Alors que nombreux de nos confrères se plaignent du caractère exécrable d’une certaines actrice française en interview (on vous aide, elle tourne dans un film réalisé par une Suissesse), de notre côté nous rencontrons des gens tous plus sympathiques les uns que les autres. Au sommet du palmarès de l’invité le plus agréable trône sans aucun doute Sean Baker (en attendant Ethan Hawke). Présent à Locarno en tant que membre du jury international présidé par Jia Zhangke, le réalisateur américain nous parle de son goût pour le cinéma d’horreur, revient sur Tangerine et The Florida Project et nous parle de son prochain film… 


Vous êtes ici en tant que juré, un rôle qui doit vous convenir puisque vous avez souvent déclaré être un cinéphile.

Oui, c’est mes parents qui m’ont plongé dans le cinéma, surtout ma mère. C’est elle qui m’a présenté les films de monstres d’Universal : Frankenstein, Dracula, La Momie. C’est en voyant ces films que j’ai eu envie de faire du cinéma. J’ai grandi avec le cinéma de genre et en suis toujours très friand. Aujourd’hui je suis un cinéphile plus « complet », je regarde autant que possible des films du monde entier, de tous les genres (qui m’influencent d’ailleurs tous à leur manière). Je pense que vous pouvez voir avec mes films que je suis très influencé par le néoréalisme et les films sociaux.

En tant que juré, honnêtement, je ne suis pas à la recherche de quelque chose de particulier excepté, j’aime les films qui témoignent d’une grande expression artistique. Je suis aussi attaché à la fabrication des films.

En parlant de films de genre, Jason Blum a réussi à populariser et rentabiliser une approche indépendante de l’horreur. Une voie qui vous tente ?

Comme je le disais, j’ai vraiment grandi avec l’horreur. J’avais une collection de magazines Fangoria dans l’appartement de mes parents. Certains numéros sont d’ailleurs toujours dans leur pochette plastique d’origine ! Je pourrais peut-être un jour les vendre sur eBay (rires). Mais j’ai toujours dit que ça ne servirait à rien d’essayer si je n’ai pas de quoi faire un film qui s’approche des chefs-d’œuvre du genre comme Massacre à la tronçonneuse, Halloween, Rosemary’s Baby. J’ai l’impression que tout a été fait… J’aurais besoin d’un script d’un sacré niveau… Là ça fait trente ans que je me casse la tête pour essayer d’accoucher d’un film d’horreur. Si quelqu’un me fait parvenir un super scénario, c’est sûr que je le considérerais parce que bien sûr que j’aimerais essayer un jour. Pour moi, Get Out est le premier film d’horreur vraiment original depuis très très longtemps. Je suis d’ailleurs très impatient de voir ce que Luca (Guadagnino, ndlr) a fait avec Suspiria, on dirait bien qu’il a réussi à imposer sa propre patte sur le projet, ce qui est excellent.

La politique américaine actuelle et la présidence de Trump ne vous donnent pas d’idées ?

Je crois que c’est ce qu’ils font avec American Nightmare, que j’aime bien.

Tangerine, 2015

Vous semblez également très porté sur l’aspect technique. Vous réalisez, écrivez, montez, éclairez… Tangerine a été tourné avec un iPhone puis vous avez filmé The Florida Project sur pellicule.

Oui. Je suis toujours à la recherche d’une belle photographie, quel que soit le support et le média. J’ai toujours dit que j’embrassais tous les supports. Le plus important est que le support se marie avec le contenu du film et, si possible, élève même le contenu. Je suis parfois un peu dur avec le numérique mais il arrive que ce soit aussi la meilleure option. En tant que juré, je pense que c’est mon critère principal.

Qu’est-ce qui vous a convaincu que la pellicule était le support désigné pour The Florida Project ?

J’ai toujours voulu que les images de Florida Project ressemblent à des cartes postales qu’on pourrait recevoir quand des proches visitent Disney World. C’est clairement la pellicule qui s’approchait le plus de cet aspect « photogénique » du lieu. Je savais que, quoi qu’il arrive, j’allais recréer l’aspect de la pellicule, alors pourquoi pas carrément tourner avec ? Je me contredirai avec mon prochain film mais je pense qu’il est important de soutenir la pellicule aujourd’hui. Donc même si je filme mon prochain film avec un iPhone je reviendrai à la pellicule. Je continue de soutenir Kodak !

Qu’est-ce qui vous a motivé à tourner la fin de Florida Project avec un iPhone ?

Il y avait des raisons évidentes… On devait filmer de manière clandestine des plans pour lesquels nous n’aurions peut-être pas eu de permission. Il y a des restrictions selon les lieux, et vous vous rendez-compte que certaines images fonctionnent pour votre sujet et pour votre film… Dans ce cas précis j’avais l’impression que ces images à l’iPhone fonctionnaient parce que, pour moi, cette fin est censée faire en sorte que les spectateurs se demandent si ce qui arrive est réel ou non. Nous étions donc très au clair sur un moment charnière à partir duquel nous passions d’un support à un autre. Nous devions de toute façon filmer sous le radar et nous nous sommes immédiatement rendu compte que c’était parfait pour le film.

The Florida Project, 2017

Travaillez-vous actuellement sur un nouveau film ?

Oui, je pense que je vais commencer le tournage en été 2019, j’ai donc encore beaucoup à faire. Si j’ai pu passer aussi vite de Tangerine à The Florida Project c’est parce que nous voulions faire Florida avant. Presque tout était déjà prêt et nous savions précisément ce que nous voulions faire. Pour mon prochain film je n’avais pas contre rien de planifié et de prévu à l’avance. Nous avons obtenu un bon fonds d’aide à la production de la part de Cinereach qui est une petite fondation à but non lucratif qui aide ce genre de film à décoller. On a fait des road trips pour essayer de comprendre ce que nous voulions et faire et… je crois que nous y sommes arrivés. Le film n’est pas encore écrit mais nous nous y attelons maintenant et nous avons arrêté le lieu de tournage.

L’envergue du film sera à peu près la même que pour The Florida Project, peut-être même plus modeste. Je ne fais pas partie de ces réalisateurs qui pensent qu’il faut être plus gros à chaque fois et gagner en envergure à chaque film. Si je sens que le film aura de la peine à rentabiliser l’investissement, alors je dois réduire le budget. Je ne veux pas ruiner les investisseurs ou parier sur un film qui cartonnerait par miracle.

De quoi sera-t-il question ?

Le film abordera la crise des opioïdes, d’une certaine manière, mais ce n’est pas ce à quoi vous vous attendez, ce sera une approche très différente du sujet. Ça ne se déroulera peut-être même pas aux États-Unis, ça pourrait être un commentaire sur les US mais de l’extérieur. Je sais que je suis très vague… Je suis encore en train d’y réfléchir, dans six mois je saurai.

Est-ce que Chris Bergoch, votre coscénariste habituel, est à nouveau impliqué ?

Oui, il pourrait être de la partie. Je vais sûrement enchainer deux films et il sera impliqué dans l’un des deux.

Vous avez développé une sorte de poésie de la vulgarité avec lui. Comment collaborez-vous pour l’écriture ?

(Rires !) Oh je me réjouis de lui dire ça ! C’est pas mal dit. Nous avons vraiment une sensibilité différente avec Chris. Il est très mainstream et je pense ne pas l’être. Je pense donc qu’on se rencontre au milieu, ce qui est très bien je pense car ça permet à mes idées les moins mainstream de devenir plus accessibles. Par contre, nous avons le même sens de l’humour. Nous considérons les deux l’humour comme quelque chose d’important. Quand je vois un film avec un sujet lourd, avec un traitement très sérieux, je trouve que ça en devient irréaliste. Toutes les cultures, toutes les personnes utilisent l’humour. Il n’existe pas de société dépourvue d’humour et j’ai toujours le sentiment que quel que soit le sujet, même s’il est très sombre et très grave, il devrait y avoir de l’humour. Chris apprécie également cette perspective et bien sûr, parfois il y a de la vulgarité, de l’humour pipi caca mais c’est possible de faire d’une manière qui paraît… sophistiquée (rires).


Merci à Ursula Pfander d’avoir rendu possible cet entretien. 
Photo ©Locarno Festival, Samuel Golay

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