Projeté en première mondiale à la Biennale de Venise, Doubles vies a rapidement été catalogué comme un Assayas mineur par quelques représentants de la presse française, un destin qu’avait déjà connu Personal Shopper. On se souvient que ce film de fantômes mettant en scène Kristen Stewart avait été écrit en neuf jours après l’annulation du tournage de Idol’s Eye (voir notre entretien du 13 décembre 2016). Le tournage de ce film de criminels avait ensuite été reconfirmé, avec Sylvester Stallone dans le rôle principal à la place de Robert De Niro. Depuis, le projet semble au point mort et c’est avec un autre film, exclusivement français, que le réalisateur revient. Faut-il dès lors voir en Doubles vies un nouveau projet accouché dans la frustration des aléas de la production nord-américaine ? Une raison qui pourrait en tout cas expliquer pourquoi, après Personal Shopper, Doubles vies continue ce travail de révélation des forces qui ont toujours agi implicitement dans la filmographie du Français.  


Écrivain de longue date, Léonard (Vincent Macaigne) n’est jamais parvenu à renouer avec le succès de Fondation, un de ses premiers titres. Les ventes de ses nouvelles publications stagnent, et plutôt bas. Alors qu’il rencontre Alain, son éditeur interprété par Guillaume Canet, il ne sait pas vraiment comment aborder le sujet de son nouveau manuscrit. Les deux hommes tournent autour du pot, discutent de l’évolution du monde de l’édition. Léonard revendique son mépris pour la révolution numérique, Alain se voit forcé de nuancer sous la pression des responsabilités commerciales et des enjeux du marché qui pèsent sur lui ; il ne faudrait pas être dépassé, rater le virage. Lorsque le sujet qui rassemble les deux hommes arrive enfin sur la table, Alain affirme avoir bien aimé le manuscrit : « C’est dans la continuité du précédent », affirme-t-il, sans que cela ne ressemble à un véritable compliment. Au moment de se quitter, soucieux d’écarter tout malentendu, Léonard ose poser la question explicitement : « Alors, tu vas le publier ? ». Alain semble surpris, et répond par la négative avant de préciser : « Je pensais que tu avais compris. »

L’enjeux de cette séquence d’ouverture n’est pas celui qu’on croit. C’est bien la chute, l’étonnement d’Alain devant l’incapacité de Léonard à saisir l’implicite dans leur échange, qu’il faut retenir. Les réflexions autour de la révolution numérique relèvent de l’enrobage et ne constituent à aucun moment l’essence de l’échange. À la manière de la gestuelle exagérée et superflue d’un prestidigitateur, elles sont déployées pour faire diversion. Jamais film d’Olivier Assayas n’aura autant joué sur les apparences. Il est vrai que les séquences qui suivent et leurs dialogues, lors desquelles Alain, sa femme actrice Selena (Juliette Binoche) et un groupe d’amis dissertent de l’évolution du secteur, sont naïvement sursignifiantes. S’en dégage cette désagréable impression d’absence de crédibilité : à qui s’adressent ces gens du métier qui parlent de leur domaine d’activité comme s’ils venaient d’en découvrir les enjeux si ce n’est au spectateur ?

Initialement intitulé E-Book, Doubles Vies n’a pas changé de titre sans raison. À l’image de la séquence d’ouverture, cette fameuse révolution numérique et les bavardages de salon auxquels elle donne lieu fonctionnent comme des subterfuges. Certes, en substance le débat et les enjeux formulés sont passionnants. À titre d’exemple, le personnage d’Alain s’interroge sur la valeur accordée à la culture et ose la question de la pertinence de la baisse du prix du livre numérique. Refuser le principe de la dévalorisation du travail de l’écrivain, justifiée par le fait que les nouveaux formats s’affranchissent des coûts de production, ne permettrait-il pas de rendre son importance au livre ? Et au diable le procès pour élitisme. Toutefois, l’évolution des personnages, les révélations successives sur leurs affaires et leurs tromperies mutuelles déplacent peu à peu le centre de gravité du métrage. Derrière ses apparences de film bavard et surécrit, Doubles Vies se révèle infiniment plus fin. Bien que fondamentalement intéressé par la question du temps, du changement et de la vraie fausse évolution d’un secteur, Assayas semble ici davantage préoccupé par la question des jeux de dupes dirigés par l’inconscient des personnages. Dans ce qu’on pourrait rapidement comparer à une comédie de mœurs « à la Woody Allen », il est beaucoup question de naïveté : Léonard, d’une crédulité confondante, est le dernier à croire au déguisement du réel par la fiction, et sa compagne Valérie sera finalement déçue par le comportement du politicien pour lequel elle travaille et qu’elle pensait irréprochable. De lucidité également : Valérie a toujours été franche et clairvoyante dans sa relation de couple ; Alain et Selena ont, eux, peut-être toujours su qu’ils étaient cocus. Ici, chaque personnage est essentiel à l’ensemble de l’édifice et leur évolution est des plus savoureuses. Si chaque trompeur est trompé, tous incarnent une raison légitime qui se dessine au fil d’un drame où la subtilité des psychologies contraste avec les propos excessivement didactiques sur le secteur du livre.

Plus remarquable encore est la manière avec laquelle Assayas révèle les forces profondes qui sont à l’œuvre dans les interactions entre les personnages. Si le cinéaste a toujours été sensible à la question de l’inconscient, il démontre plus explicitement que jamais à quel point celui-ci guide les agissements de chacun. En effet, derrière chaque décision, chaque choix stratégique (passer ou non au tout numérique, éditer ou non le dernier manuscrit de Léonard, etc.), chaque posture, se cachent des enjeux relationnels et des luttes de pouvoir. « Pourquoi tu ne veux pas publier mon texte ? », demande Léonard à Alain, à quoi ce dernier répond « Et toi ? Pourquoi tu veux que je le publie ? ». Nous pouvons même aller jusqu’à voir en ces dialogues surexplicatifs une tentative des personnages de s’autopersuader que leurs choix (éditoriaux, politiques, d’écriture) sont dirigés par des réflexions conscientes et sérieuses. L’artificialité de certains dialogues ne serait autre que l’indice d’une expression du Moi, dans sa tentative de sauver la face. Un écran de fumée camouflant les réelles forces agissantes.

Au final, ce n’est pas la technologie qui est au cœur du récit, la ritournelle du changement est d’ailleurs l’occasion d’une boutade au sujet de la fameuse réplique du Guépard (« Il faut que tout change pour que rien ne change », vidée de son sens à force d’être répétée). Bien plus qu’une « comédie sur le milieu de l’édition », Doubles Vies déploie un savoureux et retors jeu de représentations à transparence variable. En 2017, Olivier Assayas nous déclarait être simultanément intéressé par la fiction et la réalité, et affirmait que la fiction n’était rien d’autre qu’une strate de la réalité. Ce nouveau film est l’expression la plus littérale de cette idée de la fiction (que nous pourrions ici associer au paraître, au Moi narré) qui se faufile dans la réalité, et inversement. Telles sont les « doubles vies », composées d’un entrelacement entre fiction et réalité, conscient et inconscient qui donne lieu à un amusant vertige final.

DOUBLES VIES
Réalisé par Olivier Assayas
Avec Guillaume Canet, Juliette Binoche, Vincent Macaigne, Nora Hamzawi
Sortie annoncée le 16 janvier 2019

 

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