Projeté en séance de minuit au Festival de Cannes, Jim Queen marque les débuts du studio français Bobbypills dans le long-métrage après avoir construit sa réputation sur des séries comme Les Kassos. Le résultat ressemble exactement à ce qu’on pouvait espérer du studio : une bombe pop vulgaire, hystérique, euphorique et profondément libre. Dans un paysage culturel obsédé par les protocoles moraux, les représentations exemplaires, Jim Queen accomplit quelque chose de devenu presque impossible : faire une comédie sur les communautés LGBT qui ose encore être méchante avec tout le monde.

Le film débute sur une idée immédiatement géniale. Bienvenue dans un monde où  la formule « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » est perçue comme une damnation. Un monde où la pire chose qui puisse arriver à un homosexuel n’est plus le sida, mais l’hétérosexualité. Une mystérieuse épidémie — « l’hétérose » — transforme progressivement les gays en hétéros. Le Marais se vide. Les chaînes d’information annoncent le mariage de Ricky Martin avec Kristen Stewart. Certains homosexuels commencent à comprendre les règles du football, se surprennent à crier « Allez les Bleus ! » et craignent même de finir au PMU. À partir de cette prémisse absurde, Jim Queen déploie un délire permanent où chaque communauté, chaque chapelle identitaire et chaque micro-tribu du grand archipel LGBT est méthodiquement irradiée par le rire.

Et c’est précisément là que le film devient passionnant. Contrairement à une grande partie de la comédie contemporaine terrorisée à l’idée de produire une mauvaise représentation, Jim Queen comprend que le seul moyen de traiter frontalement ces sujets consiste à abandonner toute posture morale préalable et à jouer la carte de la caricature à 300%. Le film refuse la sanctification permanente des minorités et retrouve quelque chose que le cinéma comique français avait presque totalement perdu : le droit à l’irrévérence. Tout y passe. Les gym queens narcissiques, les bears communautarisés, les twinks en quête de validation, les chemsexeurs, les militants performatifs, la bienveillance transformée en injonction sociale permanente. Chaque groupe méprise secrètement les autres et le duo de réalisateurs prend un plaisir évident à mettre en scène cette fragmentation infinie des identités.

L’intelligence de Jim Queen tient au fait que cette méchanceté généralisée ne produit jamais de cynisme. Le film ne rit pas contre ; il rit avec et depuis l’intérieur même de cette culture, avec une connaissance extrêmement précise de ses codes et de ses ridicules. C’est ce qui rend possibles des gags totalement suicidaires dans n’importe quelle autre production actuelle : le docteur Ragoult développant un traitement miracle nommé « Chloroqeer », la brigade de la « Gaystapo » envisageant la « solution fionale », ou encore ce Mister Leather ressemblant trait pour trait à Jean-Philippe Tanguy. Le film parvient presque toujours à faire mouche malgré l’accumulation de provocations volontairement absurdes.

Cette liberté de ton est d’ailleurs soutenue par une énergie de mise en scène. Jim Queen avance à un rythme totalement frénétique. Les dialogues fusent sans interruption, les références pop s’entrechoquent, les ruptures de ton se succèdent à une vitesse proche du shitpost internet permanent. L’humour fonctionne souvent par collision pure : un gag visuel grotesque, immédiatement remplacé par une référence pop culturelle, elle-même suivie d’une blague sur le chemsex. Cette logique d’empilement pourrait rapidement devenir indigeste, mais le film trouve paradoxalement sa cohérence dans cette saturation même. Bobbypills semble avoir parfaitement intégré la manière dont internet a transformé notre rapport au montage, au gag et à la circulation des images. L’animation du studio participe à cette réussite. Avec ses aplats de couleurs criards, son trait volontairement simple et ses mouvements constamment cassés, Jim Queen retrouve quelque chose de l’esthétique de Rick and Morty. Une référence à laquelle on pense également beaucoup pour l’irrévérence adoptée. Le résultat possède une efficacité redoutable.

Derrière la gaudriole permanente se dessine pourtant quelque chose de plus touchant. Car Jim Queen raconte aussi l’itinéraire d’un jeune twink cherchant désespérément sa place dans une communauté devenue elle-même illisible. Jim, immense bodybuilder narcissique obsédé par ses abonnés et ses muscles, finit progressivement par laisser le centre du récit à Lucien, adolescent timide incapable de faire son coming out. Il faut dire que sa mère, ministre de la santé adoratrice de Jean-Marie Le Pen n’aide pas. Le film retrouve alors, sous son chaos permanent, une logique initiatique.

C’est peut-être là que le film touche quelque chose de très juste sur l’époque contemporaine. Derrière son hystérie vulgaire et ses jeux de mots débiles, Jim Queen semble raconter une communauté ayant remplacé les anciens récits collectifs par une infinité de micro-identités cherchant chacune leur propre validation symbolique. Le film ne condamne jamais frontalement cette évolution, mais il en révèle le caractère parfois absurde et profondément atomisé. Le film aurait sans doute gagné à raccourcir légèrement son jeu de piste menant au docteur Ragoult, certaines étapes donnant momentanément l’impression de répéter la même mécanique de sketch. Mais cette légère baisse de régime importe finalement peu face à la sensation extrêmement rare que procure Jim Queen.

Libre, pop, excessif, joyeusement idiot et souvent hilarant, le film de Bobbypills retrouve une vérité élémentaire que beaucoup de comédies contemporaines ont oubliée : lorsqu’un sujet devient impossible à aborder frontalement, la seule solution consiste parfois à pousser le curseur tellement loin que toute la machine morale finit par exploser.

JIM QUEEN
Réalisé par Nicolas Athané et Marco Nguyen
Sortie prévue le 17 juin 2026

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