Pour cette deuxième édition de C’est sorti près de chez vous, l’équipe a réuni ses coups de cœur DVD/Blu-ray, et le mot d’ordre de ce mois-ci est…


Killer Constable, Kuei Chih-hung, 1980, Hong Kong (88 Films)

Voilà plus de 10 ans que The One-Armed Swordsman a relancé la folie du wuxia pian à Hong Kong lorsque la Shaw Bros. sort Killer Constable, une hallucinante relecture du genre, pleine de testostérone et de personnages à la morale discutable. À l’époque, Kuei Chih-hung, un réalisateur parmi les plus sous-estimés, a déjà marqué l’industrie avec le très généreux film d’exploitation de type « Women in Prison » The Bamboo House of Dolls, le film de Catégorie III fondateur Killer Snakes (un drame horrifique lugubre et complètement démoralisant rempli de sexe sale, de cruauté et de vices), ou encore The Teahouse (exploration fascinante et pionnière du monde des triades). Juste avant Hex, remake hybride des Diaboliques de Clouzot, il enchaîne donc avec ce wuxia unique, dont le protagoniste est une ordure finie qui tranche des têtes d’abord, et pose des questions ensuite. Le synopsis se résume à une enquête confiée au personnage principal et à ses hommes, qui doivent traquer des criminels ayant dérobé une importante somme d’argent à l’impératrice douairière. Archétype du flic vigilante armé d’un sabre plutôt que d’un flingue, notre « héros » tue par exemple d’innocents paysans parce qu’ils ne répondent pas comme il faut à ses questions et protègent le peu d’argent qu’ils ont pour survivre. Et le film prend pleinement position pour ce personnage, puisque le seul policier un tant soit peu compatissant se fait crucifier par les brigands en essayant de venir en aide à des pauvres. Ah, les joies d’un monde où la force brute était la seule capable de faire régner l’ordre…

Pour tous ceux qui regrettent cette époque, Killer Constable est un film rempli ras-la-gueule de séquences à la fois ultra-burnées et magnifiquement chorégraphiées. On compte notamment une très belle scène de combat dans la pénombre, durant laquelle des boules de piques sont répandues sur le sol et où les combattants doivent redoubler d’habileté pour éviter de se blesser les pieds. Il y a également ce passage à l’héroïsme exubérant qui montre un disciple du protagoniste se sacrifier en se jetant dans les flammes pour permettre à son maître de s’en tirer sain et sauf. Le guerrier, toujours en train de brûler, se révèle ensuite et emporte deux adversaires avec lui. Ou encore ce duel d’anthologie sous une pluie diluvienne, parmi les plus brutaux jamais filmés, et qui a forcément influencé des films comme Matrix Revolutions ou The Grandmaster. Et si ça ne suffit pas à vous convaincre, on a aussi droit à une ultime résistance légendaire de la part d’un sabreur qui, cerné par la brume et les torches de ses ennemis, encaisse les flèches tout en continuant de trancher la chair, faisant passer les derniers instants de Boromir pour une partie de plaisir.

Kuei fait preuve d’une maîtrise généralement implacable, utilisant à bon escient les ralentis et offrant un découpage excellent. Peut-être abuse-t-il légèrement des zooms arrière soudain, mais la lisibilité demeure optimale. L’édition nouvellement proposée par 88 Films bénéficie d’une image d’excellente qualité, qui met parfaitement en valeur les compositions sophistiquées du film. Le coffret regroupe Blu-ray et DVD, avec un commentaire audio de Bey Logan. Indispensable aux amateurs de cinéma asiatique.

Blu-ray région B
Langues : chinois, anglais
Sous-titres : anglais

Alex Rallo


Coffret Jiří Menzel, Jiří Menzel, 1966-1969, Tchécoslovaquie (Trigon-film)

Trigon a récemment eu l’heureuse initiative d’éditer trois films de Jiří Menzel (également disponibles chez Malavida) en un boîtier. Que Menzel suscite l’intérêt d’un éditeur helvétique n’est hasardeux qu’en apparence, celui-ci ayant entretenu des liens avec la Suisse par le théâtre et le cirque. Trains étroitement surveillés (1966) reste à ce jour son titre le plus fameux, qui lui valut un Oscar du Meilleur Film Etranger à 29 ans, guère après sa promotion de la FAMU. Adaptation de Bohumil Hrabal (écrivain d’élection de la Nouvelle Vague tchécoslovaque et ami personnel du cinéaste), le film raconte le quotidien d’une gare de campagne, lors de l’Occupation nazie, via le regard de Miloš (Vaclav Neckar), adolescent timide et maladroit. Récit d’initiation, il relate son éveil à la sexualité, marqué par les affres de l’impuissance et de l’éjaculation précoce, avant l’aide, fatale, qu’il apportera à la Résistance, auquel participe son chef Hubička (Josef Somr), jouisseur décomplexé. Dans une optique typique du cinéma d’Europe Centrale, résistance civile et épanouissement sexuel sont ici liés en un même geste. L’œuvre de Menzel restera par la suite marquée par une sensualité festive. Cas extrêmement atypique dans l’histoire du cinéma : son œuvre la plus connue est aussi sa meilleure. Cela n’est pas sans lien avec l’ambition du cinéaste, d’accomplir une forme de divertissement populaire à la sophistication comique, n’excluant pas critique sociale et mélancolie esthète. Cette dernière se fait plus prégnante encore dans Un Été Capricieux (1968), autre adaptation d’un écrivain national (Vladislav Vančura), moins marquante toutefois, sur la fascination de trois hommes vieillissants pour la jeune assistante d’un magicien. L’occasion cependant de voir confirmer un sens de la composition proprement pictural. Alouettes, le fil à la patte (1969), enfin, commente par la bande (le durcissement du début des années cinquante) la Normalisation précédant son tournage. Des intellectuels et artistes sont mis de force au travail dans une décharge de ferraille, où ils se trouvent mêlés à des ouvrières sanctionnées pour avoir tenté de traverser la frontière. Interdit par le régime, le film ne sera projeté qu’en 1990 au Festival de Berlin, où il remportera l’Ours d’Or.

Le documentaire que Robert Kolinsky consacre au cinéaste, To Make a Comedy Is No Fun (2016), détaille, par l’éloge de collègues tchèques (Miloš Forman, Věra Chytilová) ou étrangers (Ken Loach, Emir Kusturica), ainsi que le témoignage du principal intéressé, les motifs et ressorts de son art. Une problématique centrale en est la décision de Menzel, au moment de l’invasion soviétique de Prague, de rester au pays plutôt que de partir. L’ouverture prolongée des douanes était une stratégie délibérée de l’occupant afin de faire fuir l’élite du pays vers l’Ouest. En refusant cet exil, certains réalisateurs marquaient, non pas leur allégeance au régime, mais un souci pour leurs compatriotes. Chytilová, Menzel, apparaissent ainsi en doubles (et occasionnelle mauvaise conscience) de ceux, tels Forman ou Ivan Passer, qui choisirent le départ (ou de demeurer à l’étranger). Ce partage, où il ne s’agit pas de distribuer bons ou mauvais points, est en soi révélateur. Si les premiers possédaient une approche et une sensibilité les rendant plus à même d’affronter la censure idéologique, les seconds, par tempérament et méthode, étaient mieux préparés à surmonter la censure économique.

DVD Zone 2
Langue : tchèque
Sous-titres : français, allemand

Jean Gavril Sluka


Private Property (Propriété privée), Leslie Stevens, 1960, États-Unis (Carlotta)

Alors que Leslie Stevens a marqué l’histoire du petit écran en créant la série The Outer Limits (Au-delà du réel) en 1963, sa (maigre) carrière de réalisateur de cinéma est aujourd’hui pratiquement oubliée. Tout semblait pourtant bien parti : soutenu par Orson Welles, il fait une entrée fracassante sur grand écran avec Private Property. En plein code Hays, il signe une œuvre ambigüe et dérangeante, sorte de version extrême de Rear Window (le film contient un hommage on ne peut plus explicite à Hitchcock), préfigurant Funny Games par bien des aspects.

Alors qu’ils glandent dans une station-service, Duke et Boots forcent un automobiliste à suivre une jolie blonde au volant d’une voiture blanche jusqu’à son domicile sur les hauts de Los Angeles. Soupçonnant Boots d’être de la jaquette, Duke va l’encourager à perdre son pucelage avec la ravissante jeune femme. Mais plutôt que de l’agresser façon Clockwork Orange, Duke compte bien rendre sa victime consentante. S’installant dans la maison abandonnée qui surplombe le jardin (et la piscine…) de la belle, les deux amis voyeurs commencent à l’épier. Coup de bol pour eux, Ann traverse un désert sexuel et ne sait plus quoi faire pour que son mari la touche ; poses langoureuses, séance de natation en tenue d’Eve, manipulation suggestive de bougie… elle semble être à point.

Vous l’aurez compris, Private Property ne mise pas sur la violence graphique mais plutôt sur l’ambiguïté morale pour choquer. Parce que nous connaissons d’emblée le plan pervers de Duke, il y a quelque chose d’extrêmement dérangeant à voir le personnage d’Ann succomber petit à petit aux avances du jeune homme jusqu’à devenir consentante. Connaissant son Hitchcock sur le bout des doigt, Leslie Stevens construit son récit avec minutie, nous fait redouter un dénouement bien avant que sa protagoniste ne prenne conscience des forces à l’œuvre et injecte en permanence du sens dans sa mise en scène (voir comment le cadre enferme et isole Ann de manière croissante). Le film vaut également pour sa critique acerbe de la bourgeoisie américaine émasculée. Leslie Stevens va jusqu’à représenter le personnage de Duke, obsédé par la question des classes, comme le dernier tenant d’une virilité triomphante. À croire que c’est par sa force sexuelle que le prolétaire parviendrait à se venger. On regrette juste un dénouement expéditif et bâclé qui va à l’encontre de ce que Stevens a soigneusement mis en place afin de se conformer aux impératifs du code Hays.

Méconnu parce que disparu de la circulation pendant plus de trente ans (le film était considéré comme perdu), Private Property a été retrouvé et restauré en 2016. Après une ressortie dans les salles françaises, Carlotta le propose aujourd’hui dans un splendide master en DVD et Blu-ray. Pour l’anecdote, après être arrivé en retard pour le film qu’il souhaitait voir, le couple Kennedy aurait assisté par hasard à une projection de Private Property. John Fitzgerald et son épouse en seraient sortis déprimés. En 1964, Jackie en parlait comme d’un film « horrible, sordide et juste morbide ».[1] Vous voilà prévenus.

Blu-ray & DVD Zone 2
Langue : anglais
Sous-titres : français

Thomas Gerber

Sources :

[1] Kennedy, Jacqueline; Beschloss, Michael (2011). Jacqueline Kennedy : historic conversations on life with John F. Kennedy, interviews with Arthur M. Schlesinger, Jr., New York : Hyperion. p. 81

1 commentaire »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s