Dans cette troisième édition de notre C’est sorti près de chez vous on essaie de vous convaincre qu’il n’y a pas que La La Land a être sorti en vidéo ce mois-ci. Après une édition portée sur la chose (ah le printemps…), on s’assagit, un peu.  


Wolfguy, Kazuhiko Yamaguchi, 1975, Japon (Arrow)

Sonny Chiba ! Des tigres invisibles ! Des arts martiaux ! De la funk jazzy aux accents rock’n’roll ! Du sexe gratuit ! Des superpositions, des accélérés en caméra portée et d’autres effets de style kitchs au possible ! Pas de doute, Arrow Films se sont de nouveau surpassés pour déterrer ce produit d’exploitation nippon qui n’avait jamais été édité en dehors de son état insulaire. Alors certes, admettons-le d’entrée : ce film ne parlera qu’aux amateurs d’approximation cinématographique, aux fans de série B bridées et généreuses, à ceux qui sont prêts à s’envoyer palettes sur palettes de bousins pour découvrir quelques petits plaisirs insoupçonnés du cinéma bis.

« Wolfguy : Enraged Lycanthrope », de son nom complet, est un film qui s’intéresse à un journaliste dur à cuire interprété par Sonny Chiba. Assistant à la mort inexplicable d’un membre d’un groupe musical, il est d’abord suspecté par la police, puis mène l’enquête à son tour, et découvre qu’une malédiction impliquant un tigre invisible hante les personnes responsables d’un sordide viol collectif organisé secrètement par de viles figures du pouvoir politique pour donner la syphilis à une jeune chanteuse et ainsi l’écarter d’une famille influente. L’intrigue, d’une brutalité appuyée, recèle à vrai dire moins d’intérêt que l’enchaînement hypnotique des séquences, qui entraînent le spectateur de castagnes nerveuses en scènes voyeuristes, en passant par des révélations incompréhensibles : Sonny Chiba serait… le dernier représentant d’une race de loups-garous pourchassés par les hommes ! Cela expliquerait donc son magnétisme animal attirant sans faute ces demoiselles. Le trip fantasmagorique se prolonge jusqu’en fin de métrage, puisque le spectateur assiste, entre autres, à une scène de chirurgie à cœur ouvert et à une scène de sexe qui se termine sur le protagoniste concluant que son amante est une sorte de réincarnation métaphorique de sa mère !

Pur produit exploitatif, Wolfguy est scénarisé par Jun Fukuda, un habitué de la série B japonaise plutôt efficace (voir le thriller d’espionnage ESPY). Il s’appuie ici sur le manga éponyme, écrit par Kazumasa Hirai et illustré par Hisashi Sakaguchi, sorti au début des années 1970. Derrière la caméra, Kazuhiko Yamaguchi (responsable de déviances telles que Tokyo Bad Girls ou Sister Street Fighter) baigne dans son élément : rythme effréné, plans illogiques, narration déglinguée, jeu d’acteur aléatoire, racolage et surtout un sens indéniable du divertissement. Au final, Wolfguy n’est ni le meilleur film de Chiba, ni un chef d’œuvre de la déviance, mais le film demeure un excellent exemple de la qualité que pouvait produire l’industrie nippone, et particulièrement la Toei, à l’époque, et fait office de tremplin à la découverte de cet univers, élargi d’une série de films d’animation dans les années 1990. Cette nouvelle édition d’Arrow est d’autant plus la bienvenue que les seules copies tournant en Occident jusqu’à présent étaient des enregistrements télévisés ou des VHS de piètre qualité. Les Britanniques incluent même à leur combo Blu-ray/DVD plusieurs interviews inédites… les collectionneurs savent ce qu’il leur reste à faire.

Blu-ray région B
Langue : japonais
Sous-titres : anglais

Alex Rallo


Kate Plays Christine / Actress, Robert Greene, 2016 / 2014, USA (Dogwoof)

Singularité de l’air du temps, un fait divers quelque peu oublié a occupé l’affiche de deux films en 2016. L’ironie étant que l’un d’entre eux, documentaire sur la préparation d’une fiction sur le sujet (Kate Plays Christine, Robert Greene) s’évertue précisément à démontrer que la voie de la reconstitution choisie par l’autre (Christine, Antonio Campos) n’est pas acceptable. Le 15 Juillet 1974, Christine Chubbuck, présentatrice d’une chaîne locale de Sarasota en Floride, termine son direct du jour en annonçant sa fin à l’antenne. « Fidèles à la politique de Channel 40, qui s’évertue à dénicher pour vous les actualités les plus morbides et sensationnelles possibles, nous allons maintenant vous proposer une exclusivité : une tentative de suicide. » [1] Conséquente, elle se loge ensuite une balle dans le crâne. Aucun enregistrement de cet acte désespéré n’est depuis disponible pour le public. Souffrant de dépression chronique, vierge à 31 ans, amoureuse d’un collègue sans réciprocité, étouffée par ses parents, ayant récemment subi l’ablation d’un ovaire (mettant probablement un terme à sa fertilité), certains indices pointent vers une fragilité. Chubbuck, cependant, avait aussi un propos : excédée par le nivellement par le bas imposé par l’audimat, mise au pied du mur par la soumission au voyeurisme, frustrée dans ses fonctions par l’ère naissante de l’information-spectacle, elle avait décidée d’en donner au public pour son argent. Le risque de lui consacrer un film est dès lors d’obéir aux motivations que, serait-ce d’une manière malade et égoïste, elle condamnait.

Kate Lyn Sheil, avec Greta Gerwig la comédienne la plus brillante de sa génération, est ici accompagnée dans ses recherches préparatoires, parallèles à une tentative de transformation physique (bronzage, perruque, fausses pupilles, etc.). Dialoguant avec historiens, psychologues, anciens collègues de l’intéressée, elle doute de plus en plus de la validité de sa démarche. L’ultime scène du film, rébellion courageuse et argumentée contre les souhaits de son metteur en scène, lui donne le pouvoir de finalement refuser ce projet : « C’était une ringarde, seule et pathétique. Comme moi. Mais au moins moi, je suis toujours en vie ! » [2] Kate Plays Christine est, en dernière instance, un refus de nos attentes les moins glorieuses, de l’écueil consistant à mythologiser une pathologie, alimenter le cliché (empiriquement démenti) que la maladie mentale concernerait plus les femmes que les hommes. (Du reste : en voit-on beaucoup s’acheter des armes pour abattre des inconnus dans des espaces publics ? Le calibre semble plus rarement dirigé contre autrui.) Cette opposition passe par celle de l’actrice, libre ici d’exercer un contrôle sur ses répliques, d’apposer un niet au script. Elle appuiera sur la gâchette selon ses propres termes.

Il est rarement meilleur supplément à un film que d’y ajouter un autre du même artiste. Dogwoof propose ici Actress (2014), précédent documentaire de Greene, portant lui aussi sur une comédienne. Brandy Burre, actrice présente dans les saisons 3 à 6 de The Wire, avait à la fin de cette série mis une pause à sa carrière, suite à une grossesse, motivée par le désir de rester au foyer durant cette période. En 2014, à l’orée de sa quarantaine, elle décide de remettre un pied dans le business. Le retour est, de manière assez prévisible, compliqué. La chronique de ses hauts et bas devient, de fait, le long-métrage de son retour à l’écran. Chez Greene, chacun/e joue son propre rôle. Il n’est pas naïf sur le fait que son obsession pour des « problèmes féminins » ne manquera pas de lever certains soupçons, qu’il ne peut pleinement prétendre à la présomption d’innocence. Il ne revendique pas d’être le mieux placé pour ses sujets de prédilection ni ne s’excuse d’être un voyeur. En offrant une autonomie réelle, une marge de manœuvre authentique (comprenant la possibilité de le remettre en question, voire de simplement l’envoyer se faire foutre), à ses actrices, il conjure le risque de la pose hypocrite. Kate Lyn Sheil, Brandy Burre, sont moins pour lui des muses que des collaboratrices, prenant part égale à la fabrication de leur film.

DVD, Zone 2
Langue : anglais

[1] « In keeping with Channel 40’s policy of bringing you the latest in ‘blood and guts’, and in living color, you are going to see another first—attempted suicide.»
[2] « She was was juste one sad, lonely, pathetic woman and so am I. But at least I’m still alive ! »

Jean Gavril Sluka


Fai bei sogni (Fais de beaux rêves), Marco Bellocchio, 2016, Italie, France (Ad Vitam)

Moins clinquant que Paolo Sorrentino, plus discret que Nanni Moretti, jamais primé dans les plus grands festivals du monde (à l’inverse d’un Bertolucci ou des frères Taviani) ; à 77 ans et en 25 films, Marco Bellocchio n’a jamais réellement gagné la reconnaissance qui lui était due. En témoigne la non sélection de son dernier film à Cannes, heureusement repêché par la Quinzaine des réalisateurs. Discrètement distribué dans les salles en fin d’année, Fais de beaux rêves sort aujourd’hui en DVD chez Ad Vitam (ne cherchez pas le Blu-ray, il n’existe qu’en Italie), l’occasion pour nous d’enfin en parler.

Articulé autour de deux périodes, Fais de beaux rêves raconte le deuil de Massimo. En 1969, ce dernier n’a que neuf ans, son père lui annonce que sa mère a succombé à un incident cardiaque éclair, présenté comme un contrecoup du cancer dont elle venait de guérir. En plein déni, le garçon demande à ce qu’on ouvre le cercueil à l’enterrement et ne se contente pas de l’explication du prête qui tente de le convaincre qu’elle repose désormais au Paradis. On ne verra jamais le corps de celle qui susurrait « fais de beaux rêves  » à l’oreille de son fils quelques minutes avant de disparaître. En 1990, Massimo est devenu journaliste. Il a l’art de se trouver au bon endroit au bon moment, comme s’il provoquait l’événement – toujours sordide – qui fera les gros titres, et les choux gras de son employeur. Désormais propriétaire de l’appartement qu’habitaient ses parents dans les années 1960, il se laisse gagner par le passé et le fantôme de sa mère qui n’a jamais véritablement cessé de le hanter.

Drôle de correspondance entre Fais de beaux rêves et un autre très grand film qui a marqué la fin de l’année passée. L’addition « deuil + enfant + recours à une figure fantastique et/ou monstrueuse dans un processus d’acceptation » fait effectivement directement penser à A Monster Calls de Juan Antonio Bayona. À la différence près qu’ici le décès de la mère marque le début du récit et que le monstre psychanalytique (Belphégor) reste sagement enfermé dans son écran de télévision. Pour le reste, les deux films se répondent et se complètent de manière troublante. Là où Bayona explore en élève de Spielberg les traumatismes et l’imaginaire enfantins, Bellocchio les rend d’autant plus effrayants qu’ils se manifestent de manière moins tapageuse. Une musique discrètement inquiétante et des couloirs d’appartement qui prennent l’apparence de tunnels symboliques suffisent au réalisateur italien pour restituer les peurs d’un petit garçon. Alors que le monstre surgissait à intervalles réguliers dans le parcours du petit Conor, c’est tout le quotidien de Massimo qui se voit baigné d’étrangeté jusqu’à l’âge adulte. Construit par fragments et rythmé par un jukebox déchirant, Fais de beaux rêves à beau davantage s’intéresser à l’incompréhensible état dépressif que son homologue espagnol, il s’achève sur une conclusion identique : le traumatisme n’est pas tant le drame que le mensonge qui l’entoure.

DVD, Zone 2
Langue : italien
Sous-titres : français

Thomas Gerber 

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