Deux frangins lancés dans une série de braquages de banques galopent vers leur prochaine cible avant qu’on ne puisse les arrêter. Bien déterminés à mettre un terme à leur cavale, deux hommes de la loi se mettent à leur trousse. Ainsi succinctement résumé, Hell or High Water, le nouveau long-métrage de David Mackenzie (réalisateur ayant acquis une certaine renommée en 2013 avec Starred Up et dont une interview est à lire ici), pourrait se situer au crépuscule du XIXe siècle, comme n’importe quel western. Tout en s’inscrivant dans ce genre fortement américain, le film se déroule pourtant dans une époque très contemporaine, marquée par son temps, où les voitures ont depuis longtemps remplacé les chevaux et où la démarcation morale n’est désormais plus aussi claire.


Bien que le manichéisme intrinsèque du western se soit graduellement dissous à partir des années 1960 – tendance renforcée par l’apparition du anti-héros dans les entrées européennes du genre –, ce dernier a établi son fonctionnement, du moins dans sa forme classique, sur une représentation idéalisée – voire fantasmée – de l’Amérique, ainsi que sur la valorisation de certains codes moraux. Dans Hell or High Water, Mackenzie et le scénariste Taylor Sheridan (Sicario, 2015) mettent à mal ces repères génériques en les adaptant au contexte économique actuel.

Un bouleversement des mœurs s’opère déjà dans l’opposition entre les deux duos de protagonistes. Alors que, de prime abord, les rangers représentent ce qui est fondamentalement juste et les voleurs ce qui est mal, les pôles manichéens affichent bientôt des nuances qui déroutent la morale bienséante des spectateurs. Provoqués par l’hégémonie malfaisante de la banque ciblée par les deux frères, les larcins se révèlent comme des rétributions méritées. Ce basculement des valeurs est par ailleurs énoncé à voix haute par l’un des deux rangers, symbole de rectitude, lorsqu’il explique comprendre les raisons pouvant amener à de tels agissements.

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Victime immémoriale de tous les récits du Far West, la banque endosse ainsi ici le rôle du bourreau, pouillant les habitants de cette campagne texane. En intégrant la crise du logement à leur récit, Mackenzie et Sheridan retournent les préceptes du western et contextualisent leur Amérique dans une réalité tangible, tristement désolée, loin des mythes et des légendes. Il y a certes des territoires à défendre, des hors-la-loi et des shérifs, mais aucune figure héroïque ne se dessine sur ces paysages surannés, autrefois magnifiés par les fantasmes et qui se contentent désormais de véhiculer poussière et désespoir. Les hordes d’Indiens uniformes ne représentent quant à elles plus l’ennemi qu’il faut combattre mais les reliques d’un passé pas encore totalement révolu.

À ce propos, le cynisme et les blagues racistes à répétition du ranger blanc dissimulent un respect évident envers son collègue et son ethnie ; un respect découlant probablement d’une compréhension plus grande de l’autre, surtout en ces temps de crise économique où l’expropriation constitue une menace qui s’affranchit des conquêtes et des affrontements raciaux. Pire encore que la pauvreté héréditaire à laquelle le protagoniste incarné par Chris Pine cherche à mettre un terme, ce revers de l’Histoire fait fi de toute Frontière et s’avère plus pernicieux que jamais.

L’enjeu de survie illustré ici ne détonne finalement pas tant des thématiques maintes fois dépeintes dans les westerns classiques. Sur les traces de Steinbeck et de McCarthy, Mackenzie et Sheridan brossent un portrait fantomatique de l’Amérique d’aujourd’hui, rongée par une maladie qu’elle a elle-même causée. Le temps des seigneurs des plaines est bel et bien révolu. Une colère gronde au loin et Hell or High Water se propose d’en incarner l’amère expression.


HELL OR HIGH WATER (COMANCHERIA)
Réalisé par David Mackenzie
Avec Chris Pine, Ben Foster, Jeff Bridges
Sortie le 05 octobre 2016

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