À l’occasion de la sortie de Ex Libris, le 45e film de Frederick Wiseman (lire notre critique ici), nous avons rencontré ce cinéaste documentaire de légende. Nous y avons fait la connaissance d’un artiste dont le caractère révèle un imperturbable pragmatisme ainsi qu’un rejet intransigeant des analyses spéculatives de son travail.


Vous avez dit : « l’élection de Trump a politisé mon film », mais vous devez bien avouer que des éléments politiques y sont évidents ?

Oh oui, ils y étaient déjà mais l’élection de Trump, et sa position sur différentes problématiques scientifiques et éducatives, soulignent l’importance du type de travail que fait la bibliothèque. Ce travail se positionne en contraste fort avec ce que Trump représente. Les aspects politiques seraient tout aussi présents si Obama était encore président, mais l’on ne ressentirait pas une disparité aussi grande entre ce que la bibliothèque fait et ce que le président fait. Ce sont les idioties de Trump qui mettent en exergue cette différence.

La foire aux emplois est l’une des scènes qui a le plus provoqué le rire. On y voit une succession de performances dynamiques par des représentants des pompiers, de l’armée, d’un hôpital, avant le passage d’un garde-frontière dont la présentation est pour le moins maladroite.

J’ai filmé cette scène dans l’automne de 2015. Je l’ai gardée parce que je suis tombé dessus et qu’elle m’a parue drôle. Elle fonctionne à deux niveaux. D’abord parce qu’elle est comique et puis parce qu’elle exprime également un point de vue idéologique.

Mais c’est aussi d’un être humain dont il s’agit ici.

Oui ! Il est tout autant victime que les autres. C’est un exemple parlant de la manière dont le comportement de Trump fait ressortir certains éléments du film. Si mon film était sorti lors du mandat d’Obama, on aurait peut-être interprété la scène simplement comme un gaillard maladroit qui travaille pour les garde-frontières. En raison de la présidence de Trump, la maladresse laisse le premier plan à cette idéologie conservatrice, qui s’impose sur la question du statut des immigrants.

Dans la même veine, on peut citer le contraste entre l’expression de besoins de base dans la branche de Harlem et l’homme qui parle de son amour pour la porcelaine dans la scène suivante, ou encore le groupe de travail sur « L’Amour aux temps du choléra » [de Gabriel García Márquez], qui aurait été un superbe titre pour votre film.

(Rigole à gorge déployée pendant près d’une minute). Ce titre était déjà pris j’ai bien peur.

L’image est bien entendue primordiale, mais dans Ex Libris je me suis fréquemment retrouvé intrigué par le son. Pas nécessairement la voix des personnes, qui est pratiquement omniprésente, mais le bourdonnement et la rumeur générale de la bibliothèque. Vous arrive-t-il d’être attiré par l’ambiance sonore avant l’image ?

Bien entendu. Tout le temps. L’atmosphère sonore est énormément importante. Les « interludes » musicaux sont un exemple du type de séquences qui me servent à plusieurs titres. D’un côté, il y a l’aspect littéral, qui est celui de montrer que des musiciens sont invités à jouer et qu’il y a une audience pour eux à la bibliothèque. Sur un plan structurel, ils me servent à rythmer le film et prodiguer une respiration. Le film est coupé à angles droits, dans le sens où j’essaie de monter le film de manière à ce qu’on puisse difficilement deviner ce qui suivra. À cet effet, j’emploie souvent la musique après une longue scène de dialogue. Mais la raison première reste la volonté de montrer que la bibliothèque comporte un programme musical.

On vous a qualifié « d’utopiste romantique », à vous entendre on a davantage envie de parler de cinéaste pragmatique.

Bon c’est UN type qui m’avait donné cette étiquette. J’avais trouvé ça très drôle. Je pense en effet que votre proposition est plus juste, dans la mesure où le terme joue avec l’idée de réalisme à plusieurs niveaux. Tant un style réaliste que la qualité d’être tiré de la réalité.

À quel type de public perçu, envisagé ou réel pensez-vous parler ?

Je n’en ai aucune idée. Je n’ai aucun public en tête quand je filme, si ce n’est moi-même, au risque de passer pour un prétentieux. Pour la simple raison qu’il m’est impossible d’anticiper ce que d’autres personnes vont penser. Il m’est déjà assez difficile de décider pour moi-même ce que je pense de quelque chose. Je conçois le film selon mes critères et je ne peux qu’espérer que le résultat final correspondra avec les intérêts et les critères d’autres personnes.

Tout l’intérêt autour du public pour le cinéma hollywoodien et l’étude électronique des réactions des spectateurs… tout cela me semble avoir comme unique objectif de diluer le contenu pour atteindre le plus petit dénominateur commun. Je ne saurais même pas comment le faire, je ne pense pas que ça m’intéresse et je ne suis pas convaincu que les professionnels du domaine savent ce qu’ils font non plus. Il y a un vieux cliché sur Hollywood qui raconte que s’ils avaient réalisés les projets qu’ils ont rejetés et qu’ils n’avaient pas réalisés les films qu’ils ont faits, le niveau de profit serait le même.

Dans le cas de la séance d’hier, il s’agissait d’une audience éduquée de classe moyenne. De leur point de vue, votre film semble servir de correctif sur la valeur d’une bibliothèque. Qu’il ne s’agit non pas seulement d’un lieu de recherche et de hobby, mais qu’il peut servir des fonctions sociales.

En effet. L’aide pour les personnes peu éduquées et les immigrants récents est d’ailleurs l’un des objectifs annoncés de la bibliothèque, en leur donnant accès à des outils qui leur permettront d’augmenter leur savoir, leurs compétences et leurs opportunités de travail. Quelqu’un dit dans le film : notre job est d’aider les autres. Ce n’est pas du baratin. Ils le font vraiment.

Photo : Carine Roth / Cinémathèque suisse.

Il y a une emphase culturelle sur une large partie de votre œuvre récente comparé aux axes plus sociaux de vos débuts. Cette évolution trahit-elle des intérêts changeants ?

Non. Supposons que j’avais commencé, dans les années 1960, par réaliser National Gallery, Ex Libris, La Danse et d’enchaîner avec Titicut Follies. On m’aurait certainement accusé d’abandonner les institutions culturelles. Je pense simplement que j’essaie de faire des films sur des sujets aussi différents que possible. L’ordre dans lequel je les réalise relève purement de la chance. En raison du fait que j’ai peu abordé les institutions culturelles au début de ma carrière, je le fais maintenant ! Au milieu de tout ça j’ai fait Boxing Gym, In Jackson Heights et Ex Libris, ce dernier ressemblant plus à une combinaison de tous les autres. Puis il y a La Danse et Crazy Horse… mais l’ordre ne reflète aucun changement d’intérêt, seulement mon désir d’aborder des sujets aussi divers que possible.

Un point qui lie par exemple At Berkeley, National Gallery et Ex Libris est celui de la transmission du savoir. Dans un contexte d’anti-intellectualisme endémique, il est tentant de voir ce groupe de film comme une réponse.

En réalité, je ne suis même pas sûr de ce qui est impliqué dans mes choix. Je me réveille un jour et l’idée d’une bibliothèque survient. Je ne sais pas quels axes de pensée fusionnent pour que celle-ci m’apparaisse à un moment précis. Peut-être que de manière inconsciente, c’est une réponse à ce qui se passe. Je n’ai aucun moyen de le savoir. Je sais que l’idée est entrée dans mon esprit et que je l’ai réalisé. Peut-être parce que j’étais à New York pour filmer Jackson Heights. Je ne sais vraiment pas.

Quelle est la différence pour vous de passer d’institutions claustrophobes à une institution aussi tentaculaire ?

Comme vous le dites, ce contraste soulève différentes problématiques. In Jackson Heights, At Berkeley et Ex Libris prennent place dans tout un tas de lieux, alors que Boxing Gym ne comprenait que trois petites salles. Je dois simplement déterminer mon approche au cas par cas. J’espère avoir accumulé assez d’expérience aujourd’hui pour prendre des décisions informées à cette fin. Je ne suis pas systématique dans le sens où je n’ai pas de théorie particulière.

Disons… je savais que je voulais filmer dans certaines des branches de la bibliothèque, du coup je consultais les bulletins hebdomadaires et mensuels de la bibliothèque pour me donner une idée de ce qui s’y passait. J’ai tourné des séquences dans 17 branches. 12 ou 13 apparaissent finalement dans le film. En vérité je me rendais aux branches certains jours parce que ça me disait bien, ou parce que je savais qu’il allait s’y passer quelque chose digne d’intérêt, comme la foire au travail. Je me suis arrangé pour y être. Je ne savais pas sur quoi j’allais tomber mais je trouvais intéressant qu’une foire au travail prenne place dans une bibliothèque. Puis je suis tombé sur une scène que je trouvais bonne, parce qu’on y voit le pompier, le garde-frontière et le bonhomme de l’armée. Mais ce qui m’a amené à cet endroit ce jour-là, c’était une simple mention dans un bulletin. Sans savoir de quoi il s’agissait vraiment, à part de façon très générale.

Généralement je prends Las Vegas comme modèle, mais depuis les attentats je choisis de dire Montecarlo : ma démarche est un lancer de dés. Tu tentes ta chance et tu espères tomber sur quelque chose qui en vaut la peine.

Y a-t-il des institutions que vous souhaiteriez revisiter ?

Beaucoup ! Mais on ne me donnerait jamais la permission. J’aimerais aussi visiter le FBI, la CIA et la Maison Blanche mais ce n’est même pas la peine de demander. Mais ce n’est pas grave, le monde déborde de bons sujets.

Un hôtel comme celui-ci [ndlr : l’entretien avait lieu à l’Hôtel Métropole à Genève] ?

Un hôtel… ça serait génial mais les questions d’intimité seraient plus sérieuses. Il serait compliqué de demander aux gens d’entrer dans leurs chambres d’hôtel, et surtout… à quel moment partir ?

 Propos recueillis le 8 novembre 2017, à Genève. Traduit de l’anglais par James Berclaz-Lewis. Remerciements à Diana Bolzonello Garnier.

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