 2017 au Festival du Film Français d’Helvétie
Sortie salle (France) le 30 août 2017

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